‹ Romancero de Champagne (volume 2)Chapitre 96 sur 129 · LE SACRE DE CHARLES VII · texte numérisé non relu

LE SACRE DE CHARLES VII

Or notons cy grande merveille, Les faits de Dieu et les vertuz, Quant, à la voix de la Pucelle, Les Angloys furent abatuz.

Une chose de Dieu venue :

Ung ange de Dieu amyable, De quoy toutes voys la venue Fut au royaume proffitable.

Nostre Seigneur, communément, N'a point acoustumé d'ouvrer Ne de donner allégement, Quant ailleurs on le peut trouver.

Mais où nature et les humains N'ont plus de povoir et puissance , C'est alors qu'il y met les mains, Et qu'il fait sa grâce et clémence.

Ou moys de Juing d'icelluy an, Le roy fist à tous assigner Qu'ilz se rendissent à Gyen, Pour aller à Reins couronner.

Si eut tantost grande assemblée Des barons et nobles de France, Qui tous vindrent à ceste arméfr De cueur, en toute diligence.

Là furent les ducs de Bourbon, Allençon, Vendosme, Dunoys, Richemont, Lahire, Poton Et tous les vaillans chiefz françoys.

Plusieurs autres, sans les mander, Si y vindrent pareillement, Peur servir le roy et l'aider Au fait de son couronnement.

Or sur ce point est à noter Que Reins, Troez, Chaalons, l'Auxerroys , Où il falloit se transporter, Si estoient tenuz des Angloys.

Toute Champaigne, Picardie, Brye, Gastinois, l'Ysle de France Et le pays de Normendie Estoit en leur obéissance.

Le roy, pour son pays conquerre, Nonobstant son chemin, tira Droit devers la ville d'Auxerre, Où son ost troys jours demoura.

Si luy fut faicte obéissance Et entrée par les habitans, Qui eurent une surcéance, Dont plusieurs ne furent contens.

De cet apo internent y là Tremoùille si fut blasmé fort, Et puis Richemont s'en alla, Carentr'eulz y avoit discort.

Le roy en l'ost si list crier

Que les gens d'armes si allassent Avec leurs chiefz, sans délayer, Et sans ce que rien s'amusassent.

La dicte Pucelle, en allant, Si rencontra devant sa veuë Deux fillettes et un galant, Qui là menoient vie dissolue.

Si frappa dessus ruddement Tant qu'elle peut de sonespée, Et sur les gens d'armes tellement Qu'elle fut en deux pars couppée.

De les battre n'estoît que bon, Et luy fut dit par rassemblée Que devoit frapper d'un baston, Sans despecer sa bonne espée.

Le roy, lendemain au matin, Si mist en son obéissance La ville de Sainct Florentin, Qui lui fist grande révérence.

De là chemina devant Troyes, Où les Bourguignons et Angloys Sallirent dehors à Montjoye , Pour faire en aller les Françoys.

Si demoura illec l'armée Quelqu'environ six ou sept jours, La gent estant toute affamée, Pour faulte de pain et secours.

Les gens d'armes mouroient de fain, Et estoit chascun descrepy,

Car ilz ne mengeoient que le grain De blé qui croissoit en l'espy.

Ces bourgeois de Troës bien vouloient Eulx rendre au roy entièrement, Mais les Angloys les empeschoient Tant qu'ilz povoient incessamment.

Si fu tenu conseil serré Par le roy, qu'on avoit affaire, Où fut dit et délibéré Qu'il valloit mieulx de se retraire.

Les ungE assignoient la raison Parce qu'ils n'avoient de quoi vivre, Et qu'en si très briefve saison, L'en ne peut telle œuvre poursuivre.

D'autre part, la ville estoit forte, Non ainsi de legier à prendre, Veu l'assemblée et la cohorte De tant d'Angloys à la deffendre.

Oallre n'avoil artillerie A souffisance n'aultrement, Pour rompre ou faire abaterie, N 'argent à faire le paiement.

L'oppinion d'aucuns fut telle, Mais ung entr'autres alla dire Qu'on devait oyt la Pucellc Pour la conclusion eslire.

Si fut envoyée querre en l'ost, El apréi qu'elle fut venue, L'enluy raconta ausstoost

L'oppinion dessus tenue,

Si dist qu'on ne devoit ce faire, Exhortant chascun de pener.

