DELATTRE
Louis Delattre (1870)
Louis Delattre, né à Fontaine-l’Evêque, doit sa pre-
mière éducation littéraire aux impressions que firent sur ses yeux d'enfant curieux et sensible la vie des hommes et des choses de son village natal et la campagne où il prit ses ébats. Peu d'écrivains paraissent autant que lui
une émanation de leur pays. Il a gardé de son enfance . un souvenir qui illumine d’un rayon de joie ses œuvres
les plus sombres.
Ses études médicales — Delattre est médecin à la prison de Forest-Bruxelles — et sans doute les désillu-
- sions de la vie ont mêlé à ce parfum de jeunesse les
âcres senteurs des plus noires « fleurs du mal » physique
et moral. De là ce double caractère de son œuvre, tan-.
tôt frémissante de bonheur, tantôt froidement tragique. 5 $
Delattre voudrait même, un peu artificiellement fusion- | ner ces deux sentiments en exaltant, comme il le dit,
« la radieuse Misère de vivre ».
| Un volume trop compact, habillé d’une laide couver- a ë ture jaune (inélégant accoutrement pour ce genre de
littérature!) réunit sous le titre Avril (1908) à peu près tous les contes publiés antérieurement dans les trois recueils : Contes de mon Village (1891), Les Miroirs de Jeunesse (1894) et Une Rose à la bouche (1896). Louis Delattre y montre toutes les qualités du beau conteur. Il a l’aisance, le gracieux, l’observation, la petite pointe de senttiment, et aussi la vivacité qu il faut à celui qui veut plaire davantage par la façon dont il relate que par le charme de ses sujets. Car en elles-mêmes ces his
toires sont très pessimistes! L’humanité n’y est pas bonne, et les meilleurs types qui y passent ont leurs tares.
Au moment où l’on savoure la poésie de la nature — dont le narrateur a le très vif sentiment — apparaît tout à coup la « rosserie » humaine; le vice s’étale ou plus souvent se devine, comme si le conteur se hâtait de briser la bonne impression en nous montrant, sous les fleurs, le crapaud qui bave. Quelques-uns de ces contes sont franchement macabres; ils dévoilent d’un air narquois des choses terribles, avec un détachement ou un scepticisme artificiel, mêlant, sans sourciller, le poivre au miel. Du point de vue moral, nul souci: pourvu qu’ils amusent ou distraient, ils ne se préoccupent pas d'élever les âmes, ils ne jugent pas, ils ne louent ni ne condamnent. Même, à y regarder de près, la morale de quelques-unes de ces fables (par exemple, Le grand Frère) est bien répréhensible (1).
Il y a beaucoup d'observation dans ce tableau d’hôpital :
I1 n’arrive aujourd’hui qu’une jaunâtre clarté d’hiver dans le corridor où les malades des yeux attendent la consultation de l'Hôpital. .… Le vieux médecin des yeux assis dans le fauteuil, les pieds reposant sur les traverses de la chaise voisine, tient ses mains sur ses genoux. Il paraît parfaitement calme et froid parce qu’un nombre infini d'hommes souffrants ont passé sous ses mains ; et parce qu'il a déjà établi tant de pronostics de catastrophes irrémédiables, il semble, à présent, ne plus sentir.
À ses côtés, des tables portent des rangées de fioles étiquetées, des bacs de porcelaine où baignent des aiguilles acérées et des pots à onguents multicolores. Ses mains connaissent si intimement ces
objets qu’elles s’arrêtent sans qu’il les commande, toutes seules, exactement sur ce qu'il désire.
(1) Le même jugement, en bien et en mal, doit être porté sur un autre recueil: Le Parfum des Buis (1911).