‹ Romanciers d'hier et d'avant-hierChapitre 3 sur 32 · Didier · texte numérisé non relu

Didier

plus gai, n'est pas resté sous la merveilleuse puissance d'idéal que ce livre atteste?

Le volume est élégant, mignon, dandy, parfaitement digne d'être acheté par les princes de la Bohême, s'ils payaient jamais quelque chose, et s'il y avait encore des princes dans la Bohême, qui, depuis la mort de Balzac, l'incomparable historien, a perdu son ancienne aristocratie.

Voici uneréimpressionaudacieuseetsuperbe, comme la librairie qui tiendrait à bien mériter des Lettres devrait plus souvent en risquer : ce sont les Contes drolatiques (1) de Balzac, qui devaient former un collier de cent pierres précieuses, collier brisé tout à coup sous les doigts découragés du merveilleux joaillier qui les avait serties et qui en opposait et en accordait les feux comme s'il avait été le musicien de la lumière. Un ami du grand artiste qui n'est plus, par admiration pour son génie, par piété envers sa mémoire, est devenu l'éditeur de cette œuvre inachevée. Il a voulu replacer sous les yeux du public un livre dont le public indifférent s'était détourné quand il parut, et tenter de nouveau, en faveur d'un chef-d'œuvre de sentiment

i. Rue de Richelieu, 92.

et de langage, cette fortune des livres, incompréhonsible comme toutes les fortunes. En fait de livres comme en fait d'existences, le malheur et le bonheur sont si singulièrement répartis que l'homme, qui ne veut avoir la honte d'aucune ignorance, se rejette, pour les expliquer, à quelque chose d'aveugle, de sourd et de muet, qu'il appelle follement une étoile.

Aura-t-il la sienne, cet ouvrage, repris par un éditeur courageux, dévoué, intelligent, qui le ressuscita, mais avec la splendeur d'une véritable résurrection ?... Attiré par les Illustrations dont ce livre est orné, et qui sont dues à un talent d'une fougueuse et étrange fantaisie, le public reviendra-t-il à ces récits où l'art le plus raffiné se mêle à l'archaïsme le plus savant, et où l'imagination la plus féconde crée pour son compte sous les formes les plus admirablement imitées? A cette heure, le génie de Balzac n'est discuté par personne. Sa gloire profitera, sans nul doute, à celle de ses œuvres que dans sa conscient d'artiste il estimait le plus. Nous sommes d'assez dociles petits garçons avec la (iloire. Elle peut, de rayons vainqueurs, dessiller bien des yeux et les ouvrir à des beautés inaperçues. Elle a des E}>heta sublime-, lu jour, ces Contes — bijoux oubliés au pied delà Comédie humaine^ qui fait ombre sur tout ce qui l'entoure, — reprendront leur place aux yeux des hommes. Pourquoi pas, en effet? Des œuvres plus grandes que ces Contes eux-mêmes n'ont pas eu im-

médiatement leur jour et Font attendu des années. Incroyables relards, dont l'histoire littéraire est pleine! Faut-il s'étonner? Faut-il sourire? En 1300, la Divine Comédie était sans action à Florence. Ingrate pour le poète, insensible à l'œuvre, Florence vivait les oreilles bouchées par le son de l'or, l'esprit en proie aux calculs de l'usure, et toute l'Italie, qui n'était pas composée que decardeursdelaine et de Shylocks, était aussi antidantesque. Ce fut vingt ans après la mort de Milton qu'un matin Addison découvrit que le Paradis perdu pourrait bien être un poème de talent et un honneur pour l'Angleterre. Les allemands, tout allemands qu'ils sont, n'entendirent rien d'abord à Gœlz de Berlicliiiigen, et, mystification de la renommée ! Auguste Lafontaine fut longtemps, même après Werther, plus célèbre que Wolfgang Goethe! Cependant, la Divine Comédie, le Paradis perdu, et Gœlz de Berlichingen, avaient été écrits dans la langue qui les avait vus naître, tandis que Balzac, en ses Contes, espèce de Josué littéraire, a fait reculer le soleil de la langue de trois siècles. Ceci dépaysa le public deux fois, et fit presque du succès une gageure contre l'impossible. C'était en 1834. Balzac, dont la personnalité allait jaillir aussi profonde et aussi complète que celle de Dante, de Milton ou de Goethe, voulut, dans les impatiences d'un génie qui jetait son écume, rivaliser d'invention avec Boccace et de langage avec Rabelais: mais il ne réussit que pour les artistes, les écrivains et les

connaisseurs. Seulement, pour eux, il réussit à tel point que le Décaméron ne fut plus qu'une guirlande pâlie en comparaison de ces trois éblouissants dizains des Contes drolatiques, — ce segment d'un cercle d'or et de cinabre qui n'a pas été terminé, — et si Rabelais ne fut pas dépassé. — car Rabelais est une des Colonnes d'Hercule du bien-dire, — il fut, du moins, égalé pour la grandiose bonhomie du style et la naïveté, admirablement comique, de l'expression.

