‹ Romancero de Champagne (volume 2)Chapitre 65 sur 129 · AU MONT-AIMÉ · texte numérisé non relu

AU MONT-AIMÉ

Diex est ensi comme le pélicans (1), Qui fait son nit el plus haut arbre sus. Etli mauvais oiseau, qui vient de jus, Ses oiseillons occist, tant est puans.

Le père vient destroit et angoisseus; Dou bec s'occist. De son sanc dolereus Vivre refait tantost ses oiseillons.

Diex fist autel, quand vint sa passion : De son dous sanc racheta ses enfans Dou deauble, qui trop estoit poissans.

Le guerredon en est mauvois et lens :

Que bien, et droit, et pitié n'a mais nus. Ains est oreuex et barat au-dessus,

(1) L'hérésie des Albigeois avait envahi la Champagne : on crut devoir la combattre par la terreur. Le 13 Mai 1239. cent quatre vingt-trois de ces malheureux furent brûlés sur le Mont-Aimé, près Vertus. Le clergé, la noblesse, plus de cent mille personnes assistèrent à cette cruelle exécution. Le roi de Navarre, soupçonné d'avoir été l'allié des Albigeois du Midi et le complice de leur insurrection, fut obligé d'être le témoin de ce triste spectacle. Il se vengea de la contrainte que lui imposèrent les circonstances en écrivant cette chanson satirique. Le second couplet est une allusion aux légendes galloises et bretonnes. Le combat des deux serpents anuonçait la chute de la puissance anglo-saxonne.

Félonie, traïson et bobans.

Molt parest or nostre estât périlleus,

Et se nefustli essamples de ceus,

Qui tant aiment et noises et tençons,

(Ce est des clers, qui ont laissié sermons

Pour guerroier et pour tuer les gens),

Jamais en Dieu ne fust nus hom créans.

Nostre chief fait tous les membres doloir : Pour c'est bien droit qu'à Dieu nous en plaignons.

Et grant coupes ra molt sur les barons, Qui il poise, quant aucuns veult valoir. Et entre gens en sont molt à blâmer : Quant tant sevent et mentir et guiller, Le mal en font dessus eus revenir.

Et qui mal quiert, maus ne li doit faillir : Qui petit mal pourchasse à son pooir, Le grant ne puet en son cuer remanoir.

Bien devrions ens l'istoire véoir De la bataille, qui fut des deux dragons (Si com on trouve en livre des Bretons), Dont il covint les chastiaus jus chéoir. C'est cist siècle, qui il convient verser, Si Diex ne fait la bataille finer.

Le sens Merlin en convient hors issir Pour deviner qu'estoit à avenir.

Mais Àntécriz vient, ce poezvos savoir Aux malices qu'anemis fait movoir.

Savez, qui sont li vil oiseau pugnais, Qui tuent Dieu et ses enfançonnés ?

Li papelart, dont le mond n'est pas nés : Ains sont puant, ort, vil et mauvais.

Il occient toute la simple gent

(Par leur faus mos), qui sont de Dieu enfans.

Papelart font le siècle chanceler.

Par saint Pierre ! mal les fait encontrer.

Ils ont tolu joie, et solas, et pais :

S'en porteront en enfer le grant fais.

Or nous doint Diex lui servir et amer, Et la Dame, qu'on n'i doit oublier!

Et nous voilie garder à tous jours mais Des puz oiseaux, qui ont venin es bès !

LA CHANSON DE LA CROISADE DE-TUNIS (Fragment. — 1270.)

Dieux dist en l'Evangile : — Se H preudoms

[ séust A queil heure li lerre soubisnel chaveir deust, Il veillast par la oriente, que dou larron eust, Si bien qu'à son pooir de rien nelin'eust (1).

Aussi ne savons nos quand Dieus dira : —

Veneiz !

Qui lors ert mal garnis, mult i ert mal asseneiz. Car Dieux li sera lors corn lion forceneiz. Vos ne vos preneiz garde, qui les respits preneizî

Li rois ne li prend pas, cui douce France est

[ toute, Qui tant paraime l'aime, que la mort n'en redoute; Ainz va par mer requerre celle chiennaille gloute. Jhesus-Christ, par sa grâce, si gard lui et sa route!

