‹ Romanciers d'hier et d'avant-hierChapitre 30 sur 32 · ALEXANDRE DUMAS FILS · texte numérisé non relu

ALEXANDRE DUMAS FILS

C'est un vieux mot : « Les livres ont une destinée », et qui dit destinée dit mystère. Quand l'homme ne comprend plus rien à la vie, il invente et il applique, à. tort et à travers, le mot de destin... Et il en est de même pour la Gloire, bien souvent aussi incompréhensible que la vie. Le livre célèbre que voici, ce livre de Manon Lescaut -1 , exalté, exulté, adoré; ce livre quia pris et enlevé — sans avoir rien de la force d'un tourbillon — les imaginations et les cœurs, est un de ces

i. Manon Lescaut, avec uue préface d'Alexandre Dumas {Constitutionnel, 2 mars 181 J. Glady frères.

288 ROMANCIERS D'niER ET D AVANT-HIER

livres à destinée que la Critique n'a pas encore expliqué. Et comment l'eût-elle pu?... Incompréhensiblement enivrant, ce livre l'avait elle-même enivrée et fait danser devant lui, comme David devant l'Arche. Alexandre Dumas fils, dont il va être question ici, est un de ces derniers danseurs. Mais il avait été précédé de bien d'autres, attaqués de cette Sainte-Manon qui remplace la Saint-Guy !

Ainsi, un des premiers, il y a déjà bien des années, Alfred de Musset l'avait dansée, cette Sainte-Manon, dans des vers qui ne le compromettent pas, car ils sont superbes, — et d'ailleurs un poète de génie est toujours un danseur... par les ailes! Mais la Critique, mais tous ceux qui, depuis quarante ans et plus, conduisent l'opinion littéraire, et qui avaient la prétention de décider des œuvres de l'esprit humain ! Mais (pour nommer les plus acceptés et les plus célèbres) Sainte-Beuve, par exemple, ce sondeur, qui avait gardé pour la littérature son ancienne sonde de carabin; — mais Gustave Planche, cet esprit difficile et dégoûté ; — mais le bon Janin, qui, dans ses plus jolies gaîtés, avait à l'œil, perlant de son eau bête, la larme éternelle d'un Prudhomme attendri sur les honnêtes gens et la littérature honnête! — Ils n'ont pu, tous, se tenir tranquilles et fermes devant ce livre, qui les a grisrs et qui leur a inspiré, en admiration, les plus étonnantes saltarelles. Cela s'était, il est vrai, un peu calmé en ces derniers temps ; mais cela a repris et

c'est reparti de plus belle ! On a recommencé la farandole. Les frères Glady, dont j'aime l'audace en librairie, et qui promettent de nous donner, dans des conditions admirables de typographie et de gravure, tous les chefs-d'œuvre de l'esprit humain, ont commencé naturellement par ce chef-d'œuvre de Manon Lescaut, qu'ils croient peut-être le premier ! Il y a une édition Jouaust, devant laquelle Arsène Houssaye fait précisément ce qu'Alexandre Dumas fait devant l'édition Glady; il y a l'édition Lemerre; il y a l'édition populaire, — pour apprendre aux filles d'ouvriers à devenir des Manon Lescaut. Il y avait même, oubliée et digne de l'être, une vieille pièce intitulée Manon Lescaut, et on l'a remise à la scène, on l'a recampée, ù Rocambole ! sur le tremplin du théâtre ; on lui a dit : « Danse aussi, toi! » El c'est ainsi qu'après les moutons de Panurge, ont sauté les ours!

Eh bien, moi, je demanderai la permission de rester assis, au beau milieu de cette farandole universelle, et de ne pas me lever devant celle Hélène, cette ignoble Hélène de Manon Lescaut, qui, pour quelques écus, fait, h toute minute, de son Paris un Ménélas!... Alfred de Musset, qui a osé traiter de Sphinx celte fille, au cœur ouvert comme la rue et dans lequel il est aussi facile de descendre, a dit là une soltise de poète. Ne mettons pas une sottise de critique par dessus... Ce n'es! pas Manon qui est un Sphinx, c'est son succès! est incroyable, car, ce succès, on le tuerait peut-

290 ROMANCIERS D HIER ET d'aVANT-IIIER

être en l'expliquant; et, certes! avec les idées et les mœurs de ce temps, il n'est pas si difficile de l'expliquer.