Et je ne parle que de l'expression. Je sais, et Balzac le savait aussi, ce qui sépare Fauteur des Contes drolatiques de l'énorme Modèle et du Maître dont il a essayé une fois de retrouver quelques-uns des secrets perdus. Rabelais n'est pas tout entier dans sa langue prodigieuse! il est, de plus, un génie épique dans le rire, c'est-à-dire là où l'épopée est le moins possible. Les types qu'il a inventés sont encore plus étonnants que son langage. Gargantua, Pantagruel, Jehan des Entommeures, Bridoie, Panurge, ressemblent aux créations d'un monde antédiluvien, mais vivant d'une rie immortelle, ce qui les rend supérieurs aux fossiles •s de Cuvier. Ils sont des Titans d'un grotesque immense, mais des Titans < j ni n'ont rien de mythologique : car on sent qu'au fond de ces colosses tntripaillis, commt' dirait leur poète, il y a les entrailles humaines. Avec le style, toile est la seconde puissance de Rabelais, la seconde corne de ce front où le dieu fait soubassement au satyre. Chateaubriand, qui n'avait

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pas la solidité, que rien n'entame, du grand critique, mais qui en eut quelquefois l'éclair de vision souveraine, a parlé dans une phrase monumentale des génies-mères, d'où s'épanchent, comme d'une source, les littératures ; et, parmi ces génies-mères, il a compté Rabelais: « Homère — dit-il — a fait la Grèce, et même « Virgile, Dante, l'Italie jusqu'au Tasse; Shakespeare, « l'Angleterre il aurait pu ajouter l'Allemagne , et Ra- « bêlais la France. » Certes! on peut en croire Chateaubriand, l'idéal, le chevaleresque et le mélancolique! Il a raison. Rien n'est plus vrai. Rabelais, littérairement, a fait la France. La Fontaine, Molière, Voltaire, Reaumarchais, ne sont pas, comme on a l'air de le croire, les seuls descendants de cette espèce de Magna parens de l'esprit français et de sa littérature. Nous en descendons tous de père en fils. Nous sommes tous rabelaisiens, en plus ou en moins, dans la substance même de notre pensée, même les plus sévères d'entre nous, même ceux qui méprisent Rabelais ou qui le maudissent. Et, quand je parle ainsi, que l'on m'entende bien! je laisse là les opinions ou les intentions criminelles de Rabelais, qui dirigea son esprit, comme une catapulte, contre un ordre social magnifique et qu'on ne calomnie que parce qu'on l'ignore, mais je parle de l'essence la plus subtile de sa pensée et des influences dont elle a pénétré les générations littéraires qui l'ont suivi. Je dis que, malgré elles, elles ont gardé en elles je ne sais quoi de ce génie que Château-

briand appelle maternel, tant il est profond, et tant nous semblonsen être issus ! La plaisanterie, l'ironie et le rire, ces trois rayons dont est formée la foudre joyeuse de ce Jupiter de l'orgie, sont toujours près de partir d'une phrase française.

« Les grands esprits, — a dit le grave de Maistre, ce « français du Piémont ; — les grands esprits qui n'ont « pas le petit moi [tour rire, ne sont pas vraiment de « grands esprits. » Et le mot, parfaitement vrai en France, serait faux ailleurs. Balzac, qui est-devenu si sérieux, qui s'est épuré en montant, qui est devenu le calme et l'impartial observateur de la Comédie humaine et cette grande tète d'ordre et d'autorité que les désordonné d'esprit nient encore comme ils nient l'ordre dans la nature, Balzac avait dans le sang, et plus que personne puisqu'il était un génie français, cette goutte de lait maternel, cette propension au rire, à la comédie, à la gaité qui touche aux larmes, tant sa force épuise vite la nature humaine! Cela se reconnaît à plus d'une page et à plus d'un caractère de sa grande reuvre. Plus tard, s'il avait vécu, il serait ret ournr pleinemenl à ce rire désabusé qui joue si bien dans les belles rides de la vieillesse. Mais là, pas plus que dans la Comédie humaine, Balzac n'aurait retrouvé ce genre de rire qu'il n'eut qu'une fois, — dont une fois il a Henri sa fantaisie, — ce rouge bourgeon de vigne qu'il a ôté, pour le mettre à sa couronne, d'autour du banap de Rabelais.

Ce genre de rire, Balzac l'a défini lui-même quand il osa offrir des Contes drolatiques à la gravité du xixe siècle. Il savait que ce rire, qui ne cueillait pas les lèvres, mais qui les épanouissait, ce rire à gorge déployée, éveillerait des échos grondeurs. Après s'être transformé par l'inspiration, par le sentiment, par le tour et par le langage, en chaud conteur du xvi" siècle, il eut peur du masque qu"il s'était composé et il écrivit cette préface, inutile comme toutes les préfaces, dans laquelle il nous dit que « le Rire est ung « enfant nud », pour nous faire croire à son innocence. Le penseur chrétien qu'il allait être. Fauteur du Curé de Village et du Médecin de Campagne, apprit plus tard que les enfants nus ne sont pas innocents quand ils portent la faute de leurs pères. La grâce de l'image ne devait donc pas défendre le livre de Balzac, sil tombait sous le reproche des esprits austères, et c'est en vain que, comme Alcihiade, il avait peint un enfant sur son bouclier.

