‹ Romanciers d'hier et d'avant-hierChapitre 17 sur 32 · Betael · texte numérisé non relu

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liques et que des plumes catholiques ont attestés, un prétexte, non pas à discussion, mais à roman, et il a fait le sien, d'un point de vue humain qui pourrait très bien être... Il a supposé que l'ardente Spéculation moderne, qui met ses mains avides sur tout, pouvaitse servir d'un miracle, ou plutôt du mirage d'un miracle, pour faire ses affaires impudemment, malhonnêtement, abominablement, et il a construit un récit dans ce sens qui pourrait être vrai, qui ne l'est pas encore dans l'histoire de nos mœurs, mais qui pourrait l'être, et en construisant ce récit — rendons-lui cette justice ! — il a été si peu hostile à l'Église que le prêtre de son livre a l'horreur de cette spéculation, basée sur une apparence de miracle, et que ce sont des laïques — de méprisables laïques! — qui la font.

Eh bien, cela m'a charmé ! Tant de gens auraient fait le contraire. Je connais Gustave Droz. Je le connais pour l'avoir lu. C'est un jeune écrivain ayant les idées jeunes de ce temps, qui sont des sensations plus ou moins raffinées, et un scepticisme plus ou moins spirituel. C'est un écrivain, je l'ai dit déjà, sorti de la Vie parisienne, la plus jolie indécence du xixe siècle l'Indécent. C'est un libre penseur, ou de nonchalance, ou d'irritation nerveuse, ou de paradoxe au dessert, en pelant sa pèche et en sirotant son verre de lacryma Christi, — la seule larme du Christ en qui il croie peut-être. Et cet écrivain de ce temps, ce sceptique, ce brillant oseur de la Vie parisienne, — cette

brillante osée ! — a écrit tout un livre sur le meilleur thème à déclamation pour les lourdauds de l'impiété, et il n'a pas déclamé une seule fois contre la sainte Église romaine, et il a inventé un prêtre plein de faiblesses, hélas ! et de péché, mais qu'il n'a pas déshonoré comme prêtre. Il n'en a pas fait un Claude Frollo. Risquons le mot : il n'en a pas fait une canaille ! Que dis-je? il en a fait, à la fin de son livre, un saint martyr, — martyrisé pour la foi. Ma parole d'honneur ! dans l'état actuel de l'opinion, c'est distingué. C'est d'un gentilhomme dans Tordre de la pensée. Et nous autres catholiques, qui ne sommes pas tous des cuistres, comme les libres penseurs voudraient bien que nous le fussions, nous avons été touchés tous de 'ila, et, pour mon compte, hautement, je le dis!

Est-ce pour sa peine d'avoir eu une idée généreuse que le livre éclate de talent? Toujours est-il que Gustave Droz n'en a jamais montré autant, ni de plus inattendu. Qui ne savait, en effet, comment l'auteur de Monsieur, Madame et Bébé, s'était révélé dans la littérature contemporaine?... Ce qui attira tout d'abord les yeux sur ce talent charmant, ce fut une fraîcheur de pastel, de jolis détails, une sentimentalité voluptueuse. Il parut comme un Greuze, mêlé de Créhillon,

— un Greuze de l'amour conjugal et maternel, moins la vertu et l'innocence. On n'aurait peut-être pas cru que ce voluptueux sentimental se viriliserait, que cet efféminé se ferait mâle. On n'aurait peut-être pas cru que ce regard d'observateur, qui n'allait qu'aux détails de la vie intime d'entre le lit et le berceau, s'allongerait sur les choses de la vie sociale, et qu'au lieu de sentiments délicats à exprimer de deux à trois cœurs, comme d'un fruit les gouttes d'une essence exquise, il s'occuperait un jour à démêler età peindre .des passions et des caractères. Et cependant c"est là ce qui est arrivé. D'écrivain délicieusement personnel, Gustave Droz est passé romancier impersonnel et pénétrant, et c'est comme romancier qu'il faut le prendre et le juger.

