L. Hachette
La donnée du roman est le sujet de roman ou de drame le plus commun dans l'histoire de nos mœurs présentes. Un homme est pauvre; il envie la richesse. Il ne croit pas à Dieu et à une autre vie; il joue cette affreuse carte : il tue pour être riche. — C'est le motif et l'explication de plus de la moitié des assassinats. — Comme on le voit, rien n'est plus horriblement vulgaire qu'un pareil thème. Au point de vue de la grossièreté et de la facilité de l'émotion, rien de plus bêtement chair de poule. Mais Charles Barbara, qui, je vous l'assure, est un homme, n'a pas craint de mettre son pied dans ce soulier éculé, rempli de sang, et, au lieu de barboter là-dedans comme un réaliste de 1855 ou un romantique de 1832, il nous a donné une étude superbe de vérité inattendue sur le remords dans les âmes fortes, — et, comme uu chirurgien retire du fond d'une plaie des os brisés, des fragments de l'homme corporel il nous a retiré une conscience, les fragments d'une âme déchirée et mutilée par le crime... Jusqu'ici, la plupart des livres qui avaient peint le remords lui avaient fait pousser quelque cri sublime ou l'avaient peint accessoirement, de côté, le mêlant au torrent des autres sentiments de la vie. Mais Barbara l'a pris de face et l'a peint en l'éclairant jusque dans ses méplats les plus sombres. Il l'a pris comme tant de romancier sont pris l'amour: — comme Godwin, ce viril génie, a pris l'ambition dans Caleb William. Il y a un rapport latent entre Godwin et l'au-
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leur do l'Assassinat du Pont-Rouge, et, si on ne le voit pas encore, le temps et le travail se chargeront de le dégager.
Les événements qui font la trame du roman de Charles Barbara sont combinés avec une force égale à celle qu'il lui fallait pour attaquer le terrible et sévère sujet du remords dans une âme perverse et puissante. Trop exigeant et trop véritablement romancier pour se livrer à la douce commodité d'une monographie personnelle, Barbara a délaissé ce moyen psychologique et facile d'exposer par l'analyse ce qu'on ne sait pas montrer autrement : par l'action. Son effroyable héros, dans l'àme de qui se passe le drame, ne se raconte pas, mais c'est sous la pression d'événements noués habilement autour de lui que l'auteur l'ait jaillir des éclairs de la vérité qui le torture '. il s'esl rappelé, pour le mettre en action, le mot profond du moraliste : « Tout ce qu'on ne dit pas n'en existe pas moins, et tout ce qui est se devine ». Clément (l'assassin du Pont-Rouge) vit avec le renard du Lacédémonien qui lui mange le ventre, et toute sa vie I bien boutonn. r son gilet de piqué blanc parus. De mourant de f.uni devenu riche, il cache sa richesse, et ce qu'il en montre, il l'établit, il le justifie par des comptes, par un à-jourde ses travaux et de ses salain-, don! il poursuit les yeux les plus indifférents, li porte dans les précautions de son existence nie de la prudem <• la plus consommée. Et, en
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cela il n'est au-dessus de tous les autres scélérats de son espèce, qui voudraient mettre l'épaisseur du globe sur leur crime, que par l'ensemble des précautions et la supériorité de ses facultés. Mais ce qui le rend différent, ce qui appartient à Barbara, et ce que cet écrivain n'a trouvé qu'en creusant dans la nature humaine, c'est le besoin, subsistant avec une égale force dans les âmes criminelles, de taire son crime et de l'avouer !