Ces Contes, en effet, peuvent inquiéter les esprits qui veulent avant tout, même avant le talent, la moralité dans les œuvres. Ils peuvent les inquiéter, puisqu'ils ont inquiété Balzac lui-même, et le meilleur moven de les défendre contre une critique juste, mais

BALZAC oo

élevée, n'était pas d'accuser du cani que Lord Byron reprochait à l'Angleterre une société qui aurait mieux valu si elle eût été hypocrite... L'hommage à la ne nous distinguait pas en 1834. Les livres qu'on publiait alurs sont encore là pour l'attester, ainsi que les réputations bâties sur ce grossier pilotis qui finira par s'écrouler et se fondre au souille du temps. Au lieu de supposer ce qui n'existait pas, comme Balzac a fait dans la préface de ses Contes, il fallait simplement rappeler l'intention de fauteur et bien déterminer l'effet et l'intluence de son livre. C "était plus franc, plus mâle et plus sûr.

<Jui ne le .-ait? ce qui fait surtout le danger d'un livre, c'esl le dogmatisme de l'erreur ou la caresse à la passion contemporaine, qu'un redouble eu la cani. <>r, les Coules drolatique* sont nets d deux causée de perturbation profonde. Ils ne sont ni l'expression d'une société vivante, ni même L'œuvre d'un huniine vivant; car Balzac semble avuir traversé le tombeau pour les écrire et pris une âme de ce passé qu il a vuulu peindre. Tour de forée d'arcbéologie littéraire, '--Contes, qui seront appréciés un juur et rangea but Lee hauteurs de l'art, ne seront jamais populaires. Leur effet ne sortira | 'l arcane

littéraire OÙ le vieux langage dans lequel ils sunl écrits

duit nécessairement les retenir. Assurément, si un livre semblable avait |>aru à la date de la langue qui

s'y trouve parlée, il aurait l'ait le même mal que ceux

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de Boecace, de Marguerite de Valois, de Rabelais et de tant d'autres rieurs, charmants et coupables, et il partagerait la mèine condamnation et la même peine devant l'Histoire. Mais ce frais écho de l'éclat de rire du Passé dans des ruines couchées à terre, n'insulte rien et ne peut plus rien renverser. Nous savons à quoi nous en tenir sur ces moines que la frivole Renaissance a tympanisés parce qu'ils portaient des cuculles. Nous savons que tous ces capuchons étaient le génie, la vertu et la civilisation du monde ! D'un autre côté, ce ne sont point quelques plaisanteries de fabliau sur le mariage, lesquelles traînent dans les Gaules depuis qu'il y a des Gaules, et que toute la piété du Moyen Age n'interdisait pas à l'esprit gaulois, qui peuvent faire un mal bien grand dans un temps où c'est l'institution même qui a été attaquée et où l'adultère a été glorifié philosophiquement comme un droit. Balzac a dit suprêmement bien que, pour lire son livre, il fallait de impureté de cœur, et c'est peut-être ce qu'il y a de mieux à dire de tous les livres où la passion est vivement montrée, cette passion d'ailleurs inévitable, car sans elle l'art, qui prend son point d'appui et son assise dans la nature humaine, n'existerait plus.

« Ores donques, — a dit le prestigieux conteur « avec la cordialité d'une bonne intention, — prenez « ceste œuvre comme unggrouppe ou statue, desquels « ung artiste ne peut retraire certaines pourtraic- « tures.... » Et, de bonne foi, y a-t-il à faire davan-

tage?... En face de l'œuvre d'un talent consommé, no nous faisons pas les iconoclastes d'une moralité déplacée ici et rétrécie. Pensons à la sagesse et à la largeur de l'Église romaine. Que de fois elle a eu la charité de l'intelligence pour des chefs-d'œuvre qu'une mire moins forte aurait effacés! Que de fois elle a la issé, avec une sublime indulgence, le Conte drolatique, sorti de la fantaisie d'un artiste aux intentions pures, s'enlacer aux frises de ses cathédrales el rire aussi sur ses portails!

Cela dit, pour l'honneur de la vérité et pour l'apaisement d'une conscience dont Balzac sentit noblement les murmures, je n'aurai plus qu'à exprimer en peu de mots le jugement du critique littéraire sur un livre inouï, de première originalité dans limitation, et qui enlève désormais le sens à ce mot d'inimitable que l'on voit prodigué dans les traités de littérature.

