‹ Romanciers d'hier et d'avant-hierChapitre 2 sur 32 · Librairie Nouvelle · texte numérisé non relu

Librairie Nouvelle

teur, si spirituel et si original qu'il put être, avait eu Tidée d'un Esprit des Lois de la vie élégante? mais d'un Esprit des Lois relevé de plus de généralités et d'épigrammes qu'on n'en trouve dans Montesquieu... Le grand moraliste du xvn siècle a dans ses Caractères un chapitre du costume qui. par un coté, touche au sujet traité par Balzac, el par un autre s'en éloigne, mais c'était là tout ou à peu près... Qui s'était jamais de superposer des axiomes à tous ces faits, jusque-là sans raison, — on le croyait du moins, — qui constituent, dans une civilisation avancée, la vie élégante, de toutes les manières de vivre la plus difficile à fixer et à caractériser ? Qui avait essayé de décomposer le rayon sur le flanc mobile de ce nuage et d'en expliquer l'arc-en-ciel?... La vie éléganta, que les hommes soi-disant littéraires dédaignent, et qui parait aux hommes graves si peu digne de ce superbe regard de myope qui les distingue et qui appuie sur toutes choses sa lourdeur de plomb, cette vie avait en France et en Angleterre — les deux seuls pays où elle soit possible — des peintres et des interprètes; mais, jusqu'à Balzac, personne, dans ces deux pays, n'avait pensé .1 en faire la législation et à en dégager la philo - Bophie. Kn Angleterre surtout, où, grâce à L'aristocratie, la vie élégante se précise et ne se compose pas seulement, comme chez nous, de nuances pâles el subtiles, les écrivains de high ///'«sont nombreux. 11 j a toute une école. Mais nul d'entre eux et parmi

les plus distingués, ni Bulwer, ni Lister, ni Normanby, ni Byron (écrivain de high life dans les derniers chants du Juan et dans ses Mémoires -, ni le comte d'Orsay, qui avait commencé par écrire et qui, s'il avait continué, aurait plus marqué comme écrivain et comme observateur de high life que comme artiste, nul n'avait effleuré de sa pensée le sujet que Balzac, au début de sa vie intellectuelle, avait résolu de creuser. Malheureusement, nous n'avons qu'un fragment de cette merveilleuse intaille. Le traité de Balzac devait embrasser la vie élégante tout entière, avec ses faces multiples et ses développements, et il n'en a touché que la première partie, mais d'une main si sûre, si juste, si habile, si raffinée, et, qu'on me permette le mot! si amoureusement retorse, que nous imaginons très bien ce qu'aurait été — si l'auteur l'eût acheva — ce livre, qui tient à la fois de l'observation la plus perçante et de la fantaisie la plus inspirée, et où, comme deux lutteuses qui s etreignent sur le pied d'une coupe antique, l'Ironie s'entrelace à la Profondeur.

Mais tel qu'il est, du reste, ce petit livre inachevé de Balzac est une véritable fortune pour tous les esprits — littéraires ou du monde — qui recherchent cette espèce de littérature dans laquelle on retrouve, sous des formes piquantes, les raffinements des excessives civilisations. Un traité de la vie élégante, partout où il s'écrit, fût-ce en Chine, n'est jamais que cela. Il ne faut donc pas s'y méprendre : l'étincelante théorie de

Balzac n'est individuelle que par le détail et la forme, par cet art inouï qui bâtit des Alhambras aux mille labyrinthes sur la pointe de deux aiguilles, avec une truelle enchantée! Mais par le fond, elle est sociale : et si toute observation bien faite nétait une conquête, j'oserais presque dire qu'elle ne lui appartient pas. Nul artiste, en effet, nul penseur, ne tire de sa tète, si riche qu'elle soit, la notion de l'élégance à l'état pur. Avant lui, autour de lui et même en lui, elle subsistait, travaillée par le milieu social dans lequel il pense et qui lui a appris à penser. Il peut, comme Balzac dans son livre, la féconder ou l'élargir par de nombreuses, de sagaceset toutes-puissantes applications ; mais alors il la subit encore plus qu'il ne la modifie. 11 fait la loi, je le veux bien, mais il est obligé de la tirer de la coutume.

En publiant sa Théorie de la Vie élégante, Balzac a donc fait plus que d'attester par un livre nouveau l'inépuisable variété de ses facultés et le caractère épique d'un génie qui s'appropriait tous les sujets. Il a — et c'est ici le point important à noter — opposé, en matière d'élégance et de high life, dans le sens que L'Angleterre donne à ce mot, le génie français au génie is, une Littérature à une autre, et par la précision, la netteté, la vérité inattendue de sa il. torie, il a, d'un seul effort et d"un seul coup, dépassé tout ce qu'aVi C sa Littérature fashionable, classée et presque orgal'ile aux dandys avait produit.