Ne nous montons donc pas la tête. Manon Lescaut est tout simplement l'expression du matérialisme du xvine siècle rejoignant et embrassant au bout d'un quart de siècle, le matérialisme du xix°, qui avale le livre et le trouve bon... Trop près de la Révolution française et venant d'un homme trop médiocre pour qu'on fît beaucoup d'attention à son roman, il fut publié quand le sang allait tout à l'heure passer par flots sur cette société, fondue en boue, et qui avait été les chiffons du xvme siècle. Il en coula de deux espèces : d'abord le sang des échafauds, et puis le sang des champs de bataille, et tout le tempsqueces deux mares de pourpre, qui cachaient l'affreux fond de fange, s'étendirent sur la France, la coquine qu'on appelle Manon Lescaut ne fit pas grand tapage. Charlotte Corday, l'ange exterminateur de Marat; l'octogénaire abbesse de Montmorency, montant majestueusement ses quatre-vingts ans à la guillotine et y bénissant, avant de mourir, sa jeune porte-croix, qui va y mourir avec elle ; et les héroïques vivandières de l'Empire, la firent oublier, cette intéressante Manon! Tout le temps même que dura la fière épopée de l'Empire, les ro-

mans, cette nécessité de l'Imagination humaine au sein des plus terribles et des plus magnifiques réalités, avaient un autre accent que celui de ce prestolet d'abbé Prévost. C'étaient alors Delphine, Corinne, Alain. René, Malvina, Claired'Albe, Mallulde et beaucoup d'autres, dont on n'a point ici à discuter la valeur, mais dont — quoi qu'ils fussent — l'idéal était, du moins, aussi élevé que celui de Manon Lescaut était

Il fallut arriver jusqu'à 1830 pour que le livre de Prévost sortit avec éclat de son obscurité. Il fallut le dévergondage de l'imagination romantique pour voir dans ce livre — que je ne crains point d'appeler une pauvreté littéraire — des beautés qui n'yétaient pas... assurément moins corrompus qu'au temps peint par l'abbé Prévost dans son livre et le redoutable Laclos dans le sien, par la raison que nous avions traversé le sang de deux époques sanglantes et que le sang, n'importe comme il soit versé, purifie toujours, nous n'en avions pas moins, péché originel ineffaçable! quelque chose du principe morbide qui avait putréfié nos pères, et il nous en restait assez dans l'âme pour trouver charmante l'abominable sincérité de ce type de Manon I it. El ce l'ut justement ce mot-là que les critiques employèrent L'ont-ils assez sifflé, ces merles 1 II est autant dans Planche que dans Sainte-Beuve. Manon

Mit était Bincère '■ Elle était délicieuse et touchante parce qu'elle était Bincère, parce qu'elle était naïvement cynique, parce qu'elle était inconsciemment

292 ROMANCIERS D'ilIER ET d'avANT-MER

malpropre, parce qu'elle obéissait à son instinct de fille, — à cet instinct qui s'est si largement développé chez les femmes depuis notre admiration insensée pour cette lâche, immonde et superficielle Manon Lescaut ; car elle est tout cela ! Les chiennes aussi sont sincères. Elles ont aussi la sincérité et le vagabondage de leurs instincts. Leur histoire, si on l'écrivait, ne serait cependant rien de plus que de l'histoire naturelle, et il n'y a pas à s'attendrir sur de l'histoire naturelle, ainsi que des benêts corrompus s'attendrissent sur l'histoire naturelle de Manon.

