RIS-KARL HUYSMANS
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gnie, mais il fait glacer d’une couche de dorure Sa Carapace et l’incruste de pierres précieuses dont il combine longuement la disposition et le jeu de reflets, fantaisie qui, naturellement, ne tarde pas à coûter la vie à la bête.
Sa bibliothèque est composée, elle aussi, au rebours des traditions littéraires. Ses préférences vont aux auteurs latins, non pas à Virgile, « l’un des plus terribles cuistres, l’un des plus sinistres raseurs que l’antiquité ait jamais produits », ni « au Pois Chiche » qui l’horripile par « ses adipeuses périodes mal liées entre elles par le fil des conjonctions », mais bien aux écrivains de la décadence, dont la langue maniérée, chargée de termes empruntés, lui paraît avoir une saveur comparable à celle des « décadents » du dix-neuvième siècle français.
Parfois, les idées religieuses le reprennent, mais il penche vers un catholicisme dans le genre baudelairien, où l’obscénité entre pour une bonne part. De là, dans ce livre, des pages d’une immoralité raffinée.
Une vie comme celle de des Esseintes devait aboutir à la neurasthénie, sinon à la folie. Obligé de recourir
au médecin, il ne voit de salut contre le détraquemett |
du cerveau que dans le retour à la société, et, la mort dans l’âme, il quitte sa retraite:
Des Esseintes tomba, accablé sur une chaise. — Dans deux jours je serai à Paris; allons, dit-il, tout est bien fini: comme un raz de marée, les vagues de la médiocrité humaine montent jusqu’au ciel et elles vont engloutir le refuge dont j'ouvre, malgré moi, les digues. Ah! le courage me fait défaut et le cœur me lève! — Seigneur ! prenez pitié du chrétien qui doute, de l’incrédule qui voudrait croire, du forçat de la vie qui s’embarque seul, dans la nuit, sous un firmament que n’éclairent plus les consolants fanaux du vieil espoir! (1).
de
(1) À Rebours, p. 294,
des admirations de M. A Eh bien, un ie je défiai l” originalité de Baudelaire de recommence . Fleurs du mal et de faire un pas de plus dans le se S | épuisé du blasphème. Je serais bien capable de porter à l’auteur d’A Rebours le même défi : « Après les Fieurs | du mal, — il ne vous reste plus, logiquement, qu bouche d’un pistolet ou les pieds de la croix ». Bau laire choisit les pieds de la croix. Mais l aute r Ed À Rebours les choisira-t-il ? » (1).
Vingt ans après, dans une préface à une nouvel ‘édition d’A Rebours, Huysmans répondait à la que de Barbey d’Aurevilly ces simples mots : « C? est fait ». En 1884, cependant, il était encore bien éloigni d? cette détermination. Lui-même a dit avec raison que, si son évolution vers le catholicisme avait commencé à | cette époque, elle était plutôt passive. C’est à son insn que la grâce agissait en lui. Pendant cinq ans enc re après la publication d'A Rebours, il ne se souvient . d’avoir éprouvé aucune velléité catholique, aucun reg et. dé. la vie qu’il menait, aucun désir de la renverser ( . C’est ce qui explique le livre suivant: En Fe . (1887), qui se rattache plutôt à ses premiers romans : Jes Sœurs Vatard et En Ménage. I y fait la satire de la : cupidité du paysan. Deux Parisiens, Jacques Marles 2 sa femme, s'installent dans un château abandonné et
dé Abu? ds
du à Los U) ! (NS art A
TE BARBEY D’AUREVILLY, Le Roman contemporain, p. 281. - (2) Préface d’A Rebours, p. XX.
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quasi inhabitable, près de la chaumière d’un on re qui, au lieu de soulager leur détresse pécuniaire, cherche à gruger leur dernier pécule. Ils sont venus là, fuyant Paris et les mécomptes financiers, espérant trouver la «rade » où ils jouiraient de la paix dans la solitude. Leur … attente est déçue et, ayant enfin reçu de l’argent de Paris, ils se hâtent de reprendre le train sans idée de : retour.
