BRUITS DE SAISIE ET CONTREFAÇONS
De menaçants présages vont le ravir à son rêve étoile.
Victor Hugo a bien noté dans ses carnets, au 18 avril, qu'il y a cinq contrefaçons des Misérables, mais Lacroix va, le 20 avril, agiter une autre cloche :
Le bruit d'une saisie à Paris a couru. I^t Patrie dénonce les Aiisérables comme un danger et blâme le gouvernement. Tout cela ne laisse pas que de nous inquiéter. La rapidité
est en cela même un moyen de salut peutêtre... Vous connaissez sans doute cette absurdité nouvelle du gouvernement français : l'interdiction de votre portrait, que voulait publier h Monde illiiffré, à Paris.
La Vatr'ii était un des organes officieux de l'empire, et le gouvernement se faisait blâmer de son indulgence par ses favoris. C'était grave, d'autant plus grave que, quand la Patrie sollicitait quelque mesure de répression, on pouvait être à peu près certain que le ministère tâtait ainsi le terrain et était tout prêt à exécuter la menace. S'il n'avait jamais été embarrassé par les scrupules jusqu'alors , il était maintenant un peu plus timoré, sachant Paris devenu fermement républicain en 1862 ; une persécution contre les Misérables risquait d'être fort mal accueillie, si elle n'était pas encouragée, tout au moins, par un mouvement, même factice, d'opinion. La Patrie avait donc eu pour mission d'attacher le grelot.
Lacroix, quoique enivré par la lecture du manuscrit, enthousiasmé par les neuf livres de la quatrième partie, voit son ciel bleu s'assombrir de gros nuages à l'horizon :
Les bruits dont je vous parlais dans ma dernière lettre, ces bruits n'ont fait que s'accroître et on nous prédit de tristes mésaventures où vous savez. Nous chercherons à y parer avec toute la prudence imaginable. Qu'en pensez-vous.^ Que conseillez-vous? Je ne puis croire que cela soit fondé, mais la prévoyance n'est jamais inutile.
La prévoyance ! Ce mot prenait sous la plume de Lacroix des significations diverses; c'était une invitation discrète à l'auteur de ne pas donner prise à la persécution par trop de hardiesse dans les chapitres historiques qui allaient suivre, c'était aussi une exhortation à hâter la publication pour qu'elle fiit fort avancée le jour où il prendrait au gouvernement la fantaisie de la suspendre , et sur ce der-
NOTES DE L'EDITEUR
nier point Lacroix allait être satisfait; il recevait en effet, le 24 avril, les livres X, XI, XII de la quatrième partie, k j juin jS}2, l' Atome fraternise avec l'ouragan, Corinthe. Il était impatient de les connaître, car cette Epopée de la rue Saint-Denis lui semblait un peu épineuse au moment où les rumeurs d'interdiction circulaient.
Lacroix préconisait très légitimement la prévoyance, parce qu'il ne voulait pas compromettre commercialement l'affaire si belle qu'il tenait entre les mains,
Hetzel n'écrivait-il pas précisément à Victor Hugo à la même date :
Savez-vous, mon ami, que devant le succès vous avez fait une médiocre affaire et que les Aiise'rables vous eussent rendu en un an le double de ce qu'ils vont vous avoir donne.
Et pourtant vous avez agi sagement et en père de famille entendu — en prenant le certain. J'ai, moi, agi de même — et voila que nous avons lieu tous deux de nous en repentir. Cela nous apprendra à être sages. De quoi nous avisons-nous sur nos vieux jours de tourner à la prudence?
Il y a ici dix personnes qui me crient : Si vous m'aviez demandé de l'argent — Si, si, si...! Et voilà le monde.
C'était aussi de la prudence. . . avant le succès. Après, c'était une vraie fanfaronnade. Ces excellentes personnes se plaignaient à Hetzel qu'il ne leur eût pas demandé l'argent qu'elles auraient infailliblement refusé avant la publication. Hetzel en avait fait l'expérience.
Si Lacroix se sentait désarmé du côté du gouvernement , tout au moins il voulait faire payer sa mauvaise humeur aux contrefacteurs , de plus en plus nombreux, et il demandait de nouveau à \^ictor Hugo des pouvoirs pour assurer la propriété en Angleterre et en Portugal.
Il n'y avait pas moins de onze cc-itrefaçons à l'étranger !