Le livre tient dans ce repli magnifique du cœur de l'homme. Il y est tout entier, idée et développement, passion et drame. Pendant tout le temps que dure et marche ce roman, on voit ['Assassin du Pont-Rouge aller perpétuellement de la précaution la plus impénétrable de sang-froid à l'indiscrétion la plus effarée, de la négation imprudente qui répond à ce qu'on ne demandait pas, à la confession qui va tout perdre. Comme un homme atteint d'une folie terrible, il passe ses jours, les minutes de ses jours, à enterrer son crime et à le déterrer, n'allant jamais qu'à moitié de cette horrible besogne, réveillé toujours à temps, épouvanté de ses mains qui creusent, soit pour cacher la vérité, soit pour la faire sortir; et c'est ainsi qu'écartelé à deux idées d'une égale énergie, qui le déchirent sans le tuer et ne peuvent pas plus sur cette organisation vigoureuse que le rasoir du bourreau sur les articulations de Damiens, il offre le spectacle le plus émouvant qu'un artiste puisse offrir à la contem-
CHARLES BARHARA 187
plalion intellectuelle. Nous l'avouerons, depuis cette femme qui tremble derrière un mur en serrant son fils que les bourreaux vont venir égorger tout à l'heure, nous n'avons pas vu plus hagard, plus épo ivanté, plus noir et plus beau !
Et comme l'ensemble d'une composition littéraire est toujours plus vaste que l'étroit espace ou l'étroite durée d'un tableau, il se trouve que VAssassinal du Pont-Rouge n'a pas que la beauté solitaire du principal personnage, tète merveilleuse de désordre et d'anarchie depuis son crime, Satan vrai, Satan d'homme, à qui Barbara s'est bien gardé de donner même un pouce de plus que la taille humaine! Malgré l'intelli- ■ qu'il lui reconnaît, il n'a pas fait héroïque et fulminant cet athée qui voudrait tuer Dieu pour avoir la paix, comme il a tué l'homme pour avoir l'argent; m a beau se dessiner en Ajax contre le ciel, le poing dont on menace Dieu est toujours un poing canaille et qui mérite d'être abattu sur le billot! Il ne l'entoure d'aucune poésie, pas même de la poésie qui suit la fore dévoyée. Cen'e-i pas tout. A coté' de cette face du remords, il dresse l'autre face dans la complice. Clémenl n'a pas tué seul. Sa femme l'a aid
i tour il aide sa femme à porter Le poids du crime partagé, mais eo la brutalisant, si parfois ce poids lui
échappe. Après cette double peinture dos ennséquence-
d'un crime dans les âmes, il fallait un genre d'expiation au niveau de celle originalité simple, pathétique
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et profonde. L'idée qu'a eue Barbara, je n'hésite pas à l'appeler une idée de génie. La femme de Clément était enceinte lors de l'assassinat du Pont-Rouge. L'enfant qu'elle met au monde, idiot d'une grande beauté, aura, sous l'arcade pure de son front stupide, le même regard que l'assassiné quand il mourut, et le père adorera, ô Providence ! cet enfant imbécile, dont le regard le fera éternellement trembler.
Voilà, en peu de mots, ce roman qui nous a beaucoup frappé par des qualités fermes, rudes, et une virtualité cachée qui nous fait infiniment espérer de l'avenir de l'auteur. Tout n'est pas irréprochable dans son très remarquable livre, et il n'a pas tiré de ses idées les plus précieux filons qu'elles contenaient. Mais nous n'insisterons pas sur des imperfections qu'il voit peut-être aussi bien que nous. C'est un travailleur à ce qu'il nous semble. Il y a dans son roman les empreintes marquées de la volonté, les griffes de lion d'un labeur qui sait s'acharner, et quand nous trouvons cela, notre critique n'a plus qu'un mot : courage! Si le début de Charles Barbara n'est pas, de tout point, un chef-d'œuvre, nous croyons qu'il nous en promet bientôt un.
