‹ Romancero de Champagne (volume 3)Chapitre 31 sur 92 · LA COMPLAINTE DE LA TERREUR A REIMS · texte numérisé non relu

LA COMPLAINTE DE LA TERREUR A REIMS

(Septembre 1792.)

En quittant mon hameau, qui se nomme

[Singly(l|, Je vins habiter Reims, chez Monsieur de Singly. C'est en quatre-vingt-douze, et de grande mé-

[ moire.

Les Prussiens s'avançaient sur notre territoire, L'orage grondait fort et menaçait Paris, Où déjà se croyaient tous ces fiers ennemis ; En extrêmes dangers on cria la patrie, Quand se montrait ainsi cette horde ennemie. Volontaires picards étaient en garnison Dans la ville de Reims, un très-gros bataillon, Et du district de Reims, de fortes compagnies ; La ville se trouvait en proie aux fantaisies De ces nouveaux soldats, comme de ces fileurs, Qui faisaient un grand bruit, inspirant des

[ terreurs.

Une femme du peuple avait dans les armées Un soldat volontaire occupant ses pensées ;

(1) L. Liégeois-d'Hactevillb. — Aux noms des victimes ûe cette sanglante journée il faut joindre ceux des abbés Levacher, chanoine, et Suny, curé de Riily.

Mettant dans une lettre un certain assignat Pour lui faire tenir; mais le jeune soldat, Ne le recevant pas, l'écrivit à sa mère, Qui va trouver Guéri n, étant tout en colère. Le maître de la poste, au lieu de l'adoucir, La fit mettre à la porto et ne fit que l'aigrir ; Et c'était justement sur la place de Ville Que demeurait Guérin, dans ce cas inhabile ; L'effervescence accrut par un tel incident, Quand de sa cheminée un papier tout brûlant, Qu'on crut un assignat, tombant sur cette place, La fureur s'empara de telle populace :

On enfonça sa porte et son appartement. Et par une croisée il fit le saut tremblant, Le sabre le hacha, fut première victime : C'est ainsi que se fit ce jour le premier crime.

Vintensuite un facteur qui se nommait Carton; Je l'ai vu massacrer de terrible façon. Je vis l'abbé Romain, puis l'abbé de l'Escure, Qui demeuraient à Gueux, venus par aventure Dans la ville de Reims, étant très-ignorants De ce qui se passait par des faits si sanglants ; Arrivés à la porte, un officier de garde Leur conseilla de faire un chemin rétrograde. Ils ne voulurent pas, disant ne craignant rien. Alors cet officier, croyant faire le bien, Leur donnant une escorte ; ainsi la populace, En les voyant marcher, cria de vive audace : — A la ville! à la ville! Alors l'abbé Romain, Et l'abbé de l'Escure, ont dit : — Prenons chemin De cet hôtel-de-ville. Arrivés sur la place, Dont les pavés sanglants marquaient encor la

[ trace De Guérin, de Carton; le sabre encor rougi.

Et ceux qui le tenaient, par un instinct maudit, Criaient : — La tête en bas ! Sans aucune clé-

[mence, Ces monstres firent donc éclater leur puissance. En mettant en morceaux les deux nouveaux venus, Malgré tous leurs efforts et leurs soins superflus ! Trois fois l'abbé l'Escure avança sur les marches Pour monter à la ville, et ces torrents de lâches A coups de baïonnette empêchaient de monter Cet homme courageux, qui voulait s'expliquer» Près des autorités. Le gouverneur de Lille^ Monsieur de Montrosier, qui se trouvait en ville, Eprouva même sort; on alla le chercher Dans sa propre maison pour le décapiter.

Vint le tour d'un chanoine ayant nom

[Alexandre (1); Après l'avoir tué, le réduisirent en cendre. Rhémaque, scélérat, et le plus important. Conduisit les soldats au curé de Saint-Jean, Vénérable vieillard à quatre-vingts années^ Fut conduite la ville, et par ces forcenés; Ils lui permirent donc, le laissèrent monter. Et les autorités voulurent le sauver ; Mais il leur répondit : —Oui, je vous remercie ; Non, je ne ferai rien qui pût souiller ma vie ; Car j'ai quatre-vingts ans ; il faut mourir un

[jour, Oh ! laissez donc ma mort arriver à son tour. Descendit de la ville, et puis l'extravagance Sut assouvir sa rage en frappant l'innocence. Ce prêtre à caractère, il se nommait Pâquot.

(t) L'abbé Alexandre fut précipité dans un tas de fagots embrasés et brûlé vif.

Bientôt son noble sang sut couler à grand flot I

Des troupes de Paris vinrent rétablir l'ordre. Aussitôt donc finit cet infâme désordre. Sachant que ce curé nourrissait les enfants Du monstre qui faisait causer pareils tourments, Il fut pris à son tour et jeté dans la flamme. Et, par humanité, l'on fit grâce à sa femme. Après celte action, ces gentils Parisiens Allèrent se montrer à ces soldats prussiens, Les firent reculer, toujours battre en retraite; De notre territoire ils quittèrent l'assiette, Au grand contentement des citoyens rémois, Comme de la campagne et des bons Cham-

[ penois !

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