‹ RomanciersChapitre 46 sur 69 · SET · texte numérisé non relu

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blaient ses sens. Voici que le désir renaissait du remords. Il était trop sincère avec lui-même, sa vie religieuse avait été trop sérieuse pour qu’il admît un simulacre de pénitence. Il n’entra pas dans l’église, et il continua sa marche, un peu hâtive, dans la direction du Jardin des Plantes, cette fois, et machinalement (1).

Ne dirait-on pas que l’auteur veut excuser son héros de négliger la confession et même lui faire un mérite de

sa nouvelle faiblesse? II y a ici une grosse confusion,

semble-t-il : la contrition n’est pas affaire de sentiment ; c’est un repentir intellectuel et une résolution de ne plus pécher. Elle ne supprime pas la tentation : le péché peut garder tous ses attraits au moment même où une volonté virile le déteste pour des motifs surnaturels et s'engage non seulement à ne plus le commettre, mais encore à ne plus y penser de peur d’en provoquer la nostalgie. Un catholique comme Savignan peut-il se tromper à ce point sur les concepts élémentaires de « péché » et de « tentation ? » Non, le Démon de Midi gagnerait beaucoup au point de vue moral, si le romancier indiquait avec plus de netteté que la grande faute de Savignan a été de ne pas se servir, pour combattre la tentation, des armes que tout catholique sincère trouve à sa disposition.

Les œuvres de guerre de Bourget n’ont pas l’envergure du Démon de Midi. Romanesques à souhait, trop peut-être, le Sens de la Mort (1915) et Lazarine (1917) montrent la répercussion de la grande tragédie mondiale sur le drame intime de certaines âmes qui, les unes se purifient dans le sacrifice, les autres se raidissent dans un stoïcisme sans espoir. Une grave leçon morale s’en dégage, avec moins de bonheur cependant que d’ha-

(1) Le Démon de Midi, t. I, p. 300.

bitude: cela tient, dirait-on, à une certaine hâte de com-.

position (1).

théories de responsabilité et de justice immanente au Contact des problèmes nouveaux que les événements se chargeaient de poser pour les familles et pour les individus. L’actualité de la plus formidable lutte que la France et ses alliés aient jamais eu à soutenir ajoute ici son bouillonnement à ce monde d’idées que Bourget s’est toujours appliqué à remuer.

Aucun romancier n’a, autant que lui, le don de faire réfléchir; aucun n’estime plus ses lecteurs, qu’il juge toujours capables de poursuivre ses réflexions. Il se contente généralement de suggérer celles-ci, et ne déve-

loppe pas toute la série des considérations possibles à la

façon des bavards qui, tenant une idée intéressante, en expriment le contenu jusqu’à la dernière goutte. Il n’y a que les riches qui puissent ainsi jeter leur bien à l’exploitation facile des raisonneurs.

Maurice Barrès (1862-1923)

Peu d’hommes ont exercé sur leur génération une influence aussi forte que Maurice Barrès. Né à Charmessur-Moselle, il n’a pas toujours été aussi fidèle qu’aujourd’hui à sa Lorraine. Ï1 fut un temps où, courant le monde, en quête de sensations, il était citoyen de Tolède ou de Venise et disciple tumultueux des romantiques.

(1) La correction du style n’y a pas gagné.

rss

La guerre a donné l’occasion à Bourget de vérifier ses

bles imbéciles » jusqu’au jour où il découae la poésie lyrique, qui lui révéla sa sensibilité.

A vingt ans, il collabore aux jeunes revues, en fonde à

É son tour une nouvelle, qu’il rédige seul et dont il limite d’avance la vie à douze mois. En 1888 paraît son premier livre, Sous l’œil des Barbares, et, à partir de ce moment,

l'attention du public commence à l'écouter. Mais long-

temps encore, il recrutera ses lecteurs parmi les jeunes,

que ne rebutent pas l’obscurité et les détours de son symbolisme.