Il y a, de par le inonde, un journal illustré qui s'appelle la Vie Parisienne, comme si tous ses rédacteurs étaient des Balzac, des Gozlan et des Gavarni, et cet audacieux journal n'est pas mort sous son terrible titre. 11 vit au contraire... et gaiement ! et se porte très bien ! 11 n'est pas tout à fait la vie parisienne, cependant. La vie parisienne est quelque chose de plus compliqué que ces esquisses piquantes et frivoles. La vie parisienne est quelque chose, dirait Lord Byron, comme le diable devenu fou et jetant les assiettes par i es, dans Babylone enivrée ! Il faut des Martvnn pour peindre cela. Mais enfin si ce n'est pas exac-
I. Monsieur, Madame ei Béi Autour d'une Source [Nain jaune, 20 juin IS66; Constitutionnel, 27 décembre 1S69).
tement toute la vie parisienne que ce journal, c'en est une partie. C'en est la mousse, le pétillement, la surface, les petits vices, — viciolets , — les élégances, et les élégances jusqu'aux extravagances, tout cela très animé d'esprit, très cinglant d'ironie, très indifférent — et môme trop — à la morale, et j'allais presque dire à la littérature ; car les hommes de talent qui font ce journal ont le dandysme de ne pas se montrer littéraires... Ils ont l'hypocrisie charmante d'être des hommes du monde et des observateurs de salon. Et ils portent tous, même, ou presque tous, pour montrer leur détachement de la littérature, un loup d'initiales ou de pseudonymes inutiles ; comme si l'on pouvait à présent cacher quelque chose, avec les palais de cristal que les mœurs modernes, qui ont mis nos amourspropres en bouteille, ont bâtis à nos vanités, et aussi avec celle de l'auteur, ce flacon qui fermente et fait tôt ou tard sauter le bouchon !
Eh bien, parmi les rédacteurs de la Vie parisienne, en voici un qui a pendu son loup à sa boutonnière et s'est présenté à nous visage découvert, et avec un livre fait de ses articles, rassemblés ingénieusement sous un titre: Monsieur, Madame et Bébé (1), lequel titre, comme vous le voyez, joue assez bien la composition! C'était M. Gustave Z... mais, va te promener la honte ! c'est aujourd'hui Gustave Droz, — un peintre, je crois, qui, un matin, a trouvé une plume poussée au beau 1. Hetzel.
milieu de son pinceau. Gustave Droz, que je ne connais pas, mais dont le talent est jeune, et le talent, c'est la vraie personne dans un homme, Gustave Droz doit être certainement un de ces jeunes gens à qui les femmes, au bal masqué ou dans la vie (autre bal masqué), ont beaucoup dit : « Vous êtes un jeune homme inconséquent ! » ce qui est souvent leur manière de dire qu'on est aimable. En effet, il faut bien l'écrire : c'est un Léger. C'est un de ces Légers que j'aurais aimés dans tous les siècles, mais dont je raffole dans le mien ; car les Solennels, les Sérieux et les Puritains, m'ont absolument gâté le xixe siècle, et, anglais pour anglais, j'aime encore mieux les Mémoires de Gramont, par Ilamilton, que les Mémoires deChiizot, par Guizot 1 Avec cela que ces Légers, dont est Gustave Droz, font parfois de superbes raccrocs de profondeur !
