‹ RomanciersChapitre 2 sur 69 · PR · texte numérisé non relu

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Le réalisme fut une réaction contre les exagérations . des romantiques. L’essence du romantisme avait été — (* nous l’avons surabondamment démontré par l’étude des … | auteurs — ]a prédominance de l’imagination et de la sensibilité sur la raison.

Le personnalisme ne fut qu’une conséquence de ce … caractère. La raison, appuyée sur des principes philosophiques, tend à maintenir les esprits dans une certaine uniformité générale; elle est la règle, la norme constante, contre laquelle les facultés inférieures s’insurgent volontiers. Si elle relâche les rênes qui contien- nent l’imagination et la sensibilité, celles-ci, trouvant le [I champ libre, s’élancent fatalement, au détriment de È l’ordre, dans les écarts d’un personnalisme excentrique, a

comme les enfants dont l'éducation est mal dirigée cèdent, en ligne oblique, aux impulsions de leur carac- tère individuel.

£ D Or, le réalisme vint tenir en bride l’imagination et la

sensibilité en les contrôlant sans cesse par l’observation

de la nature. De là, qui dit réalisme, dit objectivisme ou impersonnalité dans l’art (1).

Rien de plus sensé en soi que cette réaction et, on peut le dire, rien de plus classique, car les classiques, très impersonnels, se proposaient l’imitation de la nature. Ils limitaient sans doute leur cercle d’observation à la société des « honnêtes gens », se contentant de prendre le monde bourgeois ou populaire comme matière à comédie; mais c’est dans la nature qu’ils trouvaient leurs modèles, et s’ils n’en décrivaient pas les aspects ignobles, ils approfondissaient parfaitement l’observation des âmes qu'ils se proposaient de peindre.

L'art pouvait donc se renouveler au contact d’un principe aussi juste que celui qui est à la base du réalisme; bien appliqué, il serait devenu une belle règle, tout au contraire du romantisme, dont la source est l’inspiration individuelle, c’est-à-dire l’absence de toute loi.

Malheureusement, le principe si excellent de l’observation de la nature, qui aurait dû engendrer des œuvres d’un réalisme sain, aboutit à ce qu’on a, très improprement, appelé le naturalisme. \

Comment ce bon arbre produisit-il de si mauvais fruits ? C’est que la sève fut gâtée par l’influence vicieuse de la philosophie positiviste. Il n’y a là rien d’étonnant. D’une façon générale, la littérature dépend toujours des idées philosophiques en cours.

Comme M. Piérre Lasserre l’a démontré dans son

(1) Brunetière l’a très justement constaté: « En substituant en psychologie l’observation du dehors à celle du dedans, le positivisme a ruiné non seulement l’éclectisme, mais l’individualisme aussi jusque dans son fondement ». Evolution de la poésie lyrique au XIX° siècle, I, p. 132.

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1È LE RÉALISME 7 = livre sur le Romantisme français, la philosophie de Rous- Seau a enfanté le romantisme; aujourd’hui les théories de Nietzsche produisent une série de nouveaux romans qui prêchent la morale du surhomme. Ce sont toujours Ù les idées qui, en dernière analyse, gouvernent le monde. É Les littératures ne sont que de la philosophie monnayée ; # avant d’entrer dans la grande circulation, le lingot d’or des idées fondamentales sera divisé et frappé au coin de é | la marque de l’art; il subira l’alliage d’une fiction litté- | raire qui lui donnera la sonorité et la malléabilité proportionnées à l’usage qu’en fera le public. Voilà pour- È quoi un grand philosophe a plus d'influence sur les esprits que cent artistes ou littérateurs; j'appelle grand philosophe, celui qui parvient à imposer ses idées, à faire souche, à vendre en gros une marchandise que ses disci- | ples, conscients ou inconscients, colporteront en détail ' dans vingt domaines divers.

| Or, le positivisme d’Auguste Comte, le fbnione de Littré, de Claude Bernard et de Taine furent l’élément pernicieux qui, mêlé au ferment réactionnaire contre le romantisme, a corrompu le réalisme. En niant tout ce qui n’était pas directement « contrôlable » par les sens, en réduisant l’homme à un composé de cellules, sièce de réactions physiques et de combinaisons chimiques, les philosophes positivistes ont matérialisé la nature humaine. À leur suite, les littérateurs, oubliant l’âme spirituelle et libre, n’ont plus vu dans les passions que le jeu fatal des instincts. À force d’être réalistes, ils sont donc sortis du réel. A leur tour ils ont désorganisé l’art, . parce qu'ils ont décomposé la nature humaine en ne res- . pectant pas la hiérarchie des facultés. Quand Zola met . en scène des impulsifs à la merci de leurs appétits aveu-

# gles, il ne fait que l’application des théories déterminis qui ont assimilé la vertu et le vice à des sécrétions cerveau favorisées par les circonstances de race, de temp et de milieu. à De là, les nombreux romans qui prétendent étudier l’homme d’après la méthode positive et expérimentale, … et le représentent livré à un dynamisme purement ma- tériel, sans honte comme sans responsabilité, victime des $ lois fatales de l’atavisme (1). Fe Ce qui contribua énormément à ce résultat fut le k one développement que, vers 1850, prirent les sciences positives. Les grandes découvertes de la géo- à logie, les progrès de la mécanique dus à la vapeur et à l'électricité, les inventions dans le domaine de la chimie : et de la physique élevèrent bien haut le prestige de la science. è Ce fut au point que Fe littérateurs, éblouis par les À __ procédés scientifiques, les voulurent, tout d’une pièce, transporter dans le domaine de l’art. Leconte de Lisle, Flaubert, Zola, Guy de Maupassant, les Goncourt pro- clament à l’envi l’union de l’art et de la science; ils tra- | vaillent sur des documents et des expériences, et avant d'écrire un poème ou un roman, ils consultent leur carnet de notes où sont consignées leurs observations directes de la vie de tous les jours; ils compulsent les bibliothèques, déchiffrent les archives, font de longs

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(1) La littérature classique connaissait l’aristocratie de la naissance : le romantisme lui substitua celle du cœur. Le réalisme les renie toutes deux: pour lui, le cœur n’est qu’un organe comme l'estomac. Cfr. Heinrich ScHNEEGANS, Das Wesen des Realismus in der franzôsischen Literatur des 10. Jahrhunderts, dans Deutsche Rundschau de novembre 1908, p. 238. #

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voyages pour vérifier un détail. Bref, leur façon di vailler est celle du savant naturaliste, de l’ historien, a sociologue.

Rien de plus caractéristique sous ce mt que fe sur le Roman expérimental, publiée par Zola, d’: dans une revue de Saint-Pétersbourg, le Messager l’Europe, puis en tête d’un recueil d’articles de criti Il y expose la méthode expérimentale établie Claude Bernard dans son Introduction à l’étude de médecine expérimentale (1865), et, pour l’adapter littérature, il se contente le plus souvent de rempla dans les citations de Claude Bernard, le mot « médec par le mot « romancier ». Or, Claude Bernard est le du déterminisme vital : « Je me propose, dit-il, d’étab que la science des phénomènes de la vie ne peut avoi d’autres bases que la science des phénomènes des c bruts, et qu’il n’y a, sous ce rapport, aucune différence entre les principes des sciences biologiques et ceux d sciences physico-chimiques ».

Là-dessus, Emile Zola, avec sa confiance naïve les progrès de la science, prévoit les conquêtes future et décisives : « Puisque des savants, comme Claude B: nard, démontrent maintenant que des lois fixes régissent le corps humain, on peut annoncer, sans crainte de se. tromper, l’heure où les lois de la pensée et des pass seront formulées à leur tour. Un même déterminisme doit régir la pierre des chemins et le cerveau d l’homme (1) ». ra

(1) E. ZoLa, Le Roman expérimental, p. 15 (Fasquelle). Et Zola

. a écrit très sérieusement : « Ce sera nous; + savants, qui établirons Ja République sur des fondations logiques, tandis que les romantiques ‘auront compromise (p. 394). À

Si même on admettait le principe posé un Claude e Bernard, la conclusion de Zola serait pour le moins un peu hâtive, et elle étonne sous la plume d’un « expéri- mentateur » (1). Mais nous n’avons pas à faire de la phi- lasophie ici; contentons-nous de montrer l’application à la littérature d’un procédé scientifique.

«€ Nous continuons, dit Zola, par nos observations et nos expériences, la besogne du physiologiste... Nous | devons opérer sur les caractères, sur les passions, sur les faits humains et sociaux, comme le chimiste et fe phy- sicien opèrent sur les corps bruts, comme le physiologiste opère sur les corps vivants.Le déterminisme domine tout. C'est l’investigation scientifique, c’est le raisonnement expérimental qui combat une à une les hypothèses des idéalistes, et qui remplace les romans de pure imagination 3 par les romans d'observation et d’expérimentation (2) ». Romans d’observation, soit; mais romans d’expéri- menfation ? Cela n’a pas de sens. C’est ce que Brunetière … faisait fort bien remarquer : « Il est évident que M. Zola ne sait pas ce que c’est qu” «expérimenter », car le ï romancier, comme le poète, s’il expérimente, ne peut expérimenter que sur soi, nulllement sur les autres. Expérimenter sur Coupeau, ce serait se DÉCATEE un Coupeau qu’on tiendrait en chartre privée; qu’on eni- vrerait quotidiennement à dose déterminée; que d’ail- leurs on empêcherait de rien faire qui risquât d’inter- “à rompre ou de détourner le cours de l’expérience: et qu'on ouvrirait sur la table de dissection aussitôt qu’il présenterait un cas d’alcoolisme nettement caractérisé. If

k | (1) Claude Bernard, père du déterminisme vital, était néanmoins: spiritualiste et Zola lui attribue à tort le déterminisme de la volonté. (2) Le Roman expérimental, p. 16.

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