C'est un romancier de passion et de mœurs, qui, dans la conception de sa première œuvre, a montré une force de tête sur laquelle la Critique n'avait aucun droit de compter. J'ai dit déjà plus haut que le prêtre dont il a fait la figure capitale et centrale de son roman avait cette originalité de rester prêtre, au milieu des turbulences et des craquements de l'homme que la passion secoue. Mais la femme aussi de ce même roman, qui peint les mœurs modernes au vif, a l'originalité, non moindre, de n'être pas une adultère. Deux fameuses originalités, par ce lâche temps de femmes perdues et de prêtres corrompus ! Au point de vue de Vesprit seul, voilà qui tire, d'un coup, le livre

de Gustave Droz de la cohue des productions de notre époque, et qui rélève au-dessus d'elles. Et non seulement la femme du roman, l'héroïne du roman, n'aime point le prêtre qui est l'être supérieur du roman, comme elle en est l'être charmant; mais elle aime son propre mari comme une honnête femme... qu'elle n'est pas cependant ; car pour être une honnête femme, dans la santé splendide de cœur et d'esprit que ce simple mot exprime, il ne faut pas mêler à son amour les idées et les dépravations qu'une société vicieuse a fait pénétrer dans les âmes ; or, c'est ainsi que madame de Manleigney aime son mari dans ce roman. Obligé de se garder peintre de mœurs et d'être vrai, l'auteur d' 'Autour d'une Source ne pouvait éviter la pourriture sociale qui nous fait, à tous tant que nous sommes, des taches plus ou moins grandes sur la conscience et sur le cœur. Aussi en a-t-il marqué l'imagination et le cœur de son héroïne, tout en la sauvant de la tache de l'adultère, de cette tache dernière qui fait se rejoindre toutes les autres et n'en fait plus qu'une seule de toutes, — et ceci, disons Le pour ceux qui creusent les choses et ne font pas de la critique à Heur de peau, ceci est réellement d'un Maître dans l'art des nouveautés et des inventions.

Ainsi, ô distinction! pas d'adultère, qui est la

borne contre laquelle vont se cogner bêtement, tes

uns après les autres, tous les romanciers de ce temps

dieux. Partant, pas de repentirs pleurnicheurs ou

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de suicides enragés. Et pourtant pas d'innocence non plus. A une certaine profondeur dans la société de Paris, quand on y est mêlée autant que l'héroïne de Droz, il n'y a pas d'innocence ! Pas non plus de lymphe et de froideur, l'innocence physiologique qui, dans tant de romans modernes, remplace l'innocence morale par les scélératesses de l'impuissance. Rien enfin de tous ces affreux lieux communs qui traînent leurs haillons dans tous les livres de ces derniers vingt ans du xixe siècle, rien de tout cela, mais une femme vraie et vivante, une femme prise au tas de la société dans laquelle nous avons le bonheur de vivre lune hermine, tachée, éclaboussée, étoilée de boue, — et qui n'en meurt pas.

Piquante étude, cela.

Et ce nest point la seule. Le cadre où cette femme respire est un tableau, — un tableau très plein, très agité, très fourmillant, — et c'est même cela qui est la grande étude du livre. Madame de Manteigney n'est qu'une planète d'un petit monde, image du grand, qui tourne autour d'une source comme autour de son axe. Cette source n'est rien de plus qu'une source minérale dans une des montagnes du Midi. Cette source, qui n'est pas découverte encore quand le roman commence, a été soupçonnée d'exister par

uû M. Larreau, ancien marchand de robinets, devenu l*un des plus grands industriels de France, et c'est cet industriel dans lequel Droz a cubé tout l'industrialisme moderne et dont il a fait une personnalité tout à la fois odieuse, redoutable et comique, c'est ce coquin à gilet blanc qui s'est imaginé qu'un miracle, comme celui de la Salette, par exemple, si on pouvait se le procurer, poserait bien cette source dans l'opinion, et ferait colossale la fortune des établissements qu'il médite de fonder autour d elle. Tels le titre et l'idée du livre. Les livres bien faits, on les explique en quelques mots. Le livre de Droz, c'est tout ce qui

passer autour de cette source : toute unecomédie, sinistre, au fond, de coquinerie sacrilège, mais gaie par endroits et par-dessus, comme les Fourberies de

in. Les fourberies, les bassesses et les efforts de Scapin-Larreau pour avoir son miracle, pour le lancer, pour le rattraper quand il lui échappe, pour le relancer, pour le tenir droit devant l'opinion, comme un Saint-Sacrement, pour le faire passeràl'étatincontesté et fulgurant, enveloppent tous les personnages du roman, qui sont nombreux, comme d'un moulinet de roueries, et, pendant toute la durée du livre, c'est dans ce vaste moulinet qu'on les voit. La scène decelte grande pièce en un volume esl le château «h1 Ifanteigney, appartenant au dernier descendant de la grandifamille de ce nom, lequel, pour fumer sa vieille terre, comme on disait autrefois, aépousé la fille de Larreau.