Ce qu'il a donné en volume, je l'avais lu en partie dans la Vie parisienne, et j'avais été, je l'avoue, intépar le ton de tout cela, par ce ton retrouvé et que nous allions perdre, et qui est le ton de notre race. Le hasard, il esl vrai, Le hasard des journaux, qui est bien plus abracadabrant que le hasard des livres, sous mes yeux que les deux premières parties du livre. .!<-' connaissais Monsieur ; je connais-
sais Madame ; je ne connaissais pas Bébé, sur lequel tout à l'heure je m'en vais revenir. Mais Monsieur et Madame m'attirèrent et me plurent. Monsieur et Madame me firent l'effet des Caractères d'un petit La Bruyère.. . mauvais sujet, — d'une espèce de La Bruyère qui connaissait les femmes, non pas « entre tête et queue », comme les connaissait et voulait qu'on les prît La Bruyère, mais qui les prenait avec la tête et avec la queue, et Dieu sait si la queue est un endroit par lequel on puisse les prendre à présent ! Malgré ses mérites incontestés, je ne crois pas que La Bruyère ait eu jamais celui délacer un corset à personne et de remettre une épingle en place, tandis que Gustave Droz, lui, au contraire, habille, déshabille et réhabille, épingle, désépingle et réépingle, avec une incomparable supériorité. S'il n'est pas moraliste comme La Bruyère, il est camériste et modiste comme La Bruyère ne l'était pas, et ce n'est pas Gustave Z... qu'il devait signer à la Vie parisienne, mais Suzanne, — la Suzanne de chez madame Almaviva ! Gustave Droz, qui fixe sous son fusain couleur de chair... (trop couleur de chair...) la chose qui passe, l'attrait qui s'évanouit, la mode qui va passer, n'est pas seulement qu'un La Bruyère mauvais sujet, c'est aussi un Marivaux. C'est le Marivaux du chiffon et du sentiment au xixe siècle, de ce sentiment qui, lui-même, le plus souvent n'est guères qu'un chiffon. Son livre est comme la boîte à poudre du xixe siècle, autrement compliquée que celle
du xvme, allez ! Poudre à la maréchale retrouvée, poudre de riz, poudre d'iris, poudre de perles, poudre de rose et poudre d'or, bleu polonais, rouge de blonde, rouge de brune, maquillages d'idoles japonaises, toutes les poudres de perlimpinpin féminines, toutes les poudres à nous jeter aux yeux poudroient en ces écrits qu'elles ennuagent, colorent et parfument. Et quand ces écrits sont des articles, lus à distance les uns des autres, c'est charmant ; mais quand le tout est ramassé et massé dans un seul volume, qu'on lit d'une haleine, on finit par trouver que c'est trop de poudre comme cela, et on pense malgré soi à la fameuse anecdote du glorieux bailly de Suffren, qui avait l'habitude de fourrer de bien autres poudres que celles-ci dans son tabac d'Espagne, et qui, un jour qu'on voulut l'attraper et le corriger de ce goût étrange, en ne mettant, au lieu de tabac, que de cette poudrette dans sa tabatière, dit avec la majesté du connaisseur, après avoir aspiré fortement jusqu'au fin fond de son nez héroïque ce qu'il croyait du tabac encore: « // est bont mais il y en a trop! »
Oui ! certainement, c'est joli, mais il y en a trop ! Voilà ce que nous dirons à Gustave Droz, qui, lui. ne se sert que de poudres délicieuses à respirer. Oui I certainement, il y a dans ces pages, ainsi réunies, trop de poudrt-s, trop de maquillages, trop de rubans, de bijoux, de chiffons, de jupes et de sous jupes, et même de... pas de jupes I Un tel fouillis, dans lequel
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la nature humaine disparaît sous l'artifice et les chinoiseries et les dépravations d'une civilisation dégoûtée, qui ne sait que faire pour se ragoûter, est un défaut qui peut devenir grave, même dans un écrivain léger. Gustave Droz a des parentés plus ou moins de sang et de prétention avec l'Alfred de Musset du Spectacle dans un fauteuil ; il a. comme Alfred de Musset, le sentiment de la grâce et du caprice de la femme. Mais on peut faire du de Musset feuilleté -ans être vertueux. Gustave Droz, qui ne l'est pas du tout, se risque bien souvent du côté de l'indécence plus loin que ne s'y risqua jamais le pauvre de Musset (Voyez Y Ame en peine, Matante en Vénus, etc.), comme Octave Feuillet se risque du côté opposé ; mais l'un et l'autre n'en sont pas plus Musset pour cela ! Épicuriens tous trois, du reste, et c'est leur infériorité, nés du sensualisme de ce siècle, Gustave Droz est de beaucoup le plus sensuel et le plus hardi des trois, sous cette forme légère qui a le dangereux attrait de sa légèreté. C'est bien souvent un de Musset par la sveltesse, le tour d'imagination, le mouvement et l'étincelle ; mais c'est un de Musset qui a passé par l'atelier, et il lui est resté, à certaines places, un peu de Mistigris, — que j'aurais voulu effacer.