Concurremment avec ses travaux littéraires, il: se lança

# dans la politique. Député de Nancy dès 1889, plus tard

de Paris, il a mené une admirable campagne en faveur

des églises de France, menacées de la ruine depuis la

rupture du concordat.

Les œuvres. — Maurice Barrès débuta, ou à ou

+ près par un petit livre qui fit scandale dans le monde 1 des admirateurs de Renan: Huit jours chez M. Renan

2 . (1888). Se proclamant disciple et admirateur du célèbre apostat, il le traite avec la familiarité d’une jeune homme

pour un bon vieillard quelque peu radoteur. Il met

l’homme en scène avec une irrévérence qui fâcha Renan; les propos qu’il lui prête sont sans doute une. : contrefaçon des conversations du savant devenu vieux,

mais cette caricature reste modérée et sans haine. Elle n’en eut que plus de succès ; le portrait parut ressemblant et spirituel:

te Je doute parfois très sérieusement (fait-il dire à Renan) de …

l'esprit humain qu’à douze ans, je ne songeais même pas à critiquer. Je possédais alors les dons et même les rhumatismes qu’on me voit

"hui. Je n’ai rien acquis, si ce n’est l’ usage des dictionnaires. , ai-je eu l’art de faire mon chemin ? Un siège au sénat, quelque influence sur les destinées de mon pays, n’auraient-ils pas flatté - ma vieillesse ?...

Quoique j'aie vu Victor Hugo y exceller (dans les calembours) je ee Vous avoue que je ne goûte guère cet exercice. C’est que j'y suis - inférieur. Peut-être, comme érudit, m’est-il arrivé de jouer sur les mots: les évêques me l’ont reproché; mais c'était sur des mots Us Æ syriaques, avec mes confrères de l’Académie des inscriptions (1). »

L’allusion à la philologie un peu superficielle es Renan et aux tours de passe-passe de son érudition est rapide, mais la flèche, prestement décochée, va droit au

but. É

__ La même année, Barrès publia le premier volume de :

la trilogie: Sous l’œil des Barbares, Un homme libre et

le Jardin de Bérénice, dont le titre général, Le Culte du Moi, indique sans détour l’idée centrale. 5 Dans la dédicace de la deuxième édition de Sous l'œii des Barbares (1888), Maurice Barrès nous apprend que la plupart des professionnels jugeaient ce volume « incompréhensible et choquant ». Malgré les explications de l’auteur, il reste obscur. Il fait songer à un Stéphane % Mallarmé en prose. On comprend seulement que le héros È de cette monographie réaliste est un jeune homme tout bouillant d’une activité sans objet digne d'elle, un René plus compliqué que celui de Chateaubriand, et dont la passion, les rêves, la sensibilité exagérée, l’orgueil, l'excès d’analyse de soi, les déceptions sont racontés sous forme de contes symboliques, peu décents parfois È et toujours peu limpides! Pour que nul n’en ignore (pré- caution utile) l’auteur a pris soin de nous indiquer le pesuiet qui est « la vie des sentiments d’un pur letiré,

à (1) Huit Jours chez M. Renan, 5° édit., pp. 42 et 53.

DL OR SLT Doré ot id Done ÉN, le ne Cé KA Eee dd S

264 ROMANCIE CRE L R r P orgueilleux, raffiné et désarmé, jeté à vingt ans dans la 1 rude concurrence parisienne (1) », ou encore : « l’éveil … d’un jeune homme à la vie consciente, au milieu de ses livres d’abord, puis parmi les premières brutalités de Paris (2) ». |

Aux yeux de Barrès, la seule certitude à laquelle ce jeune homme puisse s’accrocher est son Moi. Il l’affirme en tête du livre avec une sérénité et une clarté qui sont absentes du reste de l'ouvrage:

RS

Notre morale, notre religion, notre sentiment des nationalités sont choses écroulées, constatais-je, auxquelles nous ne pouvons emprunter de règles de vie, et, attendant que nos maîtres nous aient refait des certitudes, il convient que nous nous en tenions à la seule réalité, au Moi.