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Très élégante, très spirituelle, mais très extravagante, ayant déjà les taches de la corruption parisienne sur l'esprit au moins, si elle ne les a pas sur le cœur, possédant au plus haut degré le génie de l'ironie et de la plaisanterie parisiennes, aveugle sur son père qu'elle admire d'enfance et de confiance, parce qu'il a toujoursété heureux dans ses plans et qu'il est fou d'elle, madame de Manteigney est la femme amoureuse de son mari, maigre, mièvre, mal fait, chétif, jaunâtre, roussâtre, un crevé du temps, qui lui mange sa dot et ses diamants avec des filles. Elle l'adore, et c'est même pour cela! L'Ange exterminateur qui nous punit de toutes les fautes de notre vie, disait madame de Staël, c'est l'être que nous aimons. Le comte de Manteigney est cet ange exterminateur pour sa femme, comme elle, à son tour, est l'ange exterminateur pour l'abbé Roque, curé de Grand-Fort, — l'intérêt tragique et le plus élevé du roman.

Le curé de Grand-Fort a toutes les façons d'être un homme. Il est noble de sang, et on le voit bien quand on le regarde, quoiqu'il ne soit qu'un enfant trouvé. Il est noble de cœur. Il est noble de beauté fière. 11 est noble de force physique comme un Croisé des premiers temps. Il est noble enfin comme un prêtre, — plein de foi, de piété, de dévouaient. C'est un robuste, agreste et saint pasteur, heureux dans le devoir, jusqu'à l'heure où les Manteigney et leur société de Paris viennent habiter le vieux château.

L'auteur d'Autour d'une Source, en peignant son abbé Roque et en le faisant si grandiose, ne nous a pas donné que l'idée d'un homme exceptionnel; il nous a donné — ce qui est bien plus profond — l'idée qu'il a de la grandeur du sacerdoce. C'est pour cela que, dans tout le cours de son livre, il ne l'a jamais dégradé. L'abbé Roque, épris de la comtesse de iManteigney, est certainement coupable aux yeux de Dieu, des hommes et de lui-même ; mais il combat avec fureur contre sa passion qui ne l'a égaré qu'une seule fois, mais il est dévoré de remords, mais il se met humblement au pied de la croix, mais, tout le reste de sa vie, il est irréprochable, héroïque et sublime. — Et lorsque, dans le roman de Droz où la Comédie alterne avec le Drame, Larreau, le père de la comtesse, qui des le premier jour a visé ce prêtre pour son miracle el veut, à force de sophismes et de bagout industriel et progressif, et même religieux, le faire complice de son grotesque et abominable mensonge, le prêtre indigné, dont la colère monte devant le Seigneur, ne fléchit pas une minute dans son indignation et sa colère, — une colère terrible! Et, calomnié auprès de son évèque,il selais>r frapper injustement sansse plaindre et sans se défendre, ets'en va mourir martyr en Chine, victime de sa probité inflexible, de son repentir et de sa foi.

l ii catholique n'aurai! pas mieux fait.

Gustave Droz, qui ne Test pas d'affirmation, du moins pour son propre compte, dans son livre, s'il l'est pour le compte de son principal personnage, n'a pas fait catholique que le dénoûment de son roman : il en a fait catholique l'action même, dans la vie et le péché de son prêtre. L'amour du vrai dans l'art lui a tenu lieu de principes que probablement il n'a pas, et Fa fait agir dans la conception de son prêtre comme s'il les avait. Le moraliste a été assez profond dans cet esprit qui n'était qu'une rose hier encore, pour aller... oui i jusqu'au chrétien. Car, il ne faut pas s'y tromper, Droz est moraliste. Tout impersonnel que je le reconnais maintenant, il n'a pas l'objectivité inanimée et bète dont les pédants ont fait, depuis Gœthe, une supériorité. Il ne peint pas V objet pour Vobjet, comme Flaubert, et ne se contente pas de cela. Il est moraliste par l'ironie, l'ironie qui circule dans son livre partout où il y a quelque chose de répréhensible à condamner. Pour lui, on n'aura pas besoin, comme on l'a tenté pour Machiavel, l'homme sans âme qui écrivit avec la main de bronze du Destin sous la dictée des Perversités de son siècle, — et ce qu'on vient de renouveler pour Flaubert, talent sans àme non plus, — on n'aura pas besoin d'inventer une ironie d'après

coup, qui n*existe pas dans leurs œuvres glacées. On la sent de reste dans le livre de Gustave Droz, et cette ironie, qui n'est qu'une condamnation implicite, peut avoir la sévère beauté d'en être une explicite demain!

