LA CHANSON DE JEANNE D'ARC
De la fameuse Pucellf,
Dite d'Orléans, Je sais la chanson nouvelle,
Ses faits éclatans.
Qui veut savoir son histoire ^ N'a qu'à approcher ; Elle est digne de mémoire :
Faut la réciter.
Jeanne dans un bourgr de Lorraine (1)
Des plus apparens, Elle naquit, chose certaine,
De pauvres parens.
Plus la naissance est petite,
Plus il faut montrer De talens et de mérite
Pour nous illustrer.
Un jour qu'elle menoit paître
Son petit troupeau , L'on dit qu'elle vit paroitre (2)
Un ange fort beau, Qui lui dit : —Jeune bergère,
Allons! suivez moi !
(1) Lisez : Champaiync.— Voyez les notes précédentes
Il faut quitter père et mère Pour servir le roi.
Au moment que je vous parle
Comme ambassadeur, Notre grand monarque Gharle
Est dans la douleur :
Par les Anglais son royaume
Est presque tout pris , Et de Londres un gentilhomme
Règne dans Paris.
Orléans, ville fidèle,
Tient encor pour lui. Venez avec un grand zèle
Combattre avec lui.
Vous ferez lever le siège,
Je vous le promets, Car ceux que le ciel protège
Ont toujours succès.
Au roi sous votre conduite i II faut déclarer Qu'il aille à Reims bien vite
Se faire sacrer.
Après quoi, brave bergère,
Mettez armes bas ; Car le reste est un mystère
Que je ne dis pas.
A ces mots, la jeune fille,
Sans prendre d'effroi, Prit congé de sa famille,
Va trouver le roi, Qui loua sa bonne mine
Devant les seigneurs,
Et Tappela sa cousine, Pour surcroît d'honneurs (1).
On l'habille en amazone,
L'épée à la main.
Gomme un guerrier, on lui donne
Un fort bon butin (2).
Sur sa haute renommée,
Les meilleurs soldats Et tous les chefs de l'armée
Marchent sur ses pas.
Notre héroïne, à leur tête,
Court vers Orléans, Rassurant d'un air honnête
Ses bons habitans.
— Ne craignez rien, leur dit-elle;
Chez vous les Anglais, Tant que vivra la Pucelle,
N'entreront jamais.
— Allons! chers amis, dit-elle,
Voilà la partie !
Soutenons la citadelle
Sur nos ennemis.
Elle y combat en personne
Avec tant d'ardeur, Que le plus brave s'étonne
De voir sa valeur.
Par un coup de maladresse, L'Anglais inhumain Décoche un trait qui la blesse
(IJ Fin de Février \'i2l>.
(*) Equipage.
Au milieu du sein.
Bien loin que le mal l'empêche
D'agir en soldat, Elle retire la flèche,
Revole au combat.
C'est alors que le carnage
Devient furieux.
La Pucelle avec courage
Se porte en tous lieux, Avec sa grande prudence
Qu'elle ordonne à tous De n'avoir point de vengeance ;
Elle en vient à bout.
Talbot, Suffolk et d'Escalles,
Généraux anglais , Dans ce moment déplorable,
Se voyent défaits.
Le huit Mai mémorable ,
Décampent la nuit ; Et notre fille admirable
Aupoin les poursuit.
Cette célèbre victoire
Délivre Orléans.
Jeanne d'Arc en eut la gloire
Et les complimens.
Et voyant que cette fille
Combat sans profit, Avec toute sa famille
Le roy l'ennoblit (1).
Sans s'arrêter, la Pucelle
Se rend à Jorgeau , Qui ne tient pas devant elle,
Malgré son château.
Avec la même vitesse
Elle prend aussi Janville et sa forteresse ,
Meung et Beaugency.
Cette digne et noble fille,
Pour remplir l'emploi, A Chinon d'un pas habile
Va trouver le roi :
— A Reims, lui dit-elle, sire,
Faut vous faire sacrer.
Je m'offre à vous y conduire
Sans vous égarer.
Ceci demande sans doute
Des réflexions , Car l'Anglais ferme la route
Par ses bataillons ; Mais l'on ne voit pas d'obstacles,
Malgré la terreur, Car le ciel fait des miracles
Pour les gens d'honneur.
A Reitf» te monarque arrive
Très heureusement.
L'on crie : À jamais qu'il vive,
Ce roi si charmant !
Puis il reçoit du saint chrême
La douce onction Avec une joie extrême (1)
Et dévotion.
(1) 17 Juillet 1429.
Assise aux pieds de son trône,
En habit fort beau, L'on voyoit notre amazone
Portant son drapeau.
Sur la fin, elle dit : — Sire ,
Je sais mon emploi.
Souffrez que je me retire
A présent chez moi.
— Non, dit le roi, ma princesse,
Vous m'avez servi Trop bien pour que je vous laisse
En aller d'ici.
Si je deviens le maître
De la France un jour, Je saurai bien reconnaître
Vos soins, à mon tour.
De cette noble prière
Son cœur fut flatté, Car on ne refuse guère
Une majesté.
Notre guerrière, animée
Par ce compliment, Va reprendre de l'armée
Le commandement.
Elle part en diligence,
Prend Soissons, Senlis, Laon, le Pont-Sainl-Maxence,
Beauvais, Saint-Denis.
Elle voulut au roi de France
Rendre ses états, Mais, hélas ! la Providence
Ne le permit pas.
A Compiègne étant allée
Donner du secours, Après s'être signalée
Pendant plusieurs jours, Les méchants Anglais la prirent
Dans un guet-à-pens(l), Et de cet endroit la firent
Conduire à Rouen.
Là, dans un affreux supplice (2)
Qu'ils lui font souffrir, Par une horrible injustice,
Ils la font mourir; Et d'une honte éternelle
Ils se sont couverts.
Mais Ton chantera la Pucelle
Dans tout l'univers.
Oui, dans nos cœurs la Pucelle
Doit vivre à jamais, Car nous n'aurions plus, sans elle,
Le nom de Français ; Et, bannis de cette terre,
Loin de nos foyers, Nous serions en Angleterre
Pauvres prisonniers (3).
(1)24 Mai 1430.
(S) 21 Mai 1431.
(3) Cette chanson populaire doit avoir une origine contemporaine de la mort de Jeanne d'Arc. Elle a été réimprimée à Chartres, en 1840, par M. G. Duplessis.— Cette chanson nationale a dû subir, chemin faisant à travers les siècles, bien des altérations; mais, telle qu'elle est, elle doit vivre comme un monument de notre nationalité.