.. De même que la première génération de l'humanité est celle où il y eut le plus d’égoïsme personnel, puisque les individus ne combinaient pas leurs intérêts, de même des jeunes gens sincères, ne trouvant pas, à leur entrée dans la vie, un maître, « axiome, religion Ou prince des hommes » qui s'impose à eux, doivent tout d’abord servir les besoins de leur Moi (3).

Conclusion naturelle et logique quand toute religion fait défaut!

Dès lors, les Barbares sont tous ceux qui « de la vie possèdent un rêve opposé à celui qu’il s’en compose. Fussent-ils par ailleurs de fins lettrés, ils sont pour lui des étrangers et des adversaires (4) ». Ou en termes plus nets : « Les Barbares, voilà le non-moi, c’est-à-dire tout ce qui peut nuire ou résister au Moi (5) ».

C’est l’idée qu’on peut retrouver au fond de ces déve-

(1) Sous l’œil des Barbares, p. 10 (Emile-Paul). (2) Ibid., p. 24.

(3) Ibid., pp. 15 et 17.

(4) Ibid., p. 20.

(5) Ibid., p. 23.

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loppements plus ou moins allégoriques, dont voici un

passage, choisi parmi les plus clairs :

Alors dans la fumée, loin du bruit de la vie, quittant ces mortifications, le jeune homme sortit du sensible. Devant lui fuyait cette vie étroite pour laquelle on a pu créer un vocabulaire. Un amas de rêves, de nuances, de délicatesses sans nom et qui s’enfoncent à Pinfini, tourbillonnent autour de lui : monde nouveau, où sont inconnus les buts et les causes, où sont tranchés ces mille liens qui nous rattachent pour souffrir aux hommes et aux choses, où le drame même qui se joue en notre tête ne nous est plus qu’un spectacle.

Quand, porté par l’enthousiasme, il rentrait ainsi dans son royaume, qu’auraient-ils dit de cette transfiguration, ses familiers qui toujours le virent vêtu de complaisance, de médiocres ambitions, de futilités et s’énervant à des plaisanteries de café-concert. Au jour les besognes chasseront de son cœur ces influences sublimes. Qu’importe ! Cette nuit célèbre la résurrection de son âme ; il est soi, il est le passage où se pressent les images et les idées. Sous ce défilé solennel, il frissonne d’une petite fièvre, d’un tremblement de hâte : vivra-t-il assez pour sentir, penser, essayer tout ce qui l’émeut dans les peuples, le long des siècles !

Il se rejette en arrière pour aspirer une bouffée de tabac, et sa pensée soudain se divise; et tandis qu’une partie de soi toujours se glorifiait, l’autre contemplait le monde.

Il se penchait du haut d’une tour comme d’un temple sur la vie. I1 voyait grouiller les Barbares, il tremblait à l’idée de descendre parmi eux; ce lui était une répulsion et une timidité, avec une angoisse. En même temps, il les méprisait. Il reconnaissait quelquesuns d’entre eux; il distinguait leur large sourire blessant, cette vigueur et cette turbulence.

Nous sommes les Barbares, chantent-ils en se tenant par le bras, nous sommes les convaincus. Nous avons donné à chaque chose son nom ; nous Savons quand il convient de rire et d’être sérieux. Nous sommes sourds et bien nourris, et nous plaisons — car de cela encore nous Sommes juges, étant bruyants. Nous avons au fond de nos poches la considération, la patrie et toutes les places. Nous avons créé la notion du ridicule (contre ceux qui sont différents), et le type du bon garçon (tant la profondeur de notre âme est admirable).