Il est pourtant bien spirituel, Mistigris, ce bâtard abandonné de Candide, ce rapin sans respect, sceptique et railleur, qui a brouillé delà couleur chez ce grand peintre du Désenchantement qu'on appelle
GUSTAVE DROZ l!»o
Rféphistophélès ! Mais que voulez-vous ? je le déteste. N'introduit-il pas la caricature dans l'émotion, — quelquefois la calembredaine, quelquefois même l'obscénité ?... Profanateur de nature et d'éducation, flétrissant, pourrissant, un peu pourri lui-même, tel est liistigris ; et je souffrirais d'avoir à dire qu'il reste quelque chose de cet affreux enfant terrible dans le talent élégant, désinvolte et presque aristocratique de Gustave Droz, si, en tournant les pages de son livre, je ne trouvais, à ma grande joie, le La Bruyère mauvais sujet corrigé, marié et père, — comme ces bons cœurs de mauvais sujets le deviennent, — le Bébé arrivé et liistigris parti, par respect pour cette innocence, qui a fait tout à coup sur l'auteur un peu immodeste de Monsieur el de Madame l'assainissant effet d'une contagion de pureté.
Le Bébé ! voilà, en effet, qui obtiendra grâce dans le cœur de bien des gens, qui ne l'auraient pas faite sans cela pour les deux tiers du livre. Voilà un amour de Bébé qui ne refera pas certainement une virginité h monsieur son père, oh '■ cela, non : mais qui sera le pardon, pour tout le momie, des péchés de ce Libertin, en qui la paternité a tourné au profit du mariage, vite, comme un moulin à vent. Le Bébé, voilà la vertu
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définitive de l'auteur de Monsieur et Madame, de ce Risque-tout, qui, à partir du Bébé, ne risque plus rien. Sa vertu ? Hé ! le mot est bien gros. Je ne voudrais pas qu'on put s'y tromper. 11 faut que la Critique se tienne ferme ici... Parce que l'auteur, à .la plume leste, de Monsieur et de Madame, devient père et qu'il se purifie au seul souffle de son enfant, il ne change pas de nature pour cela, et, je l'ai dit plus haut, sa nature est épicurienne. C'est un sensuel que Droz, et si de sensuel, comme il arrive parfois sous l'influence des circonstances qui ennoblissent la vie, il se transforme tout à coup en sentimental, son sentiment n'est, après tout, que de la sensation transformée. Au fond, il est resté ce qu'il était. Rien ne change la nature des hommes que ce qui est surnaturel à eux. Dieu seul est plus fort que nos âmes. Mais, justement, Gustave Droz passe tout le temps que dure son livre à se moquer de ce qui pourrait changer sa nature et élever à sa plus haute puissance son sentiment paternel. Sceptique en religion ou incrédule, tirant de petites comédies du catholicisme pratiqué par les âmes frivoles, — (ce que vous pardonneront les âmes et les esprits profonds, monsieur !) —ayant toujours sous sa diable déplume, qu'on ne peut s'empêcher d'aimer, le mot impertinent, très réussi, quand il s'agit des choses religieuses, Droz, qui a même trouvé dans la monotonie de son procédé contre la dévotion du xixc siècle la punition de s'en être moqué, Droz, qui prononce le nom de Dieu
vers la fin de son livre, quand il est ému, aussi bêlement qu'un bourgeois, lui, le spirituel artiste ! D'est qu'un déiste momentané, comme tout déiste, et dont toute la théologie est celle du Mondain de Voltaire, — le plus chétif des types de l'homme que ce génie de la superficialité put rêver !