Cette étude de mœurs est pimentée de digressions
qui elles, du moins, rappellent les divagations du héros d'A Rebours. On y trouve encore des nomenclatures de
pierres précieuses; des échappées sur les sciences aux-
quelles ce Jacques Marles s'intéresse par à-coups, sans … but déterminé; des rêves et des cauchemars (il yen a
trois, longuement décrits, avec des détails obscènes) ;
; des considérations déconcertantes, tout à fait déplacées et même dégoûtantes. Ajoutez-y les descriptions toujours fort nombreuses, fatigantes par leur hérissement de
à vocables hirsutes. C’est un art qui manque d'agrément:
il a quelque chose de barbare, comme des tableaux aux
traits rudes, aux couleurs trop crues.
. La mentalité de Karl Huysmans à cette époque doit
correspondre assez bien à celle qu’il attribue au prin- __ cipal personnage d’En Rade:
+ Etait-ce sa faute s’il était organisé de telle façon qu'il ne pût suoporter la dérive d’une vie, et si, avec ses curiosités et ses engoue-
ments, il lui fallait à tout prix le repos ? Il était l’homme qui lit dans
un journal, dans un livre, une phrase bizarre, sur la religion, sur Ja science, sur l’histoire, sur l’art, sur n’importe quoi, qui s’emballe aussitôt et se précipite, tête en avant, dans l'étude, se ruant, un jour, dans l'antiquité, tentant d’y jeter la sonde, se reprenant au
latin, piochant comme un enragé, puis laissant tout, dégoûté soudain, sans cause, de ses travaux et de ses recherches, se lançant,
un matin, en pleine littérature contemporaine, s’ingérant la substance de copieux livres, ne pensant plus qu’à cet art, n’en dor-
qt , brusque et révât ennuyé, dans l’attente d’un sujet sur lequel il. pourrait fondre. Le préhistorique, Ja théologie, la kabbale l’avaient tour à tour requis et tenu. Il avait fouillé des bibliothèques, épuisé des cartons, s'était congestionné l’intellect à écumer la surface de | ces fatras, et tout cela par désœuvremnt, par attirance momentanée,
nt plus, jusqu’à ce qu’il le délaissât, ‘un autre matin, d’une volte
sans conclusion cherchée, sans but utile.
À ce jeu, il avait acquis une science énorme et chaotique, plus qu’un à peu près, moins qu’une certitude. Absence d'énergie, Curiosité trop aiguë pour qu’elle ne s’écachât pas aussitôt; manque de suite dans les idées, faiblesse du pal spirituel promptement tordu, ardeur excessive à courir par les voies bifurquées et à se lasser des chemins dès qu’on y entre, dyspepsie de cervelle exigeant des mets variés, se fatiguant vite des nourritures désirées, les digérant presque toutes mais mal, tel était son cas (1). : pee
Friand de l'extraordinaire et du mystère, Huysmans allait, dans Lä-Bas (1891), se plonger dans le satanisme. Livre singulier et abominable, œuvre d’un homme à la fois éperdu d’idéal et affriolé de luxure. Ici apparaît ce Durtal qui n’est autre que Huysmans luimême : détestant le moderne, il est séduit par les idées pieuses et folles qu’il attribue au moyen âge. je Durtal est en train d’ébaucher une histoire de ce fameux Gilles de Rais, ancien compagnon de Jeanne d'Arc, d’abord fervent et mystique, ensuite célèbre par ses crimes : viols, assassinats, satanisme, etc. Le travail … de Durtal est entrecoupé d’abord de conversations avec … Carhaix, le sonneur de Saint-Sulpice, un survivant du moyen âge, isolé dans sa tour en plein Paris, étranger au progrès moderne, confiné dans l'étude du symbolisme des cloches; ensuite de relations avec une dame Chantelouve, initiée au satanisme et qui donne à Durtal
occasion d’assister à la « Messe noire » du chanoine
Docre.
(1) En Rade, p. 139 (Stock).