— Ah! songeait-il, se mettant en marche, tout en flambant son quatrième cigare, petite chose le plus triomphant de ces repus ! Oui, je me sens le frère trébuchant des âmes fières qui se gardent à

l'écart une vision singulière du monde. Les choses basses peuvent

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En somme, devant ce jeune désabusé, qui ne one es sentiments de générosité d’un Montalembert, ni les housiasmes de la science ou de l’art, il est difficile éprouver une autre impression que celle de la pitié. : auvre force perdue qui, si la religion la dirigeait, pourrait opérer des merveilles en se dévouant aux grandes et belles causes !

«Je me plais à avoir un caractère passionné, et à manquer de bon sens le plus souvent que je peux (2) ». Cet aveu pourrait servir d’épigraphe à Un homme libre (1889), et il résumerait tout le livre pourvu qu’on y ajoute : « et à être franchement et délibérément égoiste ».

Passionné et nerveux, notre nouveau René, moins Spontané que l’ancien, est doué d’une sensibilité hypertrophiée, et il est à la merci d’elle. Il se crée un état. d'esprit artificiel, en appliquant à la culture de son Moi la méthode des Exercices spirituels de saint Ignace. Ses méditations dans l'isolement, ses examens de conscience, . ses confessions et tout cet appareil spirituel détourné de ; son but et appliqué à l’exaltation profane et aux pires expériences amoureuses, passeraient aisément pour une parodie sacrilège, si l'ignorance et une infatuation invétérée de soi-même ne les expliquaient.

À toute cette application manquent la raison, la saine philosophie, et aussi la clarté. Qu'il est malheureux d’avoir tant d’esprit et une si invincible tendance à s’ana- | [yser, quand cette activité intellectuelle manque d’une | direction sûre! Barrès nous donne le spectacle d'un

| (4) Sous l’œil des Barbares, p. 237.

k (2) Un Homme libre, p. S1. |

nme inquiet, toujours à la recherche de la vérité de la paix intelleciuelle, qui court de tous côtés, inter roge les philosophies et se scrute la conscience, s’enfl et se travaille, pour aboutir au néant. Car c’est bien le néant qu’une solution comme celle-ci : ro

Notre sentiment élevé du problème de la vie est fait de notre inquiétude perpétuelle. Nous ne savons sur quel pied danser.

Dans cette disgrâce je goûte un plaisir réel. Chercher continuellement la paix et le bonheur, avec la conviction qu’on ne les trouvera jamais, c’est toute la solution que je propose. Il faut mettre sa félicité dans les expériences qu’on institue, et non dans les résultats qu’elles

semblent promettre, Amusons-nous aux moyens, sans souci du but. |

Nous échapperons ainsi au malaise habituel des enfants honorables, qui est dans la disproportion entre l’objet qu’ils rêvaient et celui Le qu'ils atteignent. Fos Jérôme Paturot désirait un peu vivement une position sociale C'est d’une petite âme. Il eût été plus heureux s’il avait suivi ma méthode, s’égayant de ses recherches et n’attachant jamais la moindre importance aux buts qu’il poursuivait ! Il eut de curieuses aven- … tures: il n’y prit pas de plaisir. C’est faute d’avoir possédé ma philosophie. Je vais parmi les hommes, le cœur défiant et la bouche dégoûtée ; j'hésite perpétuellement entre les rêves de Paturot et ceux des mystiques ; les uns et les autres comme moi s’agitent, parce que l’ordinaire de la vie ne peut les satisfaire. Maïs j’ai souvent pensé qu'entre tous, Ignace de Loyola avait montré le plus de génie, et je le dis le prince des psychologues, parce qu’il déclare à la dernière ligne de ses Exercices spirituels, ou suite de mécaniques pour donner la paix à l’âme: « Et maintenant le fidèle n’a plus qu’à recommencer. » SEE Cela est admirable. Vous travaillez depuis des mois à trouver le . bonheur, vous pensez l’avoir enfin conquis ; c’est quand vous le dési rez si fort que vous l’avez le plus approché ; recommencez mainte- : nant! Faisons des rêves chaque matin, et avec une extrême énergie, mais sachons du’ils n’aboutiront pas. Soyons ardents et sceptiques. C'est très facile avec le joli tempérament que nous avons tous | aujourd’hui (1).