Ah! cette concurrence déloyale! Ah!
ces dénonciations des journaux officieux contre les Misérables! Le salut lié à la
rapidité de la publication, et tous les efforts dispersés! l'auteur à Guernesey, les éditeurs et les imprimeurs à Paris et à Bruxelles ! de l'éloquence dépensée en pure perte pour attirer Victor Hugo à Bruxelles! Telles étaient les plaintes que poussait Lacroix à l'heure où le péril lui semblait le plus redoutable. Il se serait senti rassuré s'il avait eu Victor Hugo auprès de lui. Mais il lui avait offert inutilement sa maison et le parc de Bruxelles. Son insistance personnelle serait désormais indiscrète et stérile.
Lacroix fera donner la garde.
Le 27 avril , Pagnerre , au nom de tous, envoie à Lacroix ce mot destiné à être montré à Victor Hugo :
La famille Hugo, M. Vacquerie, M. Meurice, qui est en plein coup de feu pour sa pièce avec George Sand, déplorent la détermination de M. Victor Hugo de ne pas venir à Bruxelles. Bien que tout jeune encore, j'ai déjà une certaine expérience en librairie, et je crois pouvoir déclarer que Isl. Victor Hugo, en ne venant pas à Bruxelles opérer la prompte terminaison des volumes à publier, compromet très pavement le succès et surtout Vaveuir de son ouvrage.
Lacroix, en transmettant ce mot à ^"ictor Hugo, allait au-devant des objections ;
Je reconnais que le déplacement est une perte de temps, mais je pensais qu'une fois le manuscrit complètement revisé, vous pourriez venir. Je sais bien que vous ne pourrez travailler ici davantage que vous ne le faites à Guernesey. Aussi la question n'est pas là, mais dans l'économie énorme de temps qui résulte d'une coTïCction sur place.
Victor Hugo répondait en effet qu'il travaillait plus rapidement et plus paisiblement à Guernesey, tandis qu'il serait sans cesse dérangé à Bruxelles.
Or le manuscrit n'était pas entièrement revisé et ne devait l'être que le 19 mai, c'est-à-dire vingt-deux jours après l'envoi de la lettre de Lacroix. En revanche,
Victor Hugo n'avait aucune bonne raison à opposer au sujet de l'économie du temps résultant de la cotrcction sur place. Une feuille composée le matin pouvait , d'après Lacroix, lui être soumise aussitôt en première épreuve, deux heures après en seconde épreuve et au besoin dans la soirée en troisième épreuve, tandisqu'une pareille opération exigeait quinze jours à cause de l'éloignement. \bilà ce que Lacroix expliquait longuement pour diviser les responsabilités au cas où il surviendrait quelque aventure.
Il faut reconnaître qu'il ne se passait plus de jour où on ne vînt annoncer de divers côtés que le gouvernement voulait interdire la suite de la publication. Cette éveiitualiié toujours menaçante troublait le repos des éditeurs. Lacroix plongé dans la lecture des scènes révolutionnaires du roman pouvait craindre que le gouvernement ne saisit là une occasion de mettre à exécution ses mauvaises intentions.
Victor Hugo le rassure par sa lettre du 8 mai :
Il serait fâcheux qu'en lisant le manuscrit avant tout le inonde vous eussiez trop présente à l'esprit Y éventualité. Cela vous troublerait l'effet. Le dénouement sort de la barricade. Le tableau d'histoire agrandit l'horizon et fait partie essentielle du drame. II est comme le ccur du sujet. Il fera le succès du livre en grande partie. Il faut donc prendre son parti de la situation que nous fait l'abominable régime actuel. C'est le despotisme. Il fera à sa fantaisie. Nous n'y pouvons rien que le faire repentir ensuite. Ce que vous devez dire et répandre dès à présent, c'est que si Bonaparte persécute les Alise'rahleSj la littérature au-dedans de la France m'étant fermée, je reprendrai la littérature du dehors et je recommencerai la guerre de Napole'on-le-Pç'tit et des Châtiments. Ceci pour intimider la persécution et la faire reculer.
A cette même date, Victor Hugo
envoyait le livre I de la cinquième partie.
Les craintes que Lacroix formulait
devaient trouver un nouvel aliment dans un article équivoque publié par Cuvillier-Fleury dans le Journal des Débats.
Nous en parlerons au volume suivant, à la Revue de la critique.
M"" Victor Hugo , avertie par Auguste Vicquerie des dangers qu'une pareille critique pouvait faire courir à la publication des Misérables, agit aussitôt; ne pouvant empêcher le mal causé par le premier article de Cuvillier-Fleury, elle voulut tout au moins en rejeter la responsabilité sur le directeur du journal et prévenir une nouvelle attaque du livre; elle rend compte à son mari des démarches que l'indignation lui a inspirées :
10 mai 1862.
