‹ RomanciersChapitre 67 sur 69 · LOUIS DELATTRE · texte numérisé non relu

LOUIS DELATTRE

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Voici que devant lui on assied des vieillards en les tenant par les aisselles. Il se penche et deux de ses doigts, avec la douceur d’une main apposée sur un nid palpitant, soulèvent ces paupières qui battent angoissées autant que les ailes de l’oiseau maintenu. Il découvre ces yeux qui se cachent; dévoile les vieilles fleurs de ces prunelles fanées et d’une voix grave, il dit sur elles les mots qu'il faut dire.

C'est le tour ensuite des petits enfants dont ce sont les mères qui souffrent, pâles et faiblissantes comme des chiffes; et puis des hommes qui grincent des dents et sont peureux et reculent devant le remède.

Le plus souvent, le médecin a très vite lu en ces pages de banales souffrances! Mais au grimoire embrouillé de auelques malades, parfois il doit rester longtemps penché ! Ceux-là il les fait conduire en un cabinet noir; et les immobilisant sous le rais jaune d’une petite lampe, au travers d’un système de lentilles et d'écrans, il plonge au fond de ces yeux qui se cérobaient. 11 y atteint à de telles profondeurs, au’il voit sourdre leur peine, bouger leur vie blessée. Son buste, alors, reste avidement penché sur ce spectacle, et son œil rivé au patient; tandis que des ondes d'émotions froncent ses sourcils et contractent ses lèvres.

Enfin il a vu et il s’écrie: « Ah! c’est telle chose... » Et il s'explique (1).

A tout propos, le conteur a le talent de faire revivre les images qui forment le legs ému de son enfance à sa vie entière :

Je n’invente rien; je connais bien les boulangers, parce que lorsque j'étais enfant, j'allais quérir le pain. La boutique était au coin de la rue. J’en gravissais le perron et la sonnette drindelinait interminablement au bout de son ressort d’acier, tandis que du tréfond de la maison, j’entendais s’approcher les sabots de la marchande. |

Elle choisissait soigneusement mon pain dans la huche; où s’en venait à la fenêtre, visiter ceux de la montre; puis elle maniait et soupesait les rangées enfermées dans l’armoire : et après tout cela, je la vis même aller quelquefois jusqu’à la maie de la chambre voisine. C'est qu’elle savait exactement la miche qu'il fallait à la maison, la boulangère ; et elle la cherchait avec cette attention qui me paraissait, à tout coup, extraordinaire.

(1) Une Rose à la bouche, Avril, pp. 330 et 332 (Lamertin).

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.… Je n'oublie pas la boulangerie de notre rue, ni le temps où les douces heures, en passant, agitaient leur carillon d’or pour réjouir mes oreilles. C'était le temps délicieux où j'étais le petit enfant, les yeux tout ouverts et un doigt sur les lèvres, vers qui vous veniez, Ô douce, douce vie pure encore de vouloir ! comme je cortège infini des rois mages souriants-et graves et chargés de présents. Et quand j’arrivais à la pierre d’où, par-dessus les murs, on découvre l’amphithéâtre fleuri des jardinets étalés, souvent la terre natale s’agenouillait devant moi et passait doucement ses paumes sur mes joues, — au temps délicieux où j'étais un petit enfant et que j'allais quérir, à quatre heures, le goûter de la maison (1).

La hardiesse exagérée de la figure finale gâte un peu ce ravissSant petit tableau. Il arrive au style alerte et étincelant de M. Delattre de se charger de trop d'électricité. N'est-elle pas très encombrée, la phrase qui ouvre l’un de ses récits :

Une douzaine de malades occupaient l’hôpital d’une ville de province, bâtiment délabré aux murs lézardés, qui paraissait rongé des maladies qu’il avait abritées, et commandait la vallée où la rivière, issue de l’ouest, s’enroulait au pied d’une colline pour fuir vers l’orient, miroitante par cet après-midi d'été (2).

Par moments aussi, une singulière exaltation. On dirait que l’auteur se travaille pour se donner du sentiment, comme il arrivait à Balzac de tomber dans le pathos quand il s’efforçait d'exprimer un beau caractère (3).

Dans Les Carnets d'un médecin de village (1910) le Docteur Rose raconte les événements extraordinaires de sa carrière médicale. Ces récits sont fort éloignés de

(1) Une Rose à la bouche, pp. 326-327.

(2) Ibid., p. 282.

(3) Cfr. Les bons Aoûterons, dans Les Miroirs de Jeunesse. Ce dernier conte et sept autres, extraits presque tous d'Avril et choisis parmi les meilleurs, ont été réédités sous le titre de Contes à Saint- Christophe, patron de mon village, dans l'Edition populaire (Bruxelles, Action Catholique). Parmi eux, cette perle : Histoire de trois petits Enfants, où Delattre raconte à sa manière, avec une finesse d'observation admirable, la célèbre légende de saint Nicolas.

uggérer de bonnes idées ou même de rasséréner le ciel de la vie. La plupart dégagent un goût malsain du macabre. Les cas médicaux étudiés là sont les tares les plus | grossières d’une humanité ravalée à la démence ou àla ” brutalité. | L'étude de ces matières, faite avec prudence et déli- catesse, se justifierait pour cause d'utilité, et le médecin, comme le moraliste, se trouve dans l’obligation de les traiter. Mais, dans des contes destinés au grand public, pour le plaisir de narrer des histoires corsées ? Non. Plus grave encore est la tendance matérialiste de line 130 troduction donnée sous forme de Notice sur le Docteur Rose. Il arrive à ce pseudo-savant d'émettre des idées | qui sont le renversement de la morale la plus élémentaire et la négation de toute religion autre que celle de la science biologique. à Le seul mérite de ce livre réside dans le style alerte, concis, naturel, et dans l’agencement de chacune de ces … nouvelles d’une belle unité, sans surcharge de descrip- tions, avec une sobriété sûre de produire son effet. Etles | réflexions, peu abondantes d’ailleurs, du Docteur Rose sont parfois bien suggestives :

Or, rien ne demeure longtemps secret dans le petit monde claé baudeur et souvent mal intentionné du village. Tel vieux, que cha- cun flatte soigneusement à l’occasion, et pour cause, d’un paquet de tabac, connaît l’histoire secrète de toute la population depuis cent ans. Telle vieille qui vend de la moutarde de porte en porte, ‘ dans son seau de bois cerclé de cuivre, conserve au fond de ses souvenirs, de quoi faire battre à mort une moitié du village contre er l’autre. Ge Le médecin comme le petit vieux qui fume en ruminant, comme Ja Maclotte qui emplit les petits pots de grès de deux sous, retrouve ., aux désordres d'aujourd'hui, les causes anciennes, sorties des faibles mémoires des hommes. Il sait que la nature est sans pitié pour l’homme, autant que pour la goutte d PA ou le caillou qui

tombent. Les imprudences actuelles, ils les voient déjà grosses de tout le futur empoisonné qu’elles vont vider en se déroulant.

Aussi le médecin qui pense est-il souvent triste. Aussi voudrait-il sincèrement oublier parfois tout ce qu’il sait! Car ce ne sont plus jamais, autour de lui, de simples et naïves actions qu’il contemple !.. Ce sont des anneaux de lourdes chaînes qu’il soupèse ; des maillons de liens sans fin qui traversent la vie sous ses yeux avec un bruit affreux de chiourme, et en tirant à la peine d’innombrables files de souffrants et de malheureux (1).

Le Pays wallon (1911) est un extrait de la grande publication Notre Pays, dont l'édition ordinaire a le tort de coûter cent francs par volume. Le joli petit ouvrage, paru sous cette forme plus abordable, mérite d’être bien. accueilli par les Belges, flamands et wallons, heureux de voir célébrer en un style brillant une belle moitié de leur beau pays.

Il est à craindre, toutefois, que le Pays wallon ne soit une légère déception pour beaucoup d’entre eux. Ils s’attendront sans doute, les Flamands surtout, à beaucoup de choses intéressantes qui complèteront ce qu’une connaissance de la Wallonie, acquise en de rapides excursions, a nécessairement de superficiel. Eh bien, non. Ce sont des notations brèves, papillotantes, des aperçus vifs, originaux et originalement écrits, où villes et villages passent en visions prestes, avec un tremblotement de cinématographie.

Petits poèmes en prose, gentils, bien ajustés, pas assez didactiques, ils ne sont certes pas écrits pour des étrangers, qui ne les goûteraient pas et n’y apprendraient rien. Mais pour les Belges aussi, il faut plus d’enseignement. Nous sommes si nombreux à devoir tout appren-. dre au sujet de notre pays parce que, pour employer une

(1) Les Carnets d’un Médecin de Village, p. 182 (Assoc. des écriv. belges).

expression d’Alphonse Karr, nous avons été habitués si longtemps à n’ouvrir les yeux qu’à cent lieues Ne - “ nous. ee Qu'on lise par exemple le chapitre, trop court, con-

Sacré aux « Antres et Cavernes ». Il y aurait bien des A choses à dire et à décrire là. Mais je l’ai dit, M. Delattre : D est poète, et c’est en poète qu’il chante les cavernes : es ê

£ Marchons. Des cailloux s’écroulent et roulent sous nos pas, . bondissent dans la crevasse où fuit le ruisseau. La grotte s’ouv - Le ciel, au fond, est comme un mouchoir de satin bleu. Avant - les quitter, baisons ces parois humides qui nous ont dit le secret de nos origines.

Dans ces cavernes immenses de Han et de Rochefort, ou ne - étroites de Dinant, de Remouchamps et de tant d’autres lieux : dans ces trous de Nutons et ces « muchettes » de fées ; dans ces cavernes ; de paléologues qui tarodent la montagne wallonne, nous sentons que nt à se conserve un peu de notre âme primitive, nous sentons qu’il y est | demeuré, mêlé aux débris de repas des fauves qui se tapirent ici, un peu des vieux os de nos pères, hôtes Prerners de ces trous. Nous devinons que tout, de nos ancêtres, n’a pas été comme plus je bas dans le pays, mangé en fumier et en blé ; que tout n’est point. ë passé en bombances de ce qui fut leur âme ailée. at Nos premières basiliques, Wallons, elles sont en ces lieux (1).

Le style est, généralement, sautillant, léger comme 7. l’âme wallonne. Maïs il n’a pas la simplicité de celui des Contes. Il semble que Delattre ait voulu le travailler davantage, le faire plus beau que d’habitude : il l’a rendu de brillant et artificiel. co Certes, ce petit livre est un joli reflet de l’âme on ‘ Jonne, gaie, chantante, sensible, et superficielle. ‘PP TRON

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