Voilà le fond du barrésisme! Et quel Siccs rappro- ; * chement que de le comparer à la méthode de Le :

(1) Un Homme libre, p. xxI (Emile- Paul).

Ignace! Dans son ascension vers Dieu, le chrétien qui

monte les degrés des Exercices spirituels sait où il tend et ne perd jamais de vue le but; mais aussi il sait que jamais ici-bas il n’atteindra la perfection de l’amour, et il peut toujours recommencer son effort ascensionnel. Les Exercices ne seront jamais pour lui qu’un moyen et il metira Sa joie à se rapprocher toujours davantage de sa fin, en se cétachant de plus en plus de lui-même.

Faut-il insiter, au surplus, sur la nature des expériences faites par le héros de ce livre? Que ce soient les méditations et les analyses de soi, les voyages à Venise ou ailleurs, ou les détesables plaisirs des sens, toujours au fond de tout se trouve ce que Barrès appellera l’égotisme, qu’il est plus simple et plus exact de nommer légoïsme. Si l’on veut un autre mot, disons l’orgueil. Ce livre est stupéfiant de vanité et de dédain pour le

reste de l’humanité, car les Barbares dont Barrès parle

si souvent, ici comme dans le volume précédent, c’est tout ce qui n’est pas lui. Quelle infatuation de lui-même dans ces lignes de la Préface, datant de 1904 :

Ceux qui ne connurent jamais l'ivresse de déplaire ne peuvent imaginer les divines satisfactions de ma vingt-cinquième année : jai scandalisé. Des gens se mettaient à cause de mes livres en fureur. Leur sottise me crevait de bonheur. |

Sous l’Œïil des Barbares parut en novembre 1887 et l’'Homme libre, vers Pâques, en 1889. Les maîtres de la grande espèce vivaient encore. Je croisais dans le quartier Latin Taine, Renan et Leconte de Lisle. J'avais vu, de mes yeux vu Hugo, jour inoubliable, celui où je causais avec Leconte de Lisle et Anatole France dans la bibliothèque du Sénat et qu’un petit vieillard vigoureux — c'était le Père, c'était l'Empereur, c'était Victor Hugo — nous rejoignit ! Je mourrai sans avoir rien vu qui m'importe davantage. Ah! si, quelque jour, je pouvais mériter que l'Histoire acceptât ce groupe de quatre âges littéraires ! Ainsi quand j'étais jeune, il y avait encore des dieux. Mais une pensée tout avilie faisait recette auprès du public. On

prenait la grossièreté pour de la force, l’obscénité pour de la passion et des tableaux en trompe-l’œil pour des pages « grouillantes de vie ». Autant de raisons pour qu’un petit livre d’analyse ne fût point remarqué. Et puis l’homme libre était peu compréhensible.

Croyez-vous que j’eusse voulu être entendu de n’importe qui?

J'écrivais pour mettre de l’ordre en moi-même et pour me délivrer, car on ne pense, ce qui s'appelle penser, que la plume à la main. Mais le premier venu allait-il pencher sa tête par-dessus mon épaule, sur mon papier ? — « Fi, Monsieur ! m’écriai-je, moyennant 3 fr. 50, vous voudriez connaître mes plus délicates complications. Faites d’abord des études préliminaires ou plutôt adressez-vous ailleurs, car rien ne m'’assure que vous soyez né pour que nous causions ensemble » (1).