FOTOS
L'amitié de Carhaix et de Durtal a fourni à Huysmans les bonnes pages de son livre, celles qui annoncent En Route et la Cathédrale, mais les rapports avec M"° Chantelouve sont l’occasion de descriptions d’un réalisme poussé au dernier degré de l’obscénité. L’impudicité, les plus horribles pratiques sacrilèges que seul l'enfer a pu inspirer y sont décrites minutieusement, et bien que tout cela provoque un haut-le-cœur, l’imagination en reste souillée, et ma foi! je me demande comment un livre pareil ferait du bien, sauf peut-être aux âmes abjectes qui n’ont plus rien à apprendre en fait de raffinements du vice.
Cela est d’autant plus vrai que la tendance générale de l’ouvrage est de représenter l'Eglise comme entachée des vices les plus abominables, les prêtres et les religieuses comme infectés de satanisme.
Après cela, il faut toutefois admettre que Huysmans se rapprochait du catholicisme, en ce sens que l’évidence du satanisme l’a conduit à admettre l’existence du surnaturel et de Dieu. Tous les chemins conduisent à Rome! Voici d’ailleurs une page qui le montre bien :
Ah! dit Durtal, en allumant une cigarette, après un silence, ça vaut mieux que de causer de politique ou de courses, mais quelle pétaudière! Que croire? la moîitié de ces doctrines est folle at l’autre est si mystérieuse qu’elle entraîne ; attester le satanisme ? dame, c’est bien gros et pourtant cela peut sembler quasi sûr; mais alors, si on est logique avec soi-même, il faut croire au Catholicisme et, dans ce cas, il ne reste plus qu’à prier; car enfin, ce n’est pas le Bouddhisme et les autres cultes de ce gabarit qui sont de taille à lutter contre la religion du Christ!
—— Eh bien, crois!
— Je ne peux pas; il y a là-dedans un tas de dogmes qui me découragent et me révoltent !
— Je ne suis pas certain non plus de bien grand’chose, reprit des Hermies, et pourtant il y a des moments où je sens que ça
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| vient, où je crois presque. Ce qui est, en tout cas avéré pour moi, c'est que le surnaturel existe, qu’il soit chrétien ou non. Le nier, c'est nier l’évidence, c’est barboter dans l’auge du matérialisme, dans le bac stupide des libres-penseurs!
— C’est tout de même embêtant de vaciller ainsi! Ah! ce que j’envie ja foi robuste de Carhaiïx.
— Tu n’es pas difficile, répondit des Hermies, la foi, c’est le brise-lames de la vie, c’est le seul môle derrière lequel l’homme démâté puisse s’échouer en paix! (1).
Tandis que les catholiques crièrent au scandale, et non sans motif, à cause des peintures condamnables que contenait ce livre (2), les incrédules reprochèrent vivement à Huysmans de rompre avec le matérialisme de l’école réaliste pour se lancer dans le surnaturel.
Hâtons-nous d’arriver au livre capital de Huysmans, En Route (1895), qu’on pourrait appeler l’histoire de la conversion d’un naturaliste. Il tomba dans le monde littéraire comme un bolide, attirant tous les regards par son éclat soudain et le fracas des discussions qu’il provoqua. Salué avec enthousiasme par certains catholiques, conspué comme un scandale par d’autres, objet de Îa méfiance des circonspects, il s’attira, par Sa sincérité même, des traitements si divers.
A ceux qui ne connaissaient pas les ouvrages précédents de Huysmans, ce converti qui narrait avec trop de crudité ses défaillances morales devait inspirer peu de confiance: n’était-ce pas propager le vice que d’en
(1) Là-Bas, p. 428 (Stock).