De tous les livres sortis du fécond cerveau de Balzac, j'estime, comme lui, qu'artistement c'est le premier... L'inspiration n'en est pas personnelle à l'auteur, dira-t-on. Mais si on admire un grand poète dramatique parce qu'il a la force de s'effacer et de parler à travers le personnage d'un autre, que doit-on t de Balzac, qui, pendant trente Contes plus longs

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qu'aucun drame, parle à travers la passion, les manières de voir et la langue vraie du xvie siècle? Cependant, si étonnant que cela puisse paraître, ce n'est ni cette faculté de déplacement, ni cette souplesse de Protée, qui me frappe et me ravit le plus dans les Contes. Ce n'est pas même l'éclat d'un coloris et le fini d'une peinture qui rappelle les plus grands maîtres sur toiles de la Renaissance, et fait de ce livre quelque chose de plastique qui se sent aux yeux comme dans la pensée. Non ! c'est le don le plus rare et le plus exquis que de grands génies, et de très grands, n'ont pas toujours trouvé dans leur talent et n'ont pas déposé dans leurs œuvres : je veux dire la naïveté, sans laquelle il n'y a pas de grâce toute-puissante et absolue dans les petites choses, et la bonhomie, sans laquelle, dans les grandes, il n'y a pas de complète grandeur.

Naïveté ! bonhomie ! la Critique n'a jamais — il me semble — assez insisté sur ces qualités et sur leur importance. Elle les a quelquefois notées, en passant, comme deux causes de jouissance pour l'esprit, deux dons heureux, mais elle n'a pas assez rendu compte de tout ce qu'elles donnent de supériorité à l'intelligence et à ses œuvres. Jusqu'ici cela est resté à l'état latent et obscur. Ni dans les arts, ni dans les lettres, pas de mérite suprême sans la naïveU et sana une honhomie profonde! La simplicité même, cette étoffe du sublime, ne suffit pas. Pour une critique qui va au

fond, sous les contours et sous les lignes, Homère est un bonhomme, et Horace, le poète aux sensations pénétrantes et fines, le sentait bien quand il l'appelait : Bonus Humérus. Cependant Homère est un grand, -a-dire un poète qui n'appartenait pas à cette ère du monde où la bonhomie put être développée dans l'esprit <»u dans l'âme humaine, car elle correspond à la vieillisse de l'humanité. C'est nous, les derniers venu-; d'ici-bas, qui avons blanchi sous le faix de la science et des sensations de la vie, c'est nous qui pouvons posséder dans toute sa force et sa plénitude cette vertu de bonhomie, inhérente à tous les talents, qui nous prend le plus à la poitrine et qui rend humain ffctéal! •!<' n'ai pas à rechercher ici L'âpre et colossale bonhomie de Michel-Ange, ou la naïveté qui ouvre si fleur, avec ses yeux de Jésus, dans Raphaël. Il faut me borner aux choses littéraires. Mais, en littérature, plus l'œuvre et le talent seront profonds, plus nous retrouverons ces deux qualités iliriniscules. Les auteurs dramatiques sont moins eux-mêmes que les autres écrivains; cependant, prenez Shakespeare, l'impersonnel Shakespeare, dans les poésies de récit ou de sentiment qui nous restent d prit si formulai

ryet s il h y BOuril pas avec cette bonhomie familièrement sublime que le bonhomme Corneille avait comme le non pareil La Fontaine, et qui fait plus grand Walter Scott, lequel l'avait aussi, que ses rivaux de renommée, Gœtheet Byron, qui ne l'avaient pa-

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Or, ce sont ces deux qualités incommunicables, et après lesquelles il n'y a plus rien à citer dans les formes et les mérites de la pensée, que Balzac a montrées dans les Contes drolatiques comme il ne les a jamais montrées, du moins au même degré. Dans la Comédie humaine, on rencontre bien çà et là des types et des tableaux d'une bonhomie adorable, mais ce n'est pas là le ton ordinaire de l'écrivain ou la qualité la plus en relief de l'inventeur. Dans les Contes drolatiques, au contraire, la naïveté et la bonhomie ont une expression continue, et versent partout les lueurs de leur surprise ou les ombres de leur profondeur. Ici, l'artiste ne manque jamais cet accent ineffable qui fi t mourir le pauvre Jean-Paul de chagrin, car ilTentendait en lui, comme Beethoven, le sourd, entendait sa musique, mais il ne put jamais le faire sortir de sa pensée. Dans ces Contes, Balzac est donc supérieur, par la continuité du sentiment et le naturel de l'expression, à ce qu'il est dans la Comédie humaine. Les historiens littéraires qui s'occuperont un jour de Balzac avec le respect et le sérieux que l'on doit à cette Majesté intellectuelle, reconnaîtront, je n'en doute pas, la vérité d'une observation que je n'ai qu'indiquée, et ne me donneront pas de démenti.