Je sais bien que Barrès a fait effort pour rattacher son égoïsme « au moi social ». Il a, en effet, « constaté que le « Moi », soumis à l'analyse un peu sérieusemen:. s’anéantit et ne laisse que la société dont il est l’éphémère produit ». I] va même plus loin, jusqu’à dire que notre personnalité est totalement anéantie par le fait que toutes nos pensées sont déterminées par celles de nos ancêtres. Citons ses propres paroles :

Nous ne sommes pas les maîtres des pensées qui naissent en nous. Elles sont des façons de réagir où se traduisent de très anciennes dispositions physiologiques. Selon le milieu où nous sommes plongés, nous élaborons des jugements et des raisonnements. Il n’y a pas d’idées personnelles ; les idées même les plus rares, les jugements même les plus abstraits, les sophismes de la métaphysique la plus infatuée sont des façons de sentir générales apparaissant nécessairement chez tous les êtres de même organisme assiégés par les mêmes images. Notre raison, cette reine enchaînée, nous oblige à placer nos pas sur les pas de nos prédécesseurs (2).

Voilà comment l'erreur tombe d’un excès dans l’autre! Qu'il est difficile à un homme trop sensible de garder le juste milieu ! D’un personnalisme exacerbé il tombe dans

. (1) Un Homme libre, p. 1.

(2) Ibid., p. 261.

ue moi, j avoue ne pas voir date dans cette évolution « logique » de Barrès. Il y a certes dans le second stade un fond de vérité, et nous en parlerons à propos des Déracinés. C’est par là que nous nous félicitons de voir Barrès s'engager dans cette nouvelle voie. Mais ce n’est que par un raccordement tout artificiel que cette voie se rattache à la route précédente, au culte du Moi. Comme

avouer que son égotisme était tout bonnement une er- reur et fort préjudiciable à la société. :

Bourget, Barrès a le souci de se montrer conséquent avec lui-même tout en évoluant beaucoup. Il ne veut pas.

Dans Le Jardin de Bérénice (1891), Barrès ae |

18 une expérience sentimentale, qui lui apprit la soumission

à l'instinct, parce que celui-ci est conforme à la nature. Morale d’autant plus singulière que la créature qui lui

instincts et plus tard commettait avec inconscience des

nance de |’ inconscient, qui la met en harmonie avec sa terre natale d’Aigues-Mortes, dont le paysage mélancolique est « le jardin de Bérénice ».

Philippe (c’est le nom donné ici au personnage ano-

apprit cela avait, dès son enfance, cédé aux pires

monstruosités contre nature. Mais ce qui est précisément montré comme admirable en elle, c’est cette prédomi-

nyme des deux ouvrages précédents) épouve pour : Bérénice un amour qui est fait de pitié, de volupté triste volontairement prolongée sans aboutir à la possession. Il éprouve un plaisir intellectuel à étudier son amie, à l’analyser, et à chercher dans sa conversation des sente 4

Lan à

2 à ns à lui de caliver son Moi:

__ Ma méthode de culture est de créer des sentimentalités nouvelles pour les projeter sur mon univers qui-se fane à l’usage avec une Pro Re digieuse rapidité (1).

- Mais, au milieu de ces changements. ils se de 4 | parce que sa vie manque d’unité : EC.

Et toi aussi, mélancolique pays, parent de Bérénice, D Fe L'un et l’autre, vous avez suivi le fil de votre race et l'instinct de

# votre sève; moi je suis impuissant à rien défendre contre la mort. …

. me guider (2). ‘#

Je suis un jardin où fleurissent des émotions sitôt déracinées. Bérénice et Aigues-Mortes ne sauront-ils m'indiquer la culture qui. me guérirait de ma mobilité ? Je suis perdu dans le yagabondage, n sachant où retrouver l’unité de ma vie. Je n’espère qu’en vous pour

Livré à la volupté, se chérissant trop, comme il le dit.

pour se priver d’aucun plaisir (3), courant d’une see

tion à l’autre, parce que chacune d’elles est incapable

de le satisfaire, il éprouve le regret de ne pouvoir les accumuler : Ÿ

pendant huit mois était assouvie et qu’il m’en fallait une nouvelle.