(2) Ces peintures de Là-Bas correspondent-elles à une réalité ? Le fond du récit doit être vrai. Huysmans avait rencontré à Lyon un mauvais prêtre, qui pratiquait d’odieux mystères, occultes et sataniques. Ce malheureux dévoyé rétracta ses erreurs. Rome exigea de lui la confession écrite de tous ces méfaits. Cfr. la Conférence de
* Dom Besse, prononcée à Bruxelles le 28 mai 1907. Durendal, 1907, p. 370. Voir aussi une lettre de Huysmans à M. l’abbé Moeller. Durendal, 1908, p. 444.
iller ainsi les troublantes horreurs €
S » qui ressemblent si peu à celles de saint Augus e se rattacheraient-elles pas à cette école naturaliste. ii, pour donner un regain de saveur à la lubricité, y ajoute le sel du mysticisme ? | Quelques-uns l'ont cru, et ils ont trouvé un argument … de plus dans le ton de l'ouvrage, irrespectueux pour le ; clergé, prônant avec une désinvolture très peu pertinente chez un néophyte les réformes artistiques et littéraires dans le domaine religieux, prenant à partie les saints et les docteurs de l’Eglise avec un sans-gêne qui se ressen- tait de la fréquentation des railleurs les plus sarcastiques … de la religion. | Dès la première page, Huysmans crie ses invectives, et y mêle des personnalités injustes à l'égard des ora- teurs religieux les plus méritants :
Durtal entra, le soir, à huit heures, à Saint-Sulpice. Au loin, … dans la nef presque vide, un ecclésiastique parlait en chaire. Il s reconnut à la vaseline de son débit, à la graisse de son accent, un
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prêtre, solidement nourri, qui versait, d'habitude, sur ses auditeurs,
les moins omises des rengaînes. #
Pourquoi sont-ils si dénués d’éloquence ? se disait Durtal. J'ai eu
la curiosité d’en écouter un grand nombre et fous se valent. Seul,
le son de leur voix diffère, Suivant leur tempérament, les uns l’ont
macéré dans le vinaigre et les autres l’ont mariné dans l’huile. Un
mélange habile n’a jamais lieu. Et il se rappelait des orateurs choyés
comme des ténors, Monsabré, Didon, ces Coquelin d'église et, plus
bas encore que ces produits du Conservatoire catholique, la belliqueuse mazette qu'est l'abbé d’Hulst! FEU
Après cela, reprit-il, ce sont ces médiocrités-là que réclame la …
poignée de dévotes qui les écoute. Si ces gargotiers d’âmes avaient
mieux, en Somme. Il faut un clergé dont l’étiage concorde avec ‘e niveau des fidèles ; et certes, la Providence y a vigilamment pourvu (1). | |
(1) En Route, p. 5 (Stock).
gne d’un Re que d’une dE F. io, ait, pendant quelque temps, arrêté l'élan de sympathie des | 5 vers le nouveau converti?
. Ce qui éclatait cependant dès l’abord, c’est la sincé- | É de sa conversion. Il y avait là un accent quine trom- N pait pas, et il ne fallait pas être grand psychologue pour en être frappé. Il y a « des états d’âme qu'on n "invente | pas », a dit sans rancune Mgr d’Hulst, à propos de ce & livre. 12e On pouvait critiquer la franchise de ce converti, un se ne pouvait la nier. Son livre était d’ ailleurs destiné au public de ses précédents ouvrages et c’est à lui qu'il fit du bien : les conversions qu'il opéra en sont. la. eh à preuve (1). | 2 | ILest une chose remarquable dans cette conversion de. Huysmans — appelons Durtal de son vrai nom — c est dE la logique avec laquelle il la mène jusqu’au bout. « Ilne S __ se contente pas, suivant une mode assez reçue, de décou- vrir et de célébrer la morale chrétienne en la dégageant à la fois des dogmes, qui en forment la Charpente, etde la pratique réelle, sans laquelle ce n’est qu'un beau rêve. Il ne fait pas son choix dans l'Evangile. C’est pourquoi il prie, le Christ ayant dit: « Priez »; il se repent, le Christ ayant dit: « Faites pénitence »; il se ré Ra confesse et il communie, le Christ ayant dit à ses apôtres de remettre les péchés et ayant dit : « Si vous ne mangez ma chair et ne buvez mon sang, vous n'aurez pas la vie en vous (2) ».
L'on sait aujourd’hui que la Trappe, qui est décrite
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© (1) Dom BESSE, Durendal, 1907, p. 371.
(2) FÉLIX KLEIN, Autour du dilettantisme.
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