Et comme, depuis 1830, le matérialisme du xvnr siècle, interrompu par le spiritualisme philosophique de la Restauration, trop vague pour lui résister, a repris la société moderne qu'il s'est définitivement asservie ; comme Sainte-Beuve, sceptique autant que Planche, lui a survécu et est devenu résolument matérialiste au déclin de sa vie, marquant en lui le progrès des esprits vers cette effroyable erreur absolue dans laquelle le monde presque tout entier verse en ce moment, le succès de Manon Lescaut devait grandir et a grandi. Il s'est exaspéré. Que dis-je? il est devenu fécond. La Manon de l'abbé Prévost a pondu les autres Manons dont regorge la littérature actuelle. Manon Lescaut a été l'atome générateur de ces drôlesses qui y pullulent, comme une plaie d'Egypte, et qu'on nous a données avec les variétés du genre, qui ne sont pas très nombreuses, allez! rien n'étant plus bête que ces

lilles-là. Manon Lescaut, ce roman bon pour des portières, disait l'empereur Napoléon à Sainte-Hélène, a produit les A/ me aux Camélias, les Bovary, les Fanny, et tou'.es ces sincères qui suivent tranquillement leur instinct, comme un âne qui trotte suit le sien, et vont naturellement, sans grande fougue, sans combat, sans hésitation, sans scrupule, de Tamaut qui leur plaît à l'amant qui les paie, quitte à revenir à l'amant qui leur plaît quand l'autre a payé! Elle a enfin inauguré l'avènement de la fille, qui jusque-là n'avait régné que dans l'histoire de la prostitution humaine, et daté son ère dans la littérature et dans la préoccupation des écrivains.

L'un des plus comptés parmi eux, l'auteur de la Dame aux Camélias, se devait à lui-même de faire une préface à Manon Lescaut, puisqu'on la rééditait avec cette l'urie. Il se devait de la trouver un chef-d'œuvre. Il était bien assez orfèvre, monsieur Josse ! pour trouver cela. Il n'y a pas manqué. Les frères Glady ont compris Lear affaire, — et lui, la sienne. Nous avons eu fameuse préface qui semble, aux trembleurs devant le talent de Dumas, le dernier mot de toute critique possible sur ce livre, irrévocablement immortalisé, et qui semble dire aux trembleurs : Si on s'y

29Ï ROMANCIERS D'ilIER ET D AVANT-MER

frotte, on s'y piquera! Cependant, moi, je cueillerai quelques roses sur celte préface... Certainement, le scalpel affilé de Dumas, qui est un anatomiste et non pas un moraliste comme le croient les imbéciles, vaut mieux et va plus avant que la sonde de Sainte- Beuve, cette mince aiguille à tricoter. L'œil à fleur de tète de Fauteur du Demi-Monde voit mieux son sujet que l'œil trouble de cet ivrogne de Planche, infiltré de madère. Mais sa critique, puisque critique il a voulu faire, n'est pas plus de la critique que la leur.

C'est du matérialisme sur du matérialisme. Voilà tout! En effet, pour bien juger un livre, il faut être au-dessus de ce livre par la doctrine ou le point de vue central, et Alexandre Dumas n'est qu'au niveau de celui-ci. Livre matérialiste, critique matérialiste. En critique, Dumas n'aurait pas même sur ce livre le droit du mépris; car le mépris doit tomber de haut. Il doit tomber toujours d'un principe, d'une idée, d'une vérité. Quel est le principe, quelle est l'idée, quelle est la vérité de Dumas?... D'ailleurs, il ne méprise pas l'œuvre de l'abbé Prévost. Il l'admire, au contraire. Il ne méprise pas la Manon. Comment donc? il la trouve ravissante ! Il la peint avec le vermillon libertin d'un Fragonard ou d'un Boucher. Il la trouve même utile et il s'en sert contre l'homme... Justicier inférieur, ne comprenant la justice que comme un talion, il oppose la femme à l'amant, l'entretenue à l'entreteneur. L'homme — pour parler comme parlerait Dumas —

souille, use et fait crever la femme, et la femme le lui rend. Elle souille, use et fait crever l'homme. Vampire à vampire, goule à goule! Et c<>st bien! dit-il radieusement. (Test un rendu pour un prêté. Et là-dessus le fameux moraliste tire l'échelle, comme le bourreau après pendaison. Il ne pouvait pas ne point la tirer, quoiqu'il ne puisse pendre personne. Pourquoi condamnerait-il Manon? En sa qualité de tète dramatique, Dumas ne voit que les faits. Il n'est impressionné que par l'action. Mais les motifs de l'action, les voit-il?... Quels sont-ils pour lui?... Oui ou non, sont-ils de la fatalité d'organisation ou de circonstance?... Et si ce n'est pas de la fatalité, c'est nécessairement de la liberté, delà liberté dont l'homme et la femme abusent aussi horriblement l'un que l'autre et l'un envers l'autre. Et si c'est cela, le péché, le vice, le crime, commencent ici, et il n'y a plus à chanter la chanson vengeresse et perverse de cet excellent Dumas, cette chanson de sauvage bondissant autour de son ennemi : Va, ma fille! continue, fais ton œuvre, paye-toi des muscles de cet homme, de sa fortune, de sa raison, de son sang, de son honneur, de son àme. Poursuis ton niivre! fais nous du fumier!'» Mais il y a à dire nettement et sans broncher : « Tu es une coquine a prendre au chignon, comme les exempts du roman t'y prennent pour te jt'tor à la charrette! car il ne faut pas que les femmes qui liront ta vie deviennent, en la lisant, des coquines comme toi! » Il y a enfin à condamner et à

296 ROMANCIERS D'niER ET d'aVANT-MER

flétrir cette sale histoire qui révoltait le génial bon sens de Napoléon ! Et il y a aussi à flétrir la société du xvme siècle, dont cette histoire est sortie comme un de ces animalcules, dit Dumas, qui sont la pourriture de la vie! Seulement, les livres ne se font pas tout seuls. Ils ne sont point de la génération spontanée. Il y a un esprit et une volonté qui les conçoivent et qui les écrivent. Il y a un auteur responsable, qu'il faut toujours juger dans la liberté, coupable ou innocente, de sa puissance !

Et c'est ce qu'Alexandre Dumas n'a pas fait et ne pouvait faire. On se ressemble de plus loin. Il ne fait identiquement dans sa préface que ce que l'abbé Prévost fait dans son roman. C'est le même procédé. Il constate : « Constater une chose, — dit-il pour excuser « l'immoralité du livre de Prévost, — n'est pas la glo- « rifier, » et, content de cette distinction presque naïve, il ajoute, comme s'il était médecin, et il se croit toujours un peu médecin, Dumas: « Le médecin cons- « tatela phthisie et il n'en fait pas moins tout ce qu'il « faut pour la guérir. » Il est vrai qu'il ne la guérit pas. Il ne la guérit pas plus que la nosographie de la b issesse et du vice de Manon Lescaut et de Desgrieux ne guérit de leur vice et de leur bassesse toutes les Manons et tous les Desgrieux de la terre. Pardieu! je sais bien, et qui ne le sait? qu'on n'est pas un guérisseur parce qu'on est un descriptif. Et, d'ailleurs, il ne s'agit ici ni de guérison ni de description : il s'agit

uniquement et exclusivement Je critique, — et d'une critique qui, pour être complète, pour mériter ce nom de critique, doit être tout à la fois esthétique et morale, parce que toute œuvre de littérature ou d'art s'adresse nécessairement, et du même coup, à l'intelligence et au cœur. Alexandre Dumas, qui a pour l'abbé Prévost le respect qu'on a pour son père, croit l'innocenter en le disant candide. Mais le vieux diable d'abbé, qui s'est fait à lui-même deux préfaces, et qui se sent un peu gêné dans sa soutane quand elle s'accroche par trop au jupon de Manon Lescaut, se débat et n'entend pas être si candide que le prétend son panégyriste, et n'en est pas moins lié par lui, pour notre édification éternelle, à ce pilori de candeur. L'abbé Prévost a été candidement tout ce qu'il pouvait et devait être, dit Dumas. 11 a été un poète candide et un candide historien. Eh bien, pour historien, c'est faux! Il n'a pas été historien du tout. 11 faut en rabattre ! 11 n'a été qu'un chroniqueur. Un chroniqueur adéquat à

ionique, attelé à sa chronique, plat comme sa chronique ; exact, mais bête comme un photographe par avance. Or, on historien n'est pas un chroniqueur. l'n historien ne s'oublie pas. ne s'efface pas, ae s'abolit

ne disparait pas dans les faits de son histoire, comme le fameux habit du chevalier de Gramont dans les sables mouNants. L'historien intervient toujours dans son histoire* ll> intervient de sa pensée, dosa réflexion, de sa personne tout entière. Tacite intervient

298 ROMANCIERS D"lIIER ET d'àVANT-IIIER

dans Tibère. Quant au poète, c'est-à-dire au romancier, il est temps de montrer, par-dessus la tète de Dumas qui l'admire, ce qu'il est, dans Manon Lescaut.

Il n'y est pas plus que l'historien. Poète veut dire inventeur, et, selon Dumas, l'abbé Prévost n'a pas inventé son roman. Il resterait donc ici le poète du détail, du récit, de la mise en scène et du style, qui sont bien aussi de la poésie ; mais ce poète-là n'y est pas davantage. L'abbé Prévost, à qui on a donné du génie à jour fixe, l'abbé Prévost, qui ne valait peut-être pas l'abbé Cottin, a continué d'être, dans son roman de Manon Lescaut, l'infatigable distillateur d'eau claire qu'il a été dans les cinquante volumes qui ont ruisselé de sa plume et inondé le xvme siècle; et même la boue de Manon n'y a rien changé, et, c'est là le seul phénomène de ce livre, elle ne l'a teinté d'aucune couleur. Elle coule toujours, sans aucun reflet, venant de sa surface ou de son fond, cette eau insipide! cette potée d'eau morte et incolore qui est le style de l'abbé Prévost! Il a beau nous raconter la vie de cette fille, qu'il nous dit si jolie et si voluptueuse, il ne rose ni ne rougit son récit de la fraîcheur de sa jeunesse ou de l'émotion de son plaisir. Il y a des peintres qui plongent leur pinceau dans tous les tons de la palette, d'au-

très dans une seule couleur : dans le bistre, dans le vermillon, dans l'encre de Chine, dans la céruse. L'abbé Prévost trempe le sien dans l'eau. C'est un pot à eau qui est sa palette. Le portrait qu'il fait de Manon ne se voit pas. C'est un portrait abstrait, composé avec des couleurs comme celles-ci : « Ses charmes dépassaient « tout ce qu'on pouvait décrire », ce qui est commode pour s'en dispenser ! « Elle avait un air si fin, si enga- « géant! » Mais montrez-le donc, cet air-là! « L'air de o l'amour même ! un enchantement! » L'enchantement n'est qu'un effet dans l'âme, et je voudrais voir la cause de cet effet, c'est-à-dire la personne qui le produit. Elle n'est point ici ; cherchez-la! Certes! je n'ignorais pas que la couleur plastiquement littéraire était à peu près inconnue au xvme siècle. Je sais comme est écrit Gil Blas et même Candide; mais j'avoue que je n'ai jamais rien vu de pareil au verre d'eau claire du style de Manon Lescaut, qui n'a jamais été chauffé, même au bain-marie, par la passion de son autour. Toutes les infamies qu'il raconte de cette fille, qui fait de son amant une dupe, puis un fripon, et, plus qu'aimable dans l'infidélité, lui procure et lui envoie gratis une autre maîtresse pour qu'il ne soit pas trop de loisir pendant qu'elle lui est infidèle, ne tiédissent pas une minute ce style qui bouillonnerait d'indignation et de colère sous la plume d'un autre écrivain ! Le rêeil de Manon Lescaut n'a pas l'air de se comprendre... Il va toujours son amble tranquille,

300 ROMANCIERS D'HIER ET D'aVANT-UIER

chargé de choses dégoûtantes, comme le mulet chargé de reliques, et ce malheureux récit, qui ne se doute de rien, s'en revient toujours de Pontoise... Est-ce cela que Dumas appelle de la candeur ?... Je ne crois pas qu'il ait existé fibre moins artiste que dans l'abbé Prévost, ce gros mollasse, à la bouche de douairière, au menton canonical, aux yeux de myope et à la crapaudine, du portrait qui orne le volume et qui doit être ressemblant... 11 est bien du xvme siècle. Malgré son eau claire, il en a la rhétoricaille. Elle nage çà et là dans son eau. « 0 dieux! ô dieux! » au lieu de Dieu, dit-il mythologiquement, ce prêtre. Il dit aussi, pour sortir de Saint-Lazare : « Rompre mes fers. » — « Elle m'assura — fait-il dire à Desgrieux « encore — que son cœur était à moi et qu'il ne rece- « vrait jamais d'autres traits que les miens... » Voilà les siens, à l'abbé Prévost! Pour ce qui est de la composition de son roman, — de ce roman qu'il n'a point inventé, selon Dumas, — il en a du moins inventé les invraisemblances. Mais on est si heureux de se régaler de l'amour indécent de cette fille et de son... mettez le mot, si vous l'osez ! qu'on passe par-dessus les détails les plus incroyables et toutes les impossibilités. J'en voudrais pourtant indiquer quelques-unes... Ainsi, ce chef-d'œuvre de roman n'existerait pas sans des parents qui envoient leur fille au couvent, au lieu de l'y conduire eux-mêmes. Cette fille de dix-sept ans. qu'il faudrait surveiller, car elle a des accrocs déjà à

son tour de gorge, et qu'on envoie au couvent pour lui dompter le tempérament, s'en va par les coches, avec un domestique, parle avec le premier venu dans les cours d'auberge, et soupe avec ce premier venu, le même soir! Cesi comme çat dit Dumas. Le vieux domestique qui l'accompagne murmure bien un peu, — et moi aussi, et vous?... Murmures qu'il n'a, du reste, qu'à ravaler, le brave homme! C'est elle-même, cette fleur de dix-sept ans et du mal, dirait Baudelaire, qui, dans cette auberge pleine, descend le matin, tire les verrous et se jette à Desgrieux qui l'enlève! Ici, le coup de foudre du cœur se confond avec le coup de foudre de la chaise de poste ! car la chaise de poste arrive aussi vite que l'amour... Voilà d'où sort toute Manon Lescaut! Et dans la suite ces belles choses continuent. Un jour, Desgrieux, désespéré des infidélités de sa maîtresse, qui va si ingénument de son amant qui plait à ses amants qui paient, se réfugie au séminaire de Saint-Sulpice ; mais elle l'y vient chercher et l'en fait sortir, sans que personne, dans ce se minaire ouvert à tous les vents et à toutes les dames, lui dise seulement: Où allez-vous? Un autre jour, quand il faut sortir de Saint-Lazare, Desgrieux, qui appelle rompre ses fers casser la tète d'un portier d'un ■ >up de pistolet, trouve un supérieur d'une bénignité si charmante que ni dans le moment, ni plus tard dan s iuts du roman, car Desgrieux continue de cultiver cet aimable supérieur, il ne lui parle de cette ba-

302 ROMANCIERS D'niER ET D'AVANT-HIER

gatelle d'une cervelle de portier brûlée sous ses yeux I Il y a encore un autre coup de pistolet, dans Manon Lescaut : c'est celui qui tue le frère de Manon; mais je veux mourir si on sait pourquoi. Jamais les faiseurs de ce temps-ci, les forçats à la ligne du feuilleton, qui rompent leur ban en sautant par-dessus tous