AA ae 1

gts da de, mb 11» mérite Chomié

à NAN ne pers

Une nuit, je ressentis que la préoccupation dont je venais de vivre

Or, la difficulté de me comPOser un nouveau moi se compliquait du regret de détruire celui que j'étais aujourd’hui. Le passage à un nou- LE “ji . vel état d'âme suppose la mort du précédent. À chaque modification que nous nous donnons, nous pouvons dire: qualis artifex pereol Auprès de la mer unisonnante, je souffrais que ma vie fût une suite af Et «de sons sans harmonie (4). É.

Voilà donc la chose vaine que Barrès appelle le Culte he du Moi. C’est tout simplement le stérile égoisme du jouisseur. es

Que Barrès est romantique! Nous avons dé éjà plus. d’une fois rapproché Philippe de René. Il a de René la , mélancolie voulue, la passion singulière, le vague du sen- En

(1) Le Jardin de Bérénice, p. 76 (Fayard).

(2) Ibid., p. 54.

(3) Tbid., p. 71:

… (4) Did, p. 16. 2

timent, l’habitude de s’analyser. Mais Barrès n’a pas la limpidité de Chateaubriand ; il raisonne beaucoup plus, et s’embarrasse dans ses considérations. Cette phraséologie brillante mais peu lucide nuira toujours à l’intérêt de ces romans que leur auteur appelle lui-même « idéologiques ». On ne les lira guère pour le plaisir qu’on y pourrait trouver, mais seulement pour la satisfaction d'étudier la mentalité de l’écrivain et l’évolution de ses idées.

Sous le titre Du Sang, de la Volupté et de la Mort (1893), Maurice Barrès a réuni des articles publiés en partie sinon tous dans le Journal, et qui se ressentent, au point de vue moral, de cette origine. Ils sont presque tous des contes d’une sensualité pimentée, baudelairienne, très dangereuse parce qu’elle se pare de séductions recherchées et énigmatiques. Tableaux d’Espagne et d’Italie où les visions de mort, les sensations macabres se mêlent à la volupté.

Ne nous arrêtons pas à cette littérature perverse, qui a quelque chose des Diaboliques de Barbey d’Aurevilly,

et étudions plutôt ce roman plein d'idées et tout à fait

remarquable qui a pour titre: Les Déracinés (1897). et étudions plutôt ce roman plein d’idées et tout à fait remarquable qui a pour titre: Les Déracinés (1897).

Livre à thèse, il démontre ou veut démontrer, par l'exemple de sept Lorrains qui vont s’établir à Paris, que la jeunesse a tort de s’arracher aux traditions de famille et aux influences locales pour se perdre dans le tourbillon de la grande ville. Elèves du lycée de Nancy, ces sept jeunes gens ont obéi à l’impulsion de leur brillant professeur, Paul Bouteiller, un intellectuel qui, lui aussi, a rompu toutes ses attaches au sol natal, un homme d’avenir, bientôt nommé à Paris, où ses talents et sa ténacité lui vaudront les plus rapides succès.

Après quelques années, sur les sept Lorrains, un retourne au pays de ses pères, deux perdent leur argent

et leur honneur dans les embarras de la fondation d’un

journal et, victimes de leurs combinaisons financières, en arrivent à la déchéance et au crime. Les autres, à première vue, semblent réussir ; ils feront leur trouée à la Chambre, au Barreau ou dans le journalisme. Mais l’on sent bien que, si Barrès ne nous renseigne pas jusqu’au bout sur leur destinée, ils seront, quoi qu’ils fassent et quel que soit leur succès, des déracinés, des Paul Bouteiller, qui feront belle figure dans le monde,mais dont les idées et l’influence agiront à l'encontre des vrais intérêts de la France, parce qu’elles ne s’appuyeront pas sur la tradition. Ce seront « des citoyens de l'humanité, des affranchis, des initiés de la raison pure (1) ». Et Barrès concède que « c’est un état dont quelques hommes par siècle sont dignes ». Encore ceux-ci se sont-ils d’abord très solidement installés sur les assises de leur pays d’origine.

Ceci pourrait corriger ce que la thèse des Déracinés a

d’absolu. Quelle que soit notre Sympathie pour cette phi-

losophie sociale, qui rattache étroitement l'individu à la petite collectivité de la famille et du milieu natal, nous ne pouvons nous défendre contre un sentiment de défiance pour l'application exagérée qu’en fait M. Barrès. Faut-il représenter l’attachement au sol natal comme une panacée à toutes les maladies de la société ? Et s’il est vrai que la plupart des hommes ne donneront le maximum de leur rendement qu’enracinés dans la terre qui leur a donné la vie et la croissance, encore faut-il admettre un grand

(1) Les Déracinés, p. 33 (Paul-Emile).

LA

pres et les saints, ne Sat pas de déracinés ?

En cette matière, comme en toutes celles qui touchent

aux assises de la société, on a tort de ne pas tenir compte

du sentiment religieux. C’est lui qui forme le meilleur

ontrepoids aux conséquences funestes du déracinement.

Donnez aux sept lycéens de Nancy de solides convictions

x religieuses, et leurs destinées en seront changées. Les uns

comprendront qu’ils ont placé trop haut leurs ambitions

et que, dans leur milieu, ils avaient à poursuivre une des-

tinée plus modeste et somme toute plus utile à la société.

Les autres, à mesure qu’ils s’élèveront, auront une plus

grande idée de leur responsabilité et, moins préoccupés

de leur propre individualité que du bien à faire autour

d’eux, deviendront des éléments d’union au lieu d’être un ferment dangereux. En un mot, bien qu'il ait agi à la

légère pour certains d’entre eux, ce n’est pas parce que.

Bouteiller a lancé ses élèves sur Paris qu’il est blâmable,

mais bien parce qu’il les y a envoyés sans les nantir d’une

philosophie plus solide que l'impératif de Kant.

Nous ne voulons pas insister sur la facilité qu'offre le | genre du roman pour la démonstration de n'importe quelle thèse. Nous avons pu négliger l’histoire, contée d’ailleurs avec tous les caractères de la vraisemblance, et

nous attacher aux considérations philosophiques et so- ciales qui l’encadrent. Car Barrès n’est pas le narrateur objectif et impassible du réalisme ; il a tous les caractères des romanciers romantiques. Comme Balzac et Hugo, il se lance dans les dissertations personnelles; il cherche, 128 avec éloquence, à convaincre directement le lecteur et même, à la façon de Michelet, il a par à-coups des effu- sions lyriques, qui ne sont pas les moins belles manifesta- tions de son magnifique talent d'écrivain.

ré de senseignements sur la société politique, le monde universitaire, le journalisme, les grandes opérations

financières des années 1880 à 1885. A certains moments

on croirait lire la Maison Nucingen ou César Birotteau.

Ce Portalis si longuement décrit est un pur héros balza-

cien. Les combinaisons financières du malheureux Raca-

dot rappellent les débâcles que Balzac excellait à décrire. F a L'apothéose des funérailles de Victor Hugo, que Barrès parvient à mêler assez naturellement à son récit et qui 1

clôt magistralement le volume, est une habileté qui sent son romantisme. Et comme dans les Misérables, la grande figure de Napoléon apparaît: elle domine un certain

ner une belle leçon d’énergie. #

Ils se sont réunis au tombeau des Invalides pour dé-

couvrir un but à leur activité. Rendez-vous leur a été fixé par l’un d’eux, Sturel, au 5 mai, anniversaire de la mort :

du grand homme. Citons un passage des hautes considé-

Je

rations qu’inspire à Barrès le cadre grandiose de cette Ne

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