Auguste'" m'est arrivé mardi, sortant de lire dans les Débats un article de Cuvillier- Flcury sur les Misérables, déférent, admirateur, sous son pédantisme, mais dangereux. Il mettait en évidence la moralité du livre contraire à la moralité sociale, l'auteur montrant les plaies de l'humanité, désorganisant la société, auxiliaire ainsi de Proudhon et de Louis Blanc. Le journal enfin donnait l'alarme, terminait en disant que les Misérables étaient une véritable démonBration de iS^8. Auguste m'ajoutait qu'il craignait qu'on ne s'appuy.ît de cet article pour interdire le livre. J'allais le soir chez Paul '■'^K Je suis entrée dans son petit salon. J'ai aperçu Victor lisant justement le Journal des Débats. Je lui ai demandé comment il trouvait l'article de Cuvillier. Il m'a répondu : «Très bien, sauf quelques restrictions sur les principes de ton mari ». J'ai vu que pour les lecteurs superficiels l'article n'était pas aussi inquiétant que je craignais. Cependant j'ai réfléchi la nuit que Cuvillier- Fleury, beau -frère d'un ministre, pouvait instinctivement le servir, lui faisant un pont pour interdire le livre. Je savais que M""Bertin était chez elle de midi à deux heures. Je suis allée la trouver, pour savoir où trouver son mari. Je ne lui ai pas tu mon mécontentement, elle m'a donné raison et déjà avait
'■' Auguste Vacqucric.
f'') Paul Fouchcr.
NOTES DE L'EDITEUR
fait ses observations à Edouard t'^, maintenant à son atelier, quai Voltaire, n° 19. J'ai grimpé cinq étages, frappé à la porte indiquée. Edouard m'a ouvert, il était seul et surpris de ma visite. Je lui ai dit que je manquais d'yeux pour lire, mais que des amis intelligents sortaient de me prévenir qu'il y avait un article dangereux pour les Aiiserables dans le Journal des Débats, qu'on y attaquait mon mari, non par le côté littéraire, mais par le côté politique; qu'il y avait un mot pour l'art contre cent lignes pour l'idée sociale. Que, d'ailleurs, cette idée était de toutes les morales; qu'on y blâmait les hommes d'abandonner les filles après leur avoir fait des enfants; qu'on trouvait exagéré de mettre un misérable ouvrier au bagne pour avoir volé un pain; que même toute cette morale subversive pouvait ne pas convenir au Journal des De'bats qui avait ses traditions, ses opinions, ses intérêts et son public; que je comprenais parfaitement des réserves; que ces réserves eussent pu être en petits caractères, au lieu d'être en majuscules, que les Misérables n'étaient pas un livre d'abstraction et de théorie pures, ainsi que l'insinuait l'article, l'assimilant aux ouvrages de Proudhon et de Louis Blanc, mais bien un roman, ayant une action, des caractères, des figures, et qu'il y avait une bonne foi contestable à donner ainsi le change. J'ajoutai à Edouard qu'il devait savoir que sous le gouvernement actuel la réplique était impossible, qu'il y avait peu de journaux de l'importance des Débats, et aucun qui osât insérer une réfutation. J'ai démontré le peu de délicatesse de cette attaque contre une publication dont il n'y avait de paru que deux volumes sur dix, voilà à peu près le résumé de ce que j'ai dit durant la discussion.
Le thème d'Edouard était qu'on ne pouvait passer sous silence les principes du hvre, profondément socialiste; que le Journal des Dt'bats n'était ni socialiste ni républicain; qu'Hugo était à tout prendre, dans ces dernières années, un homme politique; que les MUe'rables lus de tout le monde étaient un acte politique auquel ne pouvait acquiescer son journal. Moi de revenir sur ceci que l'art éternel avait dans es Mise'rables la plus grande part, que c'eût été le côté, la situation politique donnée, qu'il eût été loyal de discuter, que s'en pre-
f) Edouard Bertin.
nant au talent et à la valeur littéraire de l'oeuvre c'eût été sans portée, tandis qu'il était fort grave de soulever en pareil développement l'idée présumée du livre. — Mais, madame, l'Union en dit bien plus que nous. — L'Union est un journal arriéré et de parti, votre journal se dit impartial; j'ignorais même, tant c'est insignifiant, que l'Union eût parlé, tandis que j'ai su tout de suite ce que les De'bats ont dit. — Si vous nous aviez prévenus, le Journal des De'bats n'aurait pas fait d'article, auriez-vous préféré cela? — Sans doute, si j'avais connu d'avance l'article de M. Fleury, tout valant mieux que celui-là. Gardant le silence on eût accusé vos critiques de paresse, ce qui, à vrai dire, m'est égal; et ce qui ne m'est pas égal, c'est le danger que courent maintenant les Aîise'rablesj si vous êtes écouté, ils seront interdits. — Comment! pouvezvous supposer qu'on les interdira? — Tout est possible sous ce gouvernement. Je vous avertis que si on les supprime en France, j'en fais responsable votre journal. — On ne les supprimera pas, soyez tranquille. Je vais d'ailleurs parler à Cuvillier-Fleury en train de faire un autre article, pour qu'il s'attache seulement à la partie littéraire. Encore une fois, calmez-vous, les Misérables continueront à circuler. — Encore une fois, Edouard, je vous fais responsable des conséquences de votre premier article. Nous nous sommes serré la main de bon accord, Edouard avait été patient, je le reconnais, dans ma sortie chaleureuse et fort affectueux en somme.
