RANG
Un prêtre révolutionnaire ne l'est jamais comme un autre homme, témoin ce brelan de prêtres apostats, Sieyès, Fouehé, Talleyrand, trois visages qu'on ne peut confondre avec nul autre de leur temps. L'auteur du Roman d'une Conspiration n'a pas tiré de la foule de tous les conspirateurs qui mettent leur vie au jeu, et bravement l'y laissent, ce Goujet, et surtout ce Rochereuil, qu'il fallait marquer d'un signe à part, — comme ce Redgauntlet, par exemple, qui est aussi un conspirateur, et que le génie de Walter Scott a marqué, pour que l'imagination le revoie toujours dans ses rêves, de ce fer à cheval sur le front, signe du malheur de toute une race, qui perd toutes les causes pour lesquelles elle combat, sans que jamais son courage faiblisse sous le poids de cette sombre et désespérante fatalité!
Et s'il ne l'a pas fait pour la tête principale, — pour Kochereuil, — pour son Rochereuil, — l'a-t-il fait pour les ligures moins exigeantes, et secondaires? Ah! se rappeler le Redgauntlet de Walter Scott, voilà qui est mortel à l'œuvre de Ranci mais comment ne pas s'en souvenir?... Comment ne pas se rappeler cet k&ant chef-d'œuvre, dont la simple comparaison aurait du être pour Hanc une lumière et un idéal? Comment ne pas se rappeler tout cet univers qui tourne dans Walter Scott autour de cette conspiration entreprise dans l'intérêt du prince Edouard, et les centaines de personnages 9'agitant dans les magnifiques épisodes de cette conspiration manquée, tous
sublimes dans leur incroyable variété, les uns ressortant de l'Histoire, les autres ressortant delà vie! Chez Ranc, au contraire, excepté un mufle assez drùle d'espion, qui voudrait avoir aussi sa petite conspiration pour faire croc-en-jambe à la police, — fantoche d'espion, qui est aux terribles et impérissables figures de Contenson etde Corentin (dans une Ténébreuse affairé] ce que le Brididi du vaudeville serait aux plus glaçantes figures de Shakespeare; — excepté ce marmouset d'une originalité comique, dont l'idée était heureuse, mais qu'il fallait creuser davantage, il n'y a pas un personnage vraiment individuel dans ce Roman d'une Conspiration. Ni le juge d'instruction et sa servante, — un profil fuyant de Béranger, — ni If. Bourgeois, le maire de Poitiers, — ni les deux autres espions , Degranges et Méhu, — ni les personnages historiques , qu'il fallait d'autant plus intensément peindre qu'on ne les nommait pas et que leur visage devait crever le masque d'incognito que l'auteur leur attache, — ni le jeune frère de Rochereuil, — ni sa mère, — ni la femme aimée de Rochereuil, profonde comme une grisette, fusain à peine indiqué de fille facile, — rien de tout ce monde ne sort, ne se détache, mais tout reste blafard, exsangue, indécis et inanimé, sous la plume la plus mâle, la plus appuyée, la plus énergique et la plus amoureuse d'énergie. Phénomène au moins singulier !
Et il ne l'est pas, cependant. C'est que cette plume, bonne pour la guerre et pour l'Histoire, pour l'histoire qui se fait ou pour l'histoire faite, n'est pas la plume du romancier, de l'homme de la nature humaine désintéressée, à l'observation suraiguë, à la grande bonhomie, à la rêverie poétique, qui est le fond indispensable du romancier. En voulant aborder le roman, je crois sincèrement qu'elle s'est fourvoyée. Elle a été tmtéepar tout ce qui tente plume à cette heure. Elle a voulu, elle aussi, avoir son roman. Mais elle obéissait si peu à une vocation, que le roman qu'elle asongé tout d'abord à faire n'est ni de fantaisie, ni de sentiment, ni d'observation, mais un roman politique qui se rapprochait de ses préoccupations ordinaires. Cetle idée — militaire — d'une conspiration, a fasciné le polémiste, qui allaitcontinuer de faire la guerre à tout ce qu'il hait, en la racontant... C'était si bien cela, et si peu la vocation du romancier qui le décidait, que le livre luimême — i R m d'une Conspiration — ne semble qu'un prétexte pour lancer toutes les bordées d'un esprit de parti accumulé, exaspéré depuis des années au fond d'un homme, el d'un homme qui a les sentimenls très profonds. L'absence même décomposition et d'unité de rhythme dans les développements du livre
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de Ranc, et ses interruptions (ce sont ces interruptions que j'appelle ses bordées) contre l'empereur Napoléon , les gouvernements qui ne sont pas la République, l'armée, le sacerdoce, la magistrature, la police, le prouvent de reste. Lui, penser sincèrement à écrire un roman? mais à tout bout de champ le journaliste accourt! Je reconnais toutes les idées de la minute présente . Le voilà, avec son talent, il est vrai, mais ce n'est pas là le talent qu'il faudrait, et c'est même à se demander quelquefois si Ranc, en écrivant l'Histoire l'écrira-t-il plus tard?...), tiendrait actuellement son noble esprit plus haut que ses passions d'homme de parti? Je ne sache pas de plus triste spectacle. Seulement, il l'est pour moi seul... Pour moi seul, qui voudrais ici u n livre éternel, et qui n'y trouve qu'un livre de passio n et de circonstance. Quant à Ranc, je suis bien sur qu'il n'aura pas un seul regret. C'est comme quand je lui dis que malgré son titre : le Roman d'une Conspiration^ il n'est pas romancier, Ranc ! Qu'est-ce que cela lui fait, à ce violent accumulé, à ce tenace combattant pour la cause qui a perdu ses conspirateurs, qu'est-ce que cela lui fait de n'être pas romancier et que la Cri tique le lui reproche?
Il le sait peut-être aussi bien que moi.