C'est une idée fort heureuse de l'éditeur des Contes drolatiques que d'avoir fait illustrer ces Contes par Gustave Doré. Balzac, avant d'écrire cette épopée tout en épisodes où, malgré l'absence du rhythme, la poésie coule à bords aussi pleins que dans le lit transparent des strophes de l'Arioste, Balzac avait vécu longtemps dans la fécondante intimité de Rabelais ; comme la belette de la fable, il s'était engraissé dans ce vaste grenier d'abondance... Or, par une singulière analogie, qui a été une loi de conduite pour l'intelligent éditeur, Gustave Doré a aussi passé avec Rabelais ses premières années d'invention et d'étude. Avant d'illustrer Balzac, il avait illustré (on se rappelle avec quel éclat!) les œuvres du Maître de la Gaye Science. C'est par Rabelais que lui était venu son commencement de renommée. C'est par Balzac, fils de Rabelais, qu'il va l'achever.

Riais il j 8 mieux que la renommée : c'est le talent qui sert à la conquérir. Eh bien, si naturel qu'il soit •'t d'une primesauterie aussi jaillissante qu'il puisse être, le talent de Doré relève de Rabelais encore plus directement, m c'est possible, que la renommée qu'il lui doit ! Il est aisé de le reconnaître : l'enfant robuste — car c'était presque un enfant que ce jeune homme

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quand il illustra Rabelais — a été nourri de moelle de lion par l'immortel Centaure. Il a couché sur ces reins fauves et musculeux où semblent avoir grandi trois hommes d'un mérite inégal et d'un génie différent, mais trois maîtres : ïéniers, Callot, Rubens ! C'est dans la lie vermeille dont le front home iqu*1 de Rabelais est rougi que Doré a trouvé, probablement, le coloris de son crayon. Alliance de mots qui n'est pas trop forte ! C*est, en effet, de Doré que l'on peut dire que son crayon a du coloris. Sans préjuger complètement l'avenir d'un jeune homme dont les défauts tiennent à l'impétuosité de la vie, nous osons dire que cet avenir restera marqué de l'influence premier que le talent de l'artiste gardera toujours à son iront la trace enflammée du baiser mordant de R b liais, A cela nul grand inconvénient sans doute. Quel talent relève de soi seul?

11 n'y a pas plus de talents autochtones qu'il n'y a de peuples autochtones, et, d'un autre cù-té, ce n'est pas Rabelais qui déformera jamais la tète, épri son génie, qui aura reposé ou médité sur ses mains inspirées, lui si grand artiste qu'on ne pense qu'à son art lorsqu'il pétrit l'ar.^il" la plus grossière, et que, par la forme, il l'égale au marbre le plus pur !

Il est 1res difficile de donner littérairement une idée exacte du talent actuel de Gustave Doré. Et je dis actuel, parce que cet esprit exubérant changera plus d'une fois sa voie avant de découvrir celle dans laquelle il devra rester. Ce n'est pas un peintre, du moins dans les Illustrations que nous avons sous les . C'est à peine un dessinateur, et cependant c'est un artiste (on l'appellera comme on voudra qui pro doit des effets merveilleux avec des moyens presque nuls. 11 agit sur un bout de papier de trois doigts, et, insoucieux trop insoucieux peut-être!) de la correction de la ligne, il rappelle, dans ces conditions que je m' veux ni dissimuler ni affaiblir pour donner une idée de ce talent étrange, oui ! il rappelle involontairement les trois maîtres que j'ai nommés, et qui ont comme du sang luxuriant de Rabelais dans les v< de lei Évidemment, il n'a pas la bonhomie

pleine de profondeur des deux Téniers, - car ifa n\. ces talents si semblables qu'ils n'en font plus qu'un dans la mémoire des hommes, — mais il en a i fatigue burlesque et L'emportement 4a

as l'idéale noblesse de Callot, 1" plus idéal des artistes, qui élève la caricature aussi bout qu'elle peut monter, transforme la réalité sema cet

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de la tenir d'une main puissante, nous pose des mendiants magnifiques drapés dans leurs guenilles comme dans des manteaux de rois, et des bourreaux tortionnaires à tournure d'archange, dardant la triple épée de feu au dos des coupables, mais il en a souvent l'audace, la cambrure, le tortillement italien, ce mouvement de serpent ou de diable (c'est la même chose depuis la Bible qui donne aux types de l'auteur de la Tentation de saint Antoine ce je ne sais quoi de provocant et de passionné qui est certainement un des charmes de l'enfer. Enfin, de Rubens, qui vient tout écraser avec ses toiles splendides, il n'a pas, il ne peut pas avoir la plantureuse grandeur, l'enthousiasme de la chair vivante, la sensualité du coloris et les bacchanales de palette, mais pourtant il nous fait penser aux ardentes couleurs de ce maître de la couleur, quand, avec un peu de noir et de blanc, — une fumée d'estompé, un rien presque, à ce qu'il nous semble, — il incendie le ton des objets, lustre les étoffes les plus chatoyantes, et verse à flotsla lumière ou la distribue en pointes d'éclairs! Art inouï, mais tout en effets, et en effets inexplicables. Là est surtout l'originalité de Doré, là est la magie, mais aussi le danger de sa manière. Une telle manière (et si réussie !) qui, pour faire illusion, n'a besoin ni de coloris ni de dessin, doit avoir son danger comme elle a son ivresse. Un jour, s'il n'y prenait pas garde, le dernier trait du dessinateur pourrait disparaître dans

le prestige, et la magie dévorer du coup le sorcier.