Comme on le voit, je suis d'abord allé au plus grave en parlant du nouveau livre de Gustave Droz. J'en ai vu la portée. J'ai vu la hauteur, lapureté et la logique de la conception, avant d'en regarder le talent. Tous ceux qui l'ouvriront jugeront facilement du talentdont il est rempli. Ce qui domine, pour moi, dans ce livre, c'est l'esprit; l'esprit étincelant, brillant, damasquiné; l'esprit du dialogue, et du mot, et de la réplique; l'esprit français dans toute sa gloire, qui ferait merveille à la scène, si on l'y parlait, — si Droz, par exemple, s'avisait un jour défaire du théâtre. Ah ! il a plus d'esprit à son petit doigt que Flaubert dans tout son grand corps de Suisse robuste. Le talent de peintre, on le connaissait. C'est toujours, à beaucoup d'endroits, cette touche veloutée, grasse, abondante, incarnadine, de ce peintre des premiers jours qui ombrait tout du rose. Mais Gustave Droz devenu observateur sait faire maintenant, quand il le faut, crier son colori-. Il a maintenant des crudités dans le rendu, 'les brutalités dans l'élégance. dont on ne se serait jamais

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douté. Exemple : la scène du rendez-vous dans la montagne avec la petite chevrière aux pieds nus, qui est si maigre, qu'a séduite le comte de Manteigney, et sa manière de faire V amour. Je ne connais rien de plus fort, de plus raide etde pluscontenudans cette tonalitélà. Mérimée est dépassé d'un empan. Quelle poignante réalité, sous cette main potelée qui sait l'étreindre ! Et, contraste charmant, quelle bonne humeur, à d'autres moments, dans l'imagination! Exemple encore : toutes les figures secondaires de cette œuvre, où la Comédie, malgré le Drame, est en dominance, et entre autres cette excellente tête du baron Claudius, cette figure si moderne, qui fait de la haute politique en s'occupant d'assiettes cassées et parle de transformations sociales en cherchant de vieux pots... C'est vraiment parfait; nous l'avons tous rencontré, ce fantoche. C'est comme une fleur deridicule bien épanouie et que l'auteur a glissée entre les grandes figures sérieuses de son livre, pour nous dérider, et on la respire en riant, cette violette... Quelle trouvaille de comédie!... J'ose revenir à cette idée, et ce sera ma conclusion : ce roman renferme surtout une œuvre de théâtre. Par la modernité des tètes, par le dialogue surtout, si rare maintenant sur nos scènes sans esprit, qui en ont — quand elles en ont — uniquement dans les situations, Gustave Droz aurait sa place et une destinée au théâtre. Déjà romancier, se décidera-t-il à varier sa voie encore? Le roman gardera peut-être

son analyseur, son descriptif et son peintre... Ferat-il du théâtre? Je n'en sais rien, mais ce que je sais, c'est qu'il saurait en faire.

Alors, MM. Dumas fils, Augier et Meilhac n'auraient peut-être qu'à se bien tenir !

On vient de l'enterrer, ce romancier qui fut peutêtre le troisième de son époque, après Balzac et après Stendhal. Journalistes, chroniqueurs, tous les jaseurs de la publicité en ont déjà parlé, et vont continuer d'en parler pendant bien deux jours, de cet homme si peu fait pour être populaire, et dont ils ne disaient guères mot de son vivant. Ces tambourineurs, même sur un tombeau, battront la caisse sur le sien, et si le cœur leur en dit, «le cette fois ils peuvent frapper ferme... Le tombeau d'un homme de talent est toujours le meilleur tambour de sa gloire. C'est celui qui retentit le mieux, ri le seul qu'on ne puisse pas crever...

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