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Et la preuve de ce qu'on dit lu est facile. Le seul ouvrage dogmatique en matière d'élégance qu'ait l'Angleterre, le seul qui prescrive directement et enseigne, c'est le recueil des lettres de Lord Chesterlield à son (ils. Eh bien, que Ton compare, si on l'ose, ce traité du gentilhomme, ce rituel mondain de l'aristocratie anglaise, avec le traité de Balzac, et on verra bi l'abîme qui sépare ces deux livres vient uniquement du mouvement des temps et de la différence des époques, mais s'il ne tient pas plutôt au fond même des notions de l'écrivain ! Je sais bien que Lord Chesterfîeld, ce vieux damoiseau du xvme siècle, avec sa manière de concevoir la vie élégante de son temps (car il n'y a pas de vie élégante absolue), a fait plus d'une fois sourire la race orgueilleuse de ces « Beaux » de l'époque du prince de Galles et de Brummell, qui cherchèrent et trouvèrent leur expression littéraire dans les premiers romans de Bulwer. C'est peu de chose que Chesterlield. Mais ce n'est pas notre faute. à nous, si l'Angleterre répugne tant aux idées générales, si elle a plus de romans et de poèmes que de théories philosophiques et même fashionables. Quand la Critique compare des livres analogues, il faut bien les prendre où ils sont.

Et, d'ailleurs, n'importe où, ni dans leurs romans, ni dans leurs poèmes (Moore a fait un poème fashionable), ni dans Don Juan, la plus belle œuvre que le dandysme, servi par une tète de génie, ait créée

jamais, la pensée anglaise n'a exprimé sur celle haute question d'art humain et d'esthétique sociale — l'élégance dans la vie ! — des idées aussi saines et aussi lucides, en leur claire profondeur, que Balzac dans ce petit traité qui dit tant de choses sérieuses en souriant. 11 y a plus : sans les exprimer, nulle plume tenue par une main anglaise ne les a fait pressentir, et la cause de cela n'est dans le génie individuel de personne. Elle est dans la notion même de l'élégance telle qu'on la conçoit et qu'on l'admet en Angleterre. Elle tient à ce qui l'a faussée et à ce qu'on y prend pour elle : le dandysme.

« Le dandysme — dil Balzac — est une hérésie de « la vie élégante », et il a raison. Mais c'est L'hérésie de l'Angleterre. Or, on sait à quelles profondeurs tombentles choses dans cesmo'iirs anglaises qui semblent les garder toujours. 11 faut donc que le Génie de e s'en console ! Le dandysme — comme l'anglicanisme, comme le puritanisme etleconl, contre quels il lait réaction et dont il est l'hypocrisie opposa

— n'est pas près de quitter l'Angleterre. Il peut y pâlir,

- \ voiler, non complètement y disparaître. Y a-t-il donc beaucoup d'années que Bulwer, détourné i

de ses premiers romans, écrivait -<>n livre .m daguerréotype : De l'Angleterre <■/ des <in<jl<iis, ci n'y

dt-oa |>as L'influence de ce dandysme autocl a la Grande-Bretagne qui vient de tout un ensemble de mœurs et d'institutions, et que les l'avons du

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Prince du Dandysme, le prince de Galles, purent bien nommer, mais ne créèrent pas?

Il existait avant eux, qui ne le sait? Mais ils le redoublèrent, ils l'exagérèrent, ils lui donnèrent une vie et une intensité nouvelles; car nommer les choses, c'est les créer, a dit Mahomet, ce grand métaphysicien en turban! Ils donnèrent à ce qui n'était d'abord qu'une affectation, un faux pli dans les mœurs de la classe élevée, les proportions d'une monstruosité. Les dandys de la bande du prince de Galles (bande est bien le mot), en tentant de s'élever au-dessus de la vie, tombèrent au-dessous. Ils éteignirent en eux le sentiment humain. Ces pâles vampires des tables vertes de Windsor, qui ne suçaient pas le sang mais l'or qui devait entretenir leur luxe grandiose, élégants jusqu'à la chimère, cessèrent d'être hommes et devinrent des poupées terribles; car elles avaient l'ironie, le sangfroid, l'audace, et un esprit mystificateur et cruel.

