‹ Romanciers d'hier et d'avant-hierChapitre 28 sur 32 · XAVIER AUBRYET ET ALUÉRIC SECOND · texte numérisé non relu

XAVIER AUBRYET ET ALUÉRIC SECOND

femme comme les autres... quand elles sont charmantes. Le roman d'Albéric Second est l'histoire d'un amour né dans les circonstances les plus inattendues et les moins propres, semble-t-il, à faire naître l'amour dans une âme...

Il faut être, eneffet, un écrivain très suret trèsmaitre de soi pour avoir osé la circonstance, et l'état mental et physique, et l'immonde costume dans lequel, dès les premières pages de son livre, l'auteur fait apparaître son héros, attaqué de folie, fuyant son cabanon, se présentant, effaré, aux yeux de tout Paris, en plein théâtre Italien, dans la loge de la comtesse Alice. Pour toute femme et pour tout lecteur, une pareille apparition pourrait empêcher à jamais l'amour de l'une et l'intérêt de l'autre. Mais Albéric Second n'a pas craint de jouter dans son livre avec cette difficulté qu'il s'est créée à plaisir et qu'il a vaincue, avec cette terrible première impression qui presque toujours décide de tout en amour. La délicieuse comtesse Alice finit par aimer, comme Juliette aime Roméo, le fou, ignoble de costume et de terreur de fou poursuivi, qui a cherché un refuge dans sa loge, qu'elle n'en a pas fait sortir comme elle le pouvait si elle avait dit un seul mot, et à qui (pour que tous les détails les plus contraires à l'enthousiasme et à l'amour y soient) elle a fait l'aumône, en lui donnant un petit portefeuille dans lequel se trouvent trois billets de mille francs. Certes ! voilà qui est diablement

rude à accepter. Eh bien, on l'accepte ! L'histoire d'Albéric Second est si bien racontée, il la fait glisser sur des événements si ingénieusement inventés, et la capitonne de tant de naturel et de rondeur dans la manière dont il la conte, qu'on finit par comprendre que la comtesse Alice ait pu aimer le fou — en cravate rouge et en chemise bleue — qu'elle a traité comme un mendiant. Par exemple, malgré sa loge aux Italiens et son hôtel à Paris, ce n'est pas, chose curieuse ! la comtesse Alice qui est parisienne, dans le livre si parisien d'Albéric Second. A peine si une italienne aurait pu aimer jamais un homme qu'elle aurait vu dans l'état de dégradation où l'auteur a mis son René Derville. Mais une parisienne! c'est impossible ! Stendhal raconte, dans son livre de Y Amour, qu'il a tué l'amour dans le cœur d'une femme qui commençait d'en avoir pour un homme, en lui disant seulement qu'il faisait avec sa cravate ce qu'on appelle la lessive du Gascon, ce qui, d'ailleurs, était parfaitement faux. A partir de cette affreuse plaisanterie, la cristallisation ne se fit plus, dit le machiavélique Stendhal dans sa langue singulière. C'était bien une parisienne, celle-là !

Mais si la comtesse Alice ne l'est pas, le reste du roman l'est trop. Tout y est parisien au plus haut degré : les événements, les figures, le langage, la plaisanterie, et, comme dans la Semaine des trois jeudis (un autre roman très réussi d'Albéric Second), jus-

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qu'aux crimes. C'est un crime bas, en eflêt, comme on n'en commet qu'à Paris, que l'inscription sur tous les murs, pour la déshonorer, du nom de la comtesse Alice et de celui de son amant entrelacés et accompagnés de cœurs percés de flèches. C'est aussi un crime ignoblement parisien, que le vitriol par la figure de la Semaine des trois jeudis. En province, on ne connaît guères ces lâches horreurs. Pour cela, il faut la jolie civilisation de Paris, syphilisé, comme disait un jour Raymond Brucker, jouant sinistremcnt sur le mot. Albéric Second, qui me fait l'effet d'être un très habile constructeur de romans, quant aux faits qu'il ramène très bien à ses fins, Albéric Second, qui a peut-être dans l'esprit, sans qu'il en ait conscience, ses 7 ois Mousquetaires, s'amuse et s'attarde, au lieu d'attaquer quelque long sujet de récit, à un roman de chronique, fait avec des événements de chronique, 3t il esl si naturellement et si habituellement chroniqueur qu'il n'écrit même pas en italique, dans son roman, une foule de locutions qu'on ne comprendra peut-être que dans dix ans, à cent cinquante lieues de Paris.

Grave inconvénient — je ne le dirai jamais assez — que de se bastionner ainsi dans des genres de littérature si restreinte. On ne sait pas, quand on a du talent, ce qu'on y étouffe. S'il m'était permis de me citer. — et pourquoi pas, puisque je vais m'accuser d'unr faute? — je dirais que j'ai commencé aussi, dans l'ordre du roman, par une chronique parisienne.

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Cela s'appelait Y Amour impossible, et cela était parisien de mœurs, de langage, de corruption raffinée et nauséabonde, d'ennui et de préciosité. Seulement, je m'aperçus bientôt que les plafonds sous lesquels je voulais vivre étaient trop bas, et je revins presque immédiatement à l'observation élargie et à la grande nature humaine, hors de laquelle — comme en religion l'Église romaine — il n'y a pas, en littérature, de salut !

11 y a des succès, — mais d'un jour, — des succès de mode et d'engouement d'autant plus grands peutêtre qu'ils sont plus courts, mais qui ne valent pas mieux en durée que des succès de coterie. Tenez ! en Angleterre, où il y a aussi des littératures restreintes à côté de la grande littérature, vous avez vu ce qu'est devenu le roman de high life qui eut, au commencement du siècle, un tel succès, que Pelkam commença la fortune politique de Bulwer... Rien n'est resté de ce genre de roman. Il s'en est allé avec les vieilles lunes. . . Et c'est comme cela que s'en iront peu à peu tant de romans et de compositions de notre pays où Paris, le tic de Paris, le parlagede Paris, les mœurs banales et coulées de Paris, tiennent évidemment trop de place, — des œuvres de talent pourtant, mais qui n'en ont pas assez pour lutter contre l'influence qui les diminue, et pour les élargir et les faire durer.

Et je sais bien ce qu'on objectera. Les parisiens littéraires, et il y en a eu de charmants et presque

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