On parlait chez Bapst de l'article de Cuvillier-Fleury qu'on trouvait médiocre, cela devant lui. — Que voulez-vous ? 11 est si difficile de parler d'un pareil homme! Thiers, le coryphée du parti orléaniste, écouté naturellement de M. Cuvillier-Fleury, aurait dit : que les Aiisérables étaient la continuation des journées de juin. — Le propos a été répété par Janin qui l'aurait entendu.
M""' Meurice est allée ces jours derniers faire timbrer des journaux pour les envoyer à Guernesey. L'homme du bureau voyant les adresses s'est écrié : «En voilà un dont les oreilles doivent lui tinter de ses Misérabks, que ce M. Hugo!» La phrase est-elle d'un bon français? mon ignorance l'ignore, mais elle est textuelle.
HISTORIQUE DES MISEKABLES.
Auguste a donne sa journée d'hier aux Aîise'rahles) il a commencé par corriger sept feuilles du livre. Pagnerre, redevenu flamand, est venu lui dire qu'il était impossible que les nouveaux volumes parussent avant le 24 mai. Auguste a bondi, il n'y avait pas d'impossible pour lui devant la nécessité, on paraîtrait, comme c'était convenu, le 14. Il s'est habillé, a couru chez Claye auquel il a parlé, a mis le branle-bas dans l'imprimerie, il est reconvenu qu'on paraîtra le 14.
A l'heure même où M"" Victor Hugo s'inquiétait de l'effet produit dans le monde officiel par l'article de Cuvillier- Fleury, Victor Hugo, simplement, loyalement, avertissait son confrère des «inconvénients» que cette «discussion», plus politique que littéraire, présentait:
Hauteville-House, 9 mai 1862.
Monsieur et ancien ami.
Permettez-moi de ne pas vous appeler autrement, quelle que soit la différence de nos points de vue. Je viens de lire votre article si remarquable du 29 avril. Remarquable , j'explique sur-le-champ ma pensée, par le talent et l'élévation loyale de la critique littéraire; je vous en remercie, et permettez que je mêle une observation à mon remerciement. Cet article serait excellent de tout point sous un régime de liberté; c'est de la discussion politique, sociale et philosophique, discussion controversable sans aucun doute, mais parfaitement légitime, par exemple, sous le libéral règne de Louis-Philippe. Peut-être cette discussion à laquelle aucune réplique libre n'est possible, a-t-elle sous le régime actuel des inconvénients que vous seriez le premier à regretter et à déplorer, la clôture du débat pouvant être brutalement faite par la censure et la police, et les écrivains tels que vous n'ayant nul besoin de ces auxiliaires -là. Je connais la délicate noblesse de votre esprit, je ne regrette aucun des serrements de mains que nous avons échangés, et ici c'est à mon confrère que je parle en toute cordialité et avec ma plus profonde sympathie.
Vous avez une de ces plumes qui guérissent aisément les blessures qu'elles font. Peut-être dans la suite de votre appréciation, jugerez-
vous juste de couvrir un peu, ne fût-ce qu'au point de vue littéraire, ce livre qui est de bonne foi; et vous vous honorerez en prouvant au pouvoir peu moral et peu scrupuleux de ce régime, que les écrivains ne lui livrent pas les écrivains.
Je finis. Monsieur, comme j'ai commencé, par ma main franchement tendue, et en vous renouvelant pour tant de passages excellents de votre article, mes sincères remerciements.
Recevez, je vous prie, l'expression de mon ancienne et inaltérable cordialité.
Victor Hugo.
Les absents n'ont droit qu'à l'oubli, pourtant permettez-moi de mettre aux pieds de votre noble et charmante femme mes empressements et mes respects.
La lettre de Victor Hugo à Cuvillier- Fleury, la visite de M"" Victor Hugo à Edouard Bertin , avaient porté leurs fruits. Le rédacteur du Jouriul des Débats s'attacha, dans son second article, à ne donner qu'une critique littéraire.