LA BALLADE DE LA MORT DES ARMES DE CHAMPAGNE
Plourez, pîourez les armes de Champaigne(l), Tous Champaignois, clers et gens de noblesce, Dont Fescu mort voy, cri, bannière, enseigne, Le bon Loys de Sancerre, l'adresce Des chevaliers, qni print mainte forteresce Sur les Anglais. Jadis mareschal de France, Connestable depuis pour sa vaillance, Et qui fut fait par bonne élection ; En maint lieu fut — Pass'avant, en saison (2) Son noble cry et s'ensaigae levée.
Et des Anglois fist grant destruction : En paradis soit s'ame couronnée.
C'est bien raison que vaillance le plaingnc Et tous les bons, qui tendent à prouesse. Et toy, terre de tes armes brehaigne(S),
(1) Eustache Deschamps.— Crapelet, page 117.— Les armes de Champagne sont un écu d'azur traversé par une bande d'argent, cottoyée de deux doubles cottices potencées et contrepotencées de même.
(2) Le cri de guerre de nos comtes était : — Pass' atant, au comte ! Pass' avant!— Une commune située près de la Lorraine porte ce nom, qui devint célèbre d'occident en orient.
(3) Stérile, veuve.
Bien les porta. C'est ce qui plus nie blesse ; Car jamais n'iert home qui les redresse (1) Ne qui de toy face plus remembrance f Tu as perdu ton nom, ta congnoissance (2). Tes membres sont en grant division.
Ploure! ploure ta grant perdicion!
Que jamais jour ne sera recouvrée La mort Loys, qui Dieu face pardon.
En paradis soit s'ame couronnée î
Car if n'est nu\, qui en ses fàiz reprenne Fors que tout bien, honour et hardiesse. Large à son temps, ne tint onques compaigne Fors gens d'onnour, de hauile gentillesse. Toujours aloit et queroit sans paresse.
Ses ennemis combattoità oultrance,
(0 Avec Loys de Champagne, comte de Sancerre, finit la race masculine et légitime de nos comtes.
(2) Henri, IIIe du nom, quinzième et dernier comte de Champagne, mourut en 1274. Il laissait une fille nommée Jeanne, qui porta son comté en dot à Philippe, fils de Philippe le Hardi, et depuis Philippe le Bel, et la Champagne fut réunie à la France en 1286.— Louis le Hutin, leur fils, n'eut qu'une fille nommée Jeanne, comme son aïeule. La Champagne était son domaine : elle la donna avec sa main à Philippe de France, comte d'Evreux. En 1335, Jeanne et Philippe cédèrent à Philippe de Valois tous leurs droits sur la Champagne, et depuis elle n'a plus été séparée de la couronne de France. —Quand Loys de Sancerre mourut, il y avait déjà soixante-sept ans que cette annexion avait eu lieu. Le poète champenois regrette sa nationalité perdue. Du moins, nos rois avaient respecte le nom de leur nouvelle province : la Révolution devait lui porter ce dernier coup. Mais n'anticipons pas sur la chanson de l'histoire , et avec notro dernier ménestrel disons à notre vieille province :
Tu as perdu ton nom, ta congnoissance.
Tes membres sont en grant division. Ploure ! ploure ta grant perdicion !
Aux bons avoit amour et aliance.
De maint mauvais fist grant pugnicion.
Se François fust, nulle rémission Ne lui faisoit. La teste avoit coupée, Ou le pendoit en cas de traïson.
En paradis soit s'ame couronnée.