Mais en attendant ce résultat funeste, que la Critique doit montrer de loin à Gustave Doré pour qu'il s'efforce de l'éviter, il s'est rencontré que la manière du jeune artiste, de ce créateur, difficile à classer, qui se joue des formes en leur communiquant la vie, a trouvé son emploi le plus heureux dans les Contes drolatiques de Balzac. Si nous voulons nous rendre compte de nos différents ordres d'impressions, le drolatique n'est pas le fantastique, mais il y touche par le côté heureux et dilaté de la nature humaine. Il y a donc dans les Contes drolatiques de Balzac un fantastique qui, certes ! n'est pas celui d'Hoffmann ou d'Edgar Poe, mais qui s'appuie sur une réalité dont les proportions sont exagérées ou joyeusement grimaçantes; et c'est à cette partie fantastique et impossible des Contes, où les faits, sous l'exhilarant caprice du conteur, cessent d'avoir les lignes, la mesure et le dessin des choses humaines, que la manière de Doré s'est le mieux ajustée.

On a beaucoup parlé de Doré comme d'un homme sachani bod Moyen Age sur le bout de son crayon, et nous n'avons rien à ajouter à cet éloge. Maisons, châteaux forts, églises, rues, hommes d'armes, hauts barons et baronnes, moines, routiers, écoliers, ribauds et truands, il nous a montré tout cela comme tout cela fut (pittoresquement parlant), avec des détails infinis d'archéologie et des connaissances appropriées; mais,

selon moi, ce mérite, que je reconnais, est bien inférieur à celui qu'il a quelquefois (s'il l'avait toujours!) de bien' interpréter son texte et d'ajouter à la pensée de Balzac un sentiment très individuel. Le reste n est que de la vignette, mais ceci est de l'invention. Seulement, quand cette vignette est empreinte de la touche spectrale du noir Goya, ou quand elle allonge les spirales ou les perspectives de Martynn dans un espace suffisant à peine pour un premier plan, il faut que l'invention qui l'efface ait une incontestable valeur.

Et voilà ce qu'on n'a point assez remarqué dans les Illustrations qui nous occupent. Le Moyen Age! «Jui n'a pas fait du Moyen Age, plus ou moins heureusement, dans sa forme plastique, depuis le romantisme ?... Le Moyen Age, c'est-à-dire des casques à visières, des hennins, des cuirasses, des capuchons, des faucons sur le poing, qui ont leur physionomie de tapisserie ou de haute-lisse, qu'était cela quand il s'agissait des personnages, des passions et des drames de ces admirables récits? Qu'était l'oripeau historique quand il s'agissait de faire voir, comme Balzac la voyait sons la loupe grossissante de son observation drolatique, cette nature humaine à deux masques, comique et tragique tout ensemble, mais plus comique que tragique encore, comme toujours?... Doré, qui est un artiste vrai, a pensé, lui, à bien autre chose qu'à daguerréotyper tout le mobilier dune époque, armes et bagages, et il s'est mis à peindre, en pied et en es-

prit, les divers personnages des Coules, puis, s'inspirant des différentes scènes de ce drame multiple, à composer des tableaux. De ses portraits, quelques-uns sont de véritables chefs-d'œuvre, et Balzac, s'il vivait, les reconnaîtrait comme il les voyait dans sa peu Mais pourquoi flatterai -je Doré, de qui j'attends beaucoup, -il ne veut pas s'abandonner à cet hippogriffe de la fantaisie à tous crins qui n'est pas l'Imagination féconde, laquelle plane comme une Muse et ne rebondit pas dans l'espace comme un monstre fabuleux : Ckimera bombinarts in va<uo, a dit le prince de toute sapience... Dévergondage n'est pas fécondité! La courtisane Impéria dans toutes ses effigies, l'évéque de Côire, le < ardinal de RagUse, le François Ier de la .'/'/' du Roy, l'hôtelier des Trois Barbeaux, le moine Amador, le sire Julien de Boys-Bourredon, si mélancoliquement beau de regards et surtout de bouche, sont des portraits i><,,sés et qui honorent autant l'intelligence que la main Mais dans cette longue galerie il y ;i aussi des figures manquées, ou répétées, ce qui est bien pi> ; car la puissance trahie n'est pas de l'impuissance, tandis que la stérilité est bien plus qu'un mail. ' une misère. Pour qui connaît h1- Contes

de Balzac, il n'existe pas le moindre rapport entre hi sénéclialed'Armignac, le Succube, « la preude et cl femme, la dame d'HocquetouVille », la Blanche « du bonhomme Bruyn e1 ■ l:<rUit'-Ia-Repentie », et pointant, à. cela près de quelques détails de costume, d'un

profil plus net, d'un menton plus ou moins empâté, c'est toujours le visage mat (la beauté de la chair sans intelligence) de la courtisane Impéria qui passe sous tous ces hennins comme une domination, comme une fatalité de la pensée de l'artiste, et qui nous fait nous demander si cette hantise obstinée du même type est une obsession dont le peintre est trop homme pour pouvoir se débarrasser.