Et à l'entreprinse parfaire, Pour aller le roy couronner.

— Au nom de Dieu, se disoit-elle, Gentil roy, dens deux jours entrerez Dans votre ville de Troës belle, Et par force ou amour l'aurez.

Qu'en seroit, dit le chancelier, Surdedens dix, on attendroit; Mais di rien faire et travailler, Point d'apparence n'y auroit.

Toutes voyes, après ce langaige, Tous les Françoys finablement Prindrent en eulx cueur et couraige De procéder oultre amplement.

Cela conclud, elle monta Sur ung beau grant courcier en main, Et en l'ost si se transporta, A tout ung baston en sa main.

Y là fist dresser et porter Tables, fagots, huys et chevrons Pour faire taudis à getter Une bombarde et deux canons.

Quant ceulx de la ville de Troyes Si virent cette diligence, Ils requisdrent par toutes voyes Parlamentcret surcéance.

Puis vindrent prendre appointement Avec le feu roy de France, En lui rendant entièrement La ville en son obéissance.

Mais il fut dit que les Angloys Et gens de guerre s'en iroient Avecques leurs biens et harnoys, Et leurs prisonniers emmeneroient.

Ainsi, le lendemain, le roy Entra en sa ville de Troye, En belle ordonnance et arroy, Et là fut receu à grant joye.

Les enfans Noël si crièrent, Feux et esbaz là furent faitz, Et lui et ses gens festoièrent, Dont ils furent trestous refaitz.

Les Angloys vouloient, au partir, Leurs prisonniers françoys mener, Mais la Pucelle consentir N'y voult, ne souffrir emmener.

Elle même vint à la porte, Es mains des Angloys leur oster, En leur disant de bonne sorte Que ne les lairroit transporter.

Les Françoys cy agenouillèrent, Lui priant qu'elle leur aisdast, Et sa grâce là implorèrent Affin que de ce les gardast.

Les Angloys vouldrent soustenir

\)ae e'estoit grant fraulde et malice De contre le traicté venir, Requérant qu'on leur feist justice.

Le roy, qui en sceut la nouvelle, Si commença à soy sourrire Du débat et de la querelle, Et en fut joyeux, à vray dire.

Brief, convint pour les prisonniers Qu'il païast aux Angloys content Tout leur rançon de ses deniers ; Ainsi chascun si fut content.

Quant les Angloys, selon l'accord, Eurent leur argent et rançon , Hz louèrent le feu roy fort, L'appellant prince de façon.

Il fut prisé par sa justice t Qu'il gardoit à ses ennemys, Et qui avoitlieu en l'exercice De son ost, tous abus postmis.

Quant en y a qui eussent dit , Les vilains sont plus que païez, Saufz s'en voisent sans contredit , Ou qu'ilz soient pendus ou nayez.

Ha Deu ! ce n'est pas la forme De gens payer et les guider ; Aincoys convient à chascun homme Son droist et la rayson garder.

Puis le roy, le jour ensuivant , Se mit sur les champs à puissance ,

Où ceulx de Chaulons au devant Luy vindrent faire obéissance.

L/évesque et bourgeoys l'emmenèrent Dans la ville honnorablement , Et, le soir, tous le festoièrent Moult richement et grandement.

Le lendemain, vint devant Reims , Où, quant les bourgoys si le virent , Comme de joye remplis et plains , Toutes les portes lui ouvrirent.

Là fut sacré et couronné En la manière acoustumée , Et fut ce jour-là ordonné A faire chière inestimée.

L'archevesque , lors chancelier , Si fist l'office de la messe , Où avoit des gens ung millier , Menant grande feste et liesse.

Les ducs de Bar et de Lorraine , Commercy et de grans seigneurs , Vindrent à son service et règne Eulx offrir et d'autres plusieurs.

Tous Messeigneurs du sang de France , Qui furent au couronnement , Sy acquirent excellence , Loz et honneur moult largement.

Aussi les barons , chevaliers , Nobles qui y vindrent aider, Cappitaines , #ens » escuiers ,

En furent à recommander.

Nobles vindrent, jeunes et vieulx, De tout le royaume de France , Dont plusieurs si furent joyeulx, Pour estre en son obéissance (1).

(1) Les Vigiles de Charles Vil. Martial de Paris. Coustelier, 1724, t. II, p. 102.

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