Ici j'éprouve le regret d'avoir à noter une erreur dans un livre plein de vérités : « En se faisant dandy « — dit Balzac — on devient un mannequin plus ou « moins ingénieux, qui sait se poser sur son cheval « ou sur un canapé, qui mord ou tète habituellement « le bout d'une canne ; mais un être pensant ? ja- « mais ! »

Certes! ce n'était pas la pensée pourtant qui manquait à George IV, à Brummell et à Sheridan : car Sheridan fut un dandy. Et Balzac le sait si bien que, dans

sou livre, il évoque l'image de Brummell, et met sous L'autorité de son nom bien des aperçus et bien des axiomes, — ce qui, pour le dire en passant, change Terreur en contradiction. Non! les dandys ne sont pas fatalement ce qu'a dit Balzac. Ils peuvent l'être accessoirement quelquefois, mais nécessairement, cela est faux. Les dandys les plus célèbres de l'Angleterre, de 1794 à 1S15, se lèvent pour répondre. D'un goût perverti à force de recherche, — on peut l'accorder, — ils agirent avec ce goût blasé comme avec leur sang lymphatique et croupi, dont ils aiguillonnaient l'ardeur sous les morsures de ce dévorant caviar qu'ils aimaient. .Mais il leur resta l'intelligence; une intelligence sans passion, il est vrai, mais qui semblait se conserver dans sa propre glace quand tout se putréfiait en eux. Tels ils furent, au scandale de cette pharisaïque Angleterre, dont la vertu se laisse fort bien enlever et qu'ils séduisirent et révoltèrent tour à tour. S'ils n'avaient été que des léteurs de canne, comme dit Balzac, auraient-ils exercé cette inlluence qui va delà détestatioo à l'idolâtrie et des prosternements au mépris? En supposant qu ils eussent influé sur l'animal a aux tètes frivoles n des salons et des boudoirs, auraient-i régné Bur la partie vraiment intel-

lectuelle de la société à laquelle ils appartenaient pour que toute une littérature les reflétai el Les caressât en iflétant, comme un miroir d'Armide tenu par des mains amoureuses? On ne peut les chasser des Mémoires

contemporains; ils y sont partout, et c'est leur droit d'y être. 11 n'y a point d'ostracisme en histoire. Mais le nombre des livres d'imagination où ils sont, et où ils pourraient très bien n'être pas, est immense. Que de types ils ont modifiés! Et toute cette action ne s'est pas limitée à la littérature anglaise. Nous l'avons nousmêmes ressentie. Au moment où Balzac écrivait son Traité de la Vie élégante, un homme qui n'est pas son égal, à coup sûr, mais qui n'a pas non plus d'égaux, Stendhal, venait, dans son Rouge et iXoir, de révéler des facultés puissantes d'observation créatrice et un style de génie; car il ne ressemble au style de personne. Sa sobriété produit plus d'effet que la magnificence, et il prend l'imagination par tout ce qu'il ne lui donne pas. Eh bien, Stendhal avait peint le dandysme en homme qui, sous les impertinences de l'attitude, en comprenait la profondeur ! Enfin, pour citer Balzac lui-même à Balzac, les tètes les plus étonnantes de sa Comédie humaine, celles dans lesquelles il a versé Le plus d'intelligence, sont des têtes de dandys. C'est Henri de Marsay, le Machiavel-Alcibiade, c'est Maxime de Trailles, le Mirabeau manqué, c'est la Palferiue et tant d'autres, marqués tous, sans que la largeur de leur front en souffre, de ce cachet de dandysme laissé peut-être pour longtemps sur la fatuité de la société européenne, tant les hommes qui gravèrent ce cachet aux armes de l'Angleterre furent de redoutables l'ascinateurs!

Les Fantaisies de Claudine (i) sont cet éblouissant roman taillé à facettes de notre illustre Balzac qui parut d'abord sous ce nom, et que son auteur fit entrer dans sa Comédie humaine sous le titre plus svelte et qui prend de plus près le sujet: Un Prince de lu Bohême. C'est l'ancien titre que l'éditeur Didier a rétabli, et nous le regrettons. Voilà la seule critique que nous adresserons à sa publication. 11 a cru pouvoir détacher une dos plus ravissantes fleurs que l'audace du génie iil sculptées dans une des frises de son splrndide monument, etnou^ L'offrir ainsi à part de l'ensemble où elle brille. Kn ceci, l'habile éditeur a eu raison. Les bas-reliefs du Parthénon emportés par Lord Elgin n'en «'taiont pas moins des chefs-d'œuvre que l'admiration suivait partout, et il n'y a pas non plus DM seule pierre de cet autre Parthénon de la Comédie Humaine qu'on ne puisse admirer encore hors de la place où le grand architecte l'incrusta.

Nous n'avons pas à juger le livre de Balzac. Qui ne I'.-' pas lu ? Qui ne le connaît pas ï Qui n'en ;i pas l'esprit ébloui el charmé? Qui, ayant lu ce Prince de l" Bohême, aussi profond qne le Prince de Machiavel fi

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