Et ce qui est arrivé à Doré pour les portraits a eu lieu aussi pour les tableaux. Toutes les scènes qu'il a empruntées aux intarissables beautés de ces Contes, qui regorgent de situations, nesontpas également venues avec la même vigueur d'invention ou la même compréhension profonde. L'interprète n'a pas toujours traduit la couleur, et le brave enfant est quelquefois tombé des griffes de l'aigle auquel il s'accrochait dans les airs. Seulement, quand Gustave Doré a vaincu la difficulté, il l'a bien vaincue ! Quand il a réussi, c'a été complètement. Je citerai entre autres, comme une situation emportée du crayon et de la fantaisie puissante, le « clouement » de la Billette à la muraille par le sire d'Àrmignac, dont l'exécution est d'une férocité et d'un comique qu'on n'eût jamais cru pouvoir mêler. Le mouvement du connestable est terrible et grotesque à la fois. Il fait rire et il fait trembler. Dans la rage de son coup, il a cassé son épée, et quelle épée ! dans la gorge de la « meschine » ; et, comme si ce n'était rien de fait, il se retourne et s'en va chez sa femme avec

une brusquerie et une torsion de râble comme en doivent avoir les taureaux furieux. Le dos de cet homme, ainsi retourné, vaut un visage, et son casque, qui masque sa tète, vole en éclats, crevé par deux cornes qu'il semble qu'on voit croître, tant elles s'élèvent dru sur ce front fécondé 1 Je citerai encore la scène où Boys-Bourredon apprend qu'il va mourir pour la connestable. La connestable n'est pas comprise comme je le voudrais, mais Boys-Bourredon remplit tout de son attitude héroïque. Il se dresse sur les pointes de ses bottes d'acier, en dilatant une poitrine assez vaste pour sonner, sans se rompre, vingt-quatre heures du cor de Roland. Il se grandit pour faire plus de place à la mort qui vient. Avec un geste de triomphe, il montre le ciel où il va monter parla mort et l'amour, et c'est ainsi que les paroles du conteur sont magnifiquement accomplies : « Au veu du geste et de la face brillante « de cet homme de couraige, la connestable feut férue « en plein dans le cueur. »

C'est aussi dans ce Conte, où l'accent de Shakespeare alterne avec celui de Rabelais, que, sur les paroles du conteur, « i'espée des marys est un beau trespas de « guallanterie, s'il y a de beaulx trespas », Dort- en invente un de ce fantastique corporel qui est l'outrance d'une réalité gigantesque. Un jeune homme i mettre à genoux, les mains jointe-., aux pieds dv B8 dame de beauté, pour la requérir d'amour, quand une foudre de fer, l'épée du mari, vu à mi-corps dan-

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l'ombre, s'abat sur le damoiseau et le fend, du haut en bas, comme le couteau d'un enfant partage une pomme. Les deux quartiers de cet homme, ainsi fendu par une blessure si longue et si béante, sont debout, quoique séparés, et son cœur, jaillissant de sa poitrine, saute, fusée sanglante, sur les genoux de sa maîtresse évanouie, comme s'il la connaissait encore! Les détails de cette scène épouvantable sont traités avec une brutalité de vérité et une grandeur de nature physique qui rappelle les tragédies et les exploits d'un temps où les hommes envoyaient leur cœur à leurs maîtresses, où les maris le faisaient manger à leurs femmes, et où Godefroi de Bouillon partageait, d'un revers d'épée, un Sarrasin jusqu'àla ceinture, en entamant le garrot du cheval ! Gustave Doré a la vision de ces temps, qui ont cent coudées dans l'imagination des hommes. Les effets qui en résultent pour l'art et les yeux ne troublent pas un talent aussi hardi que le sien. Ainsi, dans le tableau que je viens de raconter, il y a un effet de profil extérieur et intérieur produit par la tète ouverte, et qu'il faut voir pour le comprendre et même pour comprendre le genre de hardiesse du talent de Doré.

L'audace... Non ! ce n'est pas assez dire : la crâne-

rie dans l'audace, c'est en réalité ce qui distingue le talent de ce jeune artiste. Doré a la confiance de la jeunesse, du SUCCè6, et d'un talent dont il a senti les

-aillemenls de bien bonne heure. lia tou! confiantes... et cette fougue qui est une espérance et qui, le jour qu'elle se contiendra, sera une force... Mais, comme beaucoup d'artistes plastiques, il se lie un peu trop à la matière, à la matière qui trahit souvent ceux qui l'aiment le plus! C'est dans l'art un hardi . une espèce de roi des Ribauds (pour

parler Moyen Age), ce qui est toujours une royauté, en en attendant une autre meilleure, que nous désirons lui voir conquérir. Doré, qui comprend si bien le côté physique du Moyen Atge et n'a peur d'aucun détail poignanl ou immonde des passions naïves de ce temps, n'en comprend pas si bien le côté pur, fermé, intime et religieux.