Princes, prélats, barons, por Dieu ! prenez ci

[ garde !

(i)Ge chant du départ, dont nous avons extrait seulement ce qui concerne le comte de Champagne, est du Champenois Rutebœuf. M. Jubinal l'a public tout entier dans les œuvres de ce trouvère. Ces vers furent composes quand saint Louis entreprit la croisade d'Afrique, où il devait perdre la vie. Les princes de sa famille le suivirent, et tou* n'en revinrent pas.

France est si grasse terre, n'estuet pas qu'om

[la larde.

Or la vuetcil laissier, qui la maintient et garde Por l'amor de celui qui tout a en sa garde.

Désormais si déust li preudoms séjorneir Et toute s'atendue à séjour atourneir.

Or vuet de douce France et partir et torneir. Dieux li doint à Paris à joie retorneir !

Et li cuens de Poitiers (1), qui un pueple

[ soustient, Et qui en douce France si bien le sien leu tient, Que .XV. jors vaut miex li leux par où il vient, 11 s'en va outre meir, que riens ne le détient.

Plus aime Dieu que homme , qui emprend

[teil voiage, Qui est li souverains de tout pèlerinage , Li cors mettre à essil et meir passer à nage, Por amor de celui qui le fist à s'y mage.

Et messires Phelippes (2), et li buens cuens

[d'Artois (3), Et li cuens de Nevers (4), qui sont preus et

[ cortois , Refont en lor venue à Dieu biau serventois (5) :

(1) Alphonse, comte de Poitiers, frère de saint Louis.

(2) Le fiis de saint Louis, depuis Philippe le Hardi.

(3) Robert H, comte d'Artois, neveu de saint Louis. Son père, Robert Ier, fut tué en Egypte, à la bataille de la Massoure. en 1250.

(4) Tristan, fils de saint Louis, mort dans cette campagne.

(5) Ce vers prouve que les princes de la maison de France étaient poètes. Rutebœuf ne prise pas un denier de Nantes le chevalier qui n'est pas compagnon du gai savoir.

Chevaliers, qui ne sait, ne prise pas un Nantois.

Li boens rois de Navarre (I), qui lait si belle

[terre , Que ne sais où plus belle puisse ora troveir ne

[querre.

Mais hom doit tout laissier por l'amor Dieu

[ conquerre.

Cils voiage est clés qui paradis desserre.

Ne prend pas garde à chose qu'il ait eu à

[ faire :

S'a-il asséez eu et annui et contraire. Mais si com Dieux trouva saint Andreu de bonne

[erre, Treuve-il le roi Thiébaut doulz et de bonne

[ affère.

Et les dui fils le roi, et lor cousins germains, Ce est li cuens d'Artois, qui n'est mie des mains, Revont bien ens désers laboreir de lor mains,

(1) Thibault, V* du nom, succéda à son père Thibault le chansonnier, en 1254. Le sire de Join ville négocia son mariage avec Isabelle de France, fille de saint Louis ; ils furent unis à Melun, en 1258. Thibault eut, tant en Champagne qu'en Navarre, des difficultés politiques auxquelles le poète fait allusion, et que saint Louis parvint à mettre à fin. En partant pour la croisade de Tunis, il avait laissé à son frère Henri la régence de ses états, qu'il ne devait plus revoir. Après la mort de Louis IX, une tempête jeta sur les^ côtes de Sicile la flotte française. Thibault, déjà malade, mourut à Trapani, le 5 Décembre 1270, entre les bras de son beau-frère Philippe le Hardi. Son corps, rapporté en France , fut inhumé dans le couvent des Cordelières de Provins. — ■ Il ne laissa pas d'enfants. Sa femme, qui l'avait suivi, mourut au retour, à Hyores en Provence. Elle fut inhumée h Clairvaux.

Quand par meir vont requerre Sarrazins et

Coumains (1).

Tôt soit qu'à moi bien fere soient tardiz et

[ lents (2), Si ai je de pitié por eulz le cuer dolent. Mais ce me réconforte (qu'iroieje celant?), Qu'en lor venue vont en paradis volant.

(1) Lea Turcomans. >;< . }

(2) Le trouvère tend la main en disant : Honneur aux fils des preux !

Page 1