‹ Romancero de Champagne (volume 2)Chapitre 92 sur 129 · LA CHANSON DE JEANNE D'ARC · texte numérisé non relu

LA CHANSON DE JEANNE D'ARC

De la fameuse Pucellf,

Dite d'Orléans, Je sais la chanson nouvelle,

Ses faits éclatans.

Qui veut savoir son histoire ^ N'a qu'à approcher ; Elle est digne de mémoire :

Faut la réciter.

Jeanne dans un bourgr de Lorraine (1)

Des plus apparens, Elle naquit, chose certaine,

De pauvres parens.

Plus la naissance est petite,

Plus il faut montrer De talens et de mérite

Pour nous illustrer.

Un jour qu'elle menoit paître

Son petit troupeau , L'on dit qu'elle vit paroitre (2)

Un ange fort beau, Qui lui dit : —Jeune bergère,

Allons! suivez moi !

(1) Lisez : Champaiync.— Voyez les notes précédentes

Il faut quitter père et mère Pour servir le roi.

Au moment que je vous parle

Comme ambassadeur, Notre grand monarque Gharle

Est dans la douleur :

Par les Anglais son royaume

Est presque tout pris , Et de Londres un gentilhomme

Règne dans Paris.

Orléans, ville fidèle,

Tient encor pour lui. Venez avec un grand zèle

Combattre avec lui.

Vous ferez lever le siège,

Je vous le promets, Car ceux que le ciel protège

Ont toujours succès.

Au roi sous votre conduite i II faut déclarer Qu'il aille à Reims bien vite

Se faire sacrer.

Après quoi, brave bergère,

Mettez armes bas ; Car le reste est un mystère

Que je ne dis pas.

A ces mots, la jeune fille,

Sans prendre d'effroi, Prit congé de sa famille,

Va trouver le roi, Qui loua sa bonne mine

Devant les seigneurs,

Et Tappela sa cousine, Pour surcroît d'honneurs (1).

On l'habille en amazone,

L'épée à la main.

Gomme un guerrier, on lui donne

Un fort bon butin (2).

Sur sa haute renommée,

Les meilleurs soldats Et tous les chefs de l'armée

Marchent sur ses pas.

Notre héroïne, à leur tête,

Court vers Orléans, Rassurant d'un air honnête

Ses bons habitans.

— Ne craignez rien, leur dit-elle;

Chez vous les Anglais, Tant que vivra la Pucelle,

N'entreront jamais.

— Allons! chers amis, dit-elle,

Voilà la partie !

Soutenons la citadelle

Sur nos ennemis.

Elle y combat en personne

Avec tant d'ardeur, Que le plus brave s'étonne

De voir sa valeur.

Par un coup de maladresse, L'Anglais inhumain Décoche un trait qui la blesse

(IJ Fin de Février \'i2l>.

(*) Equipage.

Au milieu du sein.

Bien loin que le mal l'empêche

D'agir en soldat, Elle retire la flèche,

Revole au combat.

C'est alors que le carnage

Devient furieux.

La Pucelle avec courage

Se porte en tous lieux, Avec sa grande prudence

Qu'elle ordonne à tous De n'avoir point de vengeance ;

Elle en vient à bout.

Talbot, Suffolk et d'Escalles,

Généraux anglais , Dans ce moment déplorable,

Se voyent défaits.

Le huit Mai mémorable ,

Décampent la nuit ; Et notre fille admirable

Aupoin les poursuit.

Cette célèbre victoire

Délivre Orléans.

Jeanne d'Arc en eut la gloire

Et les complimens.

Et voyant que cette fille

Combat sans profit, Avec toute sa famille

Le roy l'ennoblit (1).

Sans s'arrêter, la Pucelle

Se rend à Jorgeau , Qui ne tient pas devant elle,

Malgré son château.

Avec la même vitesse

Elle prend aussi Janville et sa forteresse ,

Meung et Beaugency.

Cette digne et noble fille,

Pour remplir l'emploi, A Chinon d'un pas habile

Va trouver le roi :

— A Reims, lui dit-elle, sire,

Faut vous faire sacrer.

Je m'offre à vous y conduire

Sans vous égarer.

Ceci demande sans doute

Des réflexions , Car l'Anglais ferme la route

Par ses bataillons ; Mais l'on ne voit pas d'obstacles,

Malgré la terreur, Car le ciel fait des miracles

Pour les gens d'honneur.

A Reitf» te monarque arrive

Très heureusement.

L'on crie : À jamais qu'il vive,

Ce roi si charmant !

Puis il reçoit du saint chrême

La douce onction Avec une joie extrême (1)

Et dévotion.

(1) 17 Juillet 1429.

Assise aux pieds de son trône,

En habit fort beau, L'on voyoit notre amazone

Portant son drapeau.

Sur la fin, elle dit : — Sire ,

Je sais mon emploi.

Souffrez que je me retire

A présent chez moi.

— Non, dit le roi, ma princesse,

Vous m'avez servi Trop bien pour que je vous laisse

En aller d'ici.

Si je deviens le maître

De la France un jour, Je saurai bien reconnaître

Vos soins, à mon tour.

De cette noble prière

Son cœur fut flatté, Car on ne refuse guère

Une majesté.

Notre guerrière, animée

Par ce compliment, Va reprendre de l'armée

Le commandement.

Elle part en diligence,

Prend Soissons, Senlis, Laon, le Pont-Sainl-Maxence,

Beauvais, Saint-Denis.

Elle voulut au roi de France

Rendre ses états, Mais, hélas ! la Providence

Ne le permit pas.

A Compiègne étant allée

Donner du secours, Après s'être signalée

Pendant plusieurs jours, Les méchants Anglais la prirent

Dans un guet-à-pens(l), Et de cet endroit la firent

Conduire à Rouen.

Là, dans un affreux supplice (2)

Qu'ils lui font souffrir, Par une horrible injustice,

Ils la font mourir; Et d'une honte éternelle

Ils se sont couverts.

Mais Ton chantera la Pucelle

Dans tout l'univers.

Oui, dans nos cœurs la Pucelle

Doit vivre à jamais, Car nous n'aurions plus, sans elle,

Le nom de Français ; Et, bannis de cette terre,

Loin de nos foyers, Nous serions en Angleterre

Pauvres prisonniers (3).

(1)24 Mai 1430.

(S) 21 Mai 1431.

(3) Cette chanson populaire doit avoir une origine contemporaine de la mort de Jeanne d'Arc. Elle a été réimprimée à Chartres, en 1840, par M. G. Duplessis.— Cette chanson nationale a dû subir, chemin faisant à travers les siècles, bien des altérations; mais, telle qu'elle est, elle doit vivre comme un monument de notre nationalité.

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