Par là, il a de grands progrès à faite et son intelligence du Moyen Age à compléter : il n'est pas chrétien... Balzac, lui. malgré son rire rabelaisien et ifl plaisanterie du x\T siècle, est un chrétien, même danses C<>)i(<>>. 11 rit. mais comme quelqu'un qui aime. Sa plaisanterie n'est jamais v< nimi i al presque une i Dtiment chrétien pénètre cette gêné euse nature, apte a recevoir u giron koul oe qt

noble, chaste et grand, oe bon génie aussi chaud et aossi délicat qu'un bon cceurl 11 fallait être chrétien et chcvaleroqur c'est tout un) pour écrire : /'- ,

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rance d'Amour, Berthe-la-Repcntie, etleFrère d'Armes, récits merveilleux et touchants, d'une inspiration entièrement étrangère au xix° siècle : les plus divins morceaux du livre de Balzac. Car l'homme s'élève vers ce qui est divin par la tristesse bien plus que par la gaîté, et les perles du rire sont moins belles que les perles des larmes. Gustave Doré n'a pas su toucher ces sujets comme son modèle, et cependant il n'est, certes! pas incapable de grâce et de mélancolie. L'homme qui (dans le Péché véniel) a trouvé la scène du tête-à-tête conjugal au sommet de la tour formant balcon, et a peint la pauvre Blanche, la main dans la main de son mari, se détournant du superbe Minotaure héraldique, dont le casque fermé a comme un rictus d'ironie, pour regarder ailleurs « en resvant à « son ami absent », a certainement, dans la gerbe de ses facultés, les deux charmantes fleurs de la grâce attristée et de la rêverie chaste ; mais il les meurtrit dans ses mains, qui, comme celles de ses héros, finissent par être trop gantelées... La préoccupation artistique de Doré est si matérielle que c'est moins l'homme que l'armure, la femme que la robe armoriée, qui projettent chez lui l'orgueil ou la terreur. Le costume est une des parties les plus considérables des Illustrations de Doré. Il y déploie un luxe d'imagination qu'il n'a point au même degré quand il s'agit de la physionomie de ses personnages. Il a des manières de faire flotter des plumes sur la tète qui dis-

pensent de la tète ! L'identité du personnage est dans l'air presque humain de ces incroyables panaches. Mais, précisément, ce qui le fait si splendide et si fée dans l'animation des choses matérielles, le rend parfois mesquin quand il s'agit des choses de l'âme. C'est ainsi que, dans ce roman sublime, le Succube, quand il veut exprimer la dévorante séduction de cette Goule des cœurs, qui les suçait avec un simple regard jusque dans le fond de la poitrine, il figure cette puissance du regard par un rayon qui ressemble à un effet de soleil entrant par une porte ouverte et terminé par une griffe énorme... Un tel symbolisme est grossier et parfaitement indigne de l'artiste qui, dans le Fr re (formes, a trouvé les deux yeux vivants du portrait, Luisant si bien dans les ténèbres, et tirant, de leur expression seule, tout ce qu'ils ont de terrible et de merveilleux ;

J'ai dit tout sur Gustave Doré et sur ses Illustrations, qui sont encore de la bibliographie. Il m'a paru valoir mieux qu'un éloge et ne pas craindre un examen impartial et désintéressé. Je l'ai traité comme un artiste qui doit un jour compter ou décompter avec la Gloire. Tel qu'il est ici, c'est un talent incorrect, mais plein de prestige, étonnant, charmant et dangereux. Ses Illustrations des Conlet drolatique»

sont un progrès dans sa manière et donnent un intérêt de plus à ce chef-d'œuvre, aux yeux de ceux pour qui la lutte d'un vigoureux talent avec un vigoureux génie est un spectacle digne d'attention,- de sympathie et même de respect.

Les éditions, les éditions correctes, soignées dans le texte et hors le texte, deviennent aussi rares que les livres. Balzac, le premier homme littéraire du xixe siècle, et qui en a fait le premier livre, devait tenter des éditeurs intelligents, qui ne pensent pas seulemont à consommer une grande etbelle affaire, mais, pardessus le marché, à s'honorer. Balzac vaut bien pour le moins, pédanterie à part, la plupart de ces vieux manuscrits grecs qu'on retrouva au xve et au xvie siècle, et qui furent imprimés, par les Lévy du temps, avec un respect, un amour, et presque une piété qu éditeurs n'ont plus guères ! Dans un siècle et demi ou deux siècles, recherchera-t-on la nouvelle édition du Balzac (1) comme on recherche toujours les éditions du xvie siècle ? Telle est la question. Il est encore trop tût pour la résoudre, mois on peut la pos<T. 11 n'en a guères paru qu'un polit nombre de volumes, qui ne renferment encore que quelques romans de la Comédie

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