‹ RomanciersChapitre 25 sur 69 · NT NE YA · texte numérisé non relu

NT NE YA

dans En Roule et où se passèrent les scènes les plus importantes de la conversion de Durtal, était réelle : Huysmans lui-même, dans la préface de la quinzième édition, a déclaré que c'était Notre-Dame d’Igny.

Les portraits des moines sont, de même, authentiques. | Il n’est pas jusqu’au frère convers Simon, le porcher ignorant, sale et naïf, qui n’ait été « peint d’après la méthode naturaliste, tel qu’il est, ce bon saint! »

C’est durant cette retraite à la Trappe que Durtal passa par ces épreuves si minutieusement décrites et qui portent dans leur récit même leur caractère d’authenticité : ses confessions si pénibles, ses communions qui le déconcertent, ses tentations de luxure, ses doutes contre la foi, les scrupules, les crises de découragement, toutes les tortures intérieures qui malaxèrent cette âme pour lui infuser une vie nouvelle, et puis les joies inexprimables, les ravissements que la grâce déversait sur elle en lui donnant vraiment la sensation du divin. Car, d’un bout à l’autre de cette conversion, l’action de la grâce est manifeste. C’est par l'attrait de l’art et des beautés liturgiques qu’elle a gagné insensiblement cette malheureuse victime du vice, et ele réussit à la traîner, comme malgré elle, jusqu’à la porte de cette abbaye, d’où elle devait, au bout de quelques jours, sortir retrempée. Mais voici Durtal à la veille de son départ pour la Trappe :

Allons, reprit-il, il est inutile de remuer ma boue ; il sera temps de la fouiller quand je serai dans une Trappe ; — et il frémit, car l’idée du confesseur s’implantait à nouveau en lui ; il avait beau se répéter, pour la vingtième fois, que rien n’arrive comme on le pense, s'affirmer qu’il trouverait un brave homme de moine pour l’écouter, il s’effara, mettant les choses au pire, se voyant, de même qu’un chien lépreux, jeté dehors.

I1 expédia son déjeuner et s’en fut à Saint-Séverin ; 1à, la crise

Joris-KARL HUYSMANS #00

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se décida ; ce fut la fin de tout; l’âme surmenée s’éboula, frappée par une congestion de tristesse.

Il gisait, sur une chaise, dans un tel état d’accablement, qu’il ne songeait plus; il restait inerte, Sans force pour souffrir; puis, peu à peu, l’âme, anesthésiée, revint à elle et les larmes coulèrent.

Ces larmes le soulagèrent ; il pleura sur son sort, l’estima si malheureux, si digne de pitié qu’il espéra davantage en une aide ; et il n’osait cependant s'adresser au Christ qu'il jugeait moins accessible, mais il parlait, tout bas, à la Vierge, la priant d’intercéder pour lui, murmurant cette oraison où saint Bernard rappelle à la Mère du Christ, que de mémoire humaine, l’on n’a jamais oui dire qu’elle abandonne aucun de ceux qui implorent son assistance.

Il quitta Saint-Séverin, consolé, plus résolu et, rentré chez lui, il fut distrait par les préparatifs du départ (1).

La Cathédrale(1898), qui n’a plus, au point de vue moral, la liberté de langage d’En Route, passa cependant au crible de la critique. Il y avait d’ailleurs des motifs pour cela. Et nous y reviendrons. Cependant, à chaque nouveau livre que publiera dorénavant Huysmans, le public de ses admirateurs augmentera à mesure que lui-même s’affinera.

D'ailleurs, comment douter encore qu’on avait affaire ici à un converti? Sa dévotion toute filiale à la Vierge était la meilleure garantie de ses excellentes dispositions ; ses prières devant la statue de Notre-Dame de Sous- Terre, dans la crypte de la cathédrale de Chartres, sont parfumées d’une confiance ingénue qui suffit à dénoter la transformation de son âme. Ajoutez-y le sens de la liturgie catholique, dont il a saisi la prenante grandeur et la mâle poésie.

Huysmans s’est donc installé pour plusieurs mois à l'ombre de la magnifique cathédrale de Chartres, l’un des plus beaux joyaux de l’art gothique. Tout son livre est une glorification de la cathédrale, un poème lyrique

(1) En Route, p. 215 (Stock).

sa piété. En même temps qu'il étudie en détail la | athédrale, il explore les œuvres des hagiographes, des.

Ces compilations de lire mal dre deb à travers tout le volume au hasard des conversations où à des réminiscences de Durtal, manquent d'unité et de méthode: sans esprit critique, il ne fait pas lle départ entre la symbolique sérieuse de la liturgie et les inven- Re tions individuelles et fantaisistes qu’il exhume de la. poussière d’un oubli mérité. Rien de plus fatigant pour le lecteur que ces énumérations de symboles dont l’auteur reconnaît lui-même les contradictions et l’incohéence ; il y a une flore, une orfèvrerie, une faune sym- “bolique, dont la naïveté fait sourire, mais à quoi il serait ridicule d’attacher plus d’ importance qu’à un innocent et facile jeu d’esprit. Après avoir détaillé les Hole symboles du lion:

Pas ordinaire, le lion! s’exclama Durtal. Heu, fit-il consultant

ses notes, le bœuf est plus modeste. Il est le parangon de la puis-

sance et de l'humilité ; il synthétise, selon saint Paul, le sacerdoce ;

îe prédicateur suivant Raban Maur ; l’évêque d’après Petrus Cantor,

parce que, dit cet auteur, le prélat est coiffé d’une mitre dont es

deux cornes ressemblent à celles du bœuf et qu’il se sert de ces ornes qui sont la science des deux Testaments pour découdre les …

hérétiques ; mais, en dépit de ces interprétations plus ou moins ingé-

nieuses, le bœuf est, en somme, la bête de l’immolation, du sacrire (1). :

nr ne Cathédrale, p. 418.

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De longues pages notent minutieusement les significations des pierres précieuses : a. |

Pour le vieil abbé du Mont Cassin, Brunon d’Asti, le jaspe per- sonnifie Notre Seigneur, parce qu’il est immuablement vert, sans fane possible, immortel ; l’émeraude réfléchit, pour la même raison, la vie des justes; la chrysoprase, les bonnes œuvres; le diamant, de 4es âmes infrangibles ; la sardonyx, pareille au grain saignant d’une grenade, la charité; l’hyacinthe d'un azur qui varie, la discrétion | des Saints; le béryl, dont la nuance est celle d’une onde qui court … au soleil, les Ecritures qu’élucide le Christ; la chrysolite, l’atten- 7 tion et la sapience, parce qu’elle possède la couleur de l’or qui se. confond avec elle, en lui prêtant son sens; l’améthyste, le chœur des enfants et des Vierges, car l’azur qui se mêle à son rose, nous | suggère la pensée de l’innocence et de la pudeur (1). s

Sautons ces chapitres indigestes, que tout l’art de Huysmans n’a pas réussi à alléger, et citons plutôt qu que belle page, comme il y en a beaucoup, qui célèbr

dignement la beauté de la cathédrale : :

fs Dans le mystère de son ombre brouillée par la fumée des pluies, elle montait, de plus en plus claire, à mesure qu’elle s'élevait dans je ciel blanc de ses nefs, s’exhaussant comme l'âme qui s’épure dans une ascension de clarté, lorsqu'elle gravit les voies de la vise mystique. | É | “Les colonnes accotées filaient en de minces faisceaux, en de fines gerbes, si frêles qu’on s'attendait à les voir plier, au moindre souffle ; et ce n’était qu’à des hauteurs vertigineuses que ces lignes se courbaient, se rejoignaient lancées d’un bout de la cathédrale à

l’autre, au-dessus du vide, se greffaient, confondant leur sève, finissant par s'épanouir ainsi qu’en une corbeille dans les fleurs dédorées des clefs de voûte. LME | Cette-basilique, elle était le suprême effort de la matière cher- | chant à s’alléger, rejetant, tel qu’un lest, le poids aminci de ses Î j murs, les remplaçant par une substance moins pesante et plus jucide, substituant à l’opacité de ses pierres l’épiderme diaphane LE 4: des vitres.

» Elle se spiritualisait, se faisait tout âme, toute prière, lorsqu'elle < sS’élançait vers le Seigneur pour le rejoindre; légère et gracile, presque impondérable, clle était l'expression la plus magnifique de

k 4 0) La Cathédrale, p. 201.

la beauté qui s’évade de sa gangue terrestre, de la beauté qui se séraphise. Elle était grêle et pâle comme ces Vierges de Roger Van der Weyden qui sont si filiformes, si fluettes, qu’elles s’envoleraient si elles n'étaient en quelque sorte retenues ici-bas par le . poids de leurs brocards et de leurs traînes. C'était la même conception mystique d’un corps fuselé, tout en longueur, et d’une âme ardente qui, ne pouvant se débarrasser complètement de ce corps, tentait de l’épurer, en le réduisant, en l’amenuisant, en le rendant presque fluide (1). »

Ailleurs, il exalte en termes admirables les prières. liturgiques, qui seules « peuvent être empruntées impunément par chacun de nous, car le propre de leur inspiration, c’est de s’adapter, à travers les temps, à tous les états d'âme, à tous les âges (2). »

Certes, les ouvrages de Huysmans, à partir d’En Route, ont grandement contribué à rendre aux catholiques l'intelligence de la liturgie et du plain-chant et à leur inspirer le dégoût des formules faussement sentimentales et des cantiques sucrés!

Et puis, ce qui nous intéresse spécialement dans la Cathédrale, c’est que nous voyons l’état d'âme d’un converti, quelque temps après sa réconciliation avec Dieu, Ses préoccupations sont presque exclusivement religieuses ; il aime à.se plonger dans le surnaturel; il vit dans une atmosphère toute nouvelle. Ce n’est pas qu’il jouisse sans trouble de sa foi ni qu’il trouve dans la prière et la sainte communion les ravissements présumés ; au contraire, il se plaint constamment de sa siccité d'âme, de son incapacité d’attention, de l’orgueil qu’il découvre au fond de son cœur. Encore une fois, combien juste, cette psychologie du converti! Et comme la sincérité de ses constatations intimes augmente notre

(1) La Cathédrale, p. 162.

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