Pour toutes ces raisons, qui sont des lois dans la logique inflexible de nos organisations, Gustave Droz aime son enfant énergiquement, je n'en doute pas ! éloquemment, je viens de le dire ! mais comme aiment les sens dans un homme. Si pur, si essuyé qu'il soit, l'amour de l'enfant est chez lui matériel, physique, animal, et les milieux élégants, poétiques, colorants qu'il traverse, n'y font rien. C'est un amour qui reste un amour des sens paternels. Ce qu'il voit dans l'enfant, ce n'est pas son âme, c'est surtout sa beauté; et quand ce n'est pas sa beauté, c'est sa chair. Sa chair est la mienne: dit-il, et le générateur tressaille. C'est bien, cela! Je ne veux pas mutiler l'homme ; je ne veux rien trancher dans ce que Dieu a fait en l'entremêlant de corps et d'àmeavecunart. si c'en est un, siprodigieu- .-< ment consommé. C'est bien, cela I Mais les chrétiens aiment leurs enfants d'une autre manière ; mais je dis que ce n'est là encore que la moitié de l'amour paternel, — celte moitié que les écrivains de ce temps-ci, matérialiste jusqu'à L'axe, uni peinl avec le plus de talent et d'intensité : Balzac dans le Père Goriot, par exemple, et Victor Hugo dans le Roi t'amuse et dans Notre-Dame
de Paris ! L'auteur du Bébé est de cette école de sentiment et de peinture, avec les facultés de son ordre et le cadre du tableau de genre qu'il s'est choisi. Lisez son Premier Né, le Jour de VAn en famille, les Vieux souvenirs, les Petites bottes, — qui rappellent, mais en vieux et en usé, le frais soulier de la Gudule dans Notre-Dame de Paris, — les Bébé et papa et la Première culotte, et voyez si dans tout cela l'enfant n'est pas toujours ajusté, toujours compris de la même manière, aimé pour le plaisir et la peine qu'il donne, — car il y a aussi Fépicurisme de la douleur, — et si la moitié du sentiment paternel, celle que Dieu élargit en la doublant du sentiment de son être, n'est pas restée, pure lumière, étouffée sous le boisseau de la chair !
Fatalité du tempérament, du milieu, de la philosophie d'un homme ! Gustave Droz ne pouvait avoir une conception plus élevée du sentiment paternel qu'il ne l'a eue dans ces pages émues, dont j'ai partagé l'émotion, et que je juge après l'avoir partagée ; mais cette conception qu'il ne pouvait avoir, la Critique ne devait pas moins la lui montrer... Je vais finir par une chose triste. Cette conception trop élevée de l'amour paternel, par ce temps de morbides et mignardes tendresses où l'enfant n'est plus qu'un Bébé, la poupée des parents et la marionnette de leurs vanités conjugales, aurait bien moins de chances de réussir que la conception de l'amour de l'enfant telle que Gustave Droz l'a expri-
mée, et telle qu'elle est, à cette heure, dans des cœurs qui n'ont plus rien de mâle et dans des esprits affadis. Je prédis à Gustave Droz le plus grand succès. Si, par exemple, il enlevait son Bébé du livre où il se trouve, s'il le publiait à l'écart de la mauvaise compagnie du Monsieur et de la Madame avec lesquels il se trouve pour l'instant, le Bébé deviendrait le bréviaire des mères de famille... Ce serait une fortune pour l'auteur, un succès à la Picciola, qui eut, je crois, trente à quarante éditions, — et par la souveraine raison qu'un pareil livre est en équation avec les manières de sentir actuelles de la foule.
Mais pour un artiste qui se sent, est-ce là l'idéal du
Autour (Tune Source(\) est un livre dont je veux parler. Et pour bien des raisons. Moi qui crois à tousles miracles, je ne puis pas laisser passer un livre — de tabnt. d'ailleurs, — fait par un homme du monde ironique et incrédule, inspiré par eux et presque contre eux. •^que contre eux » est trop dire pourtant. Gustave Droz, l'auteur d'Autour d'une Source, a vu dans les derniers faits miraculeux qui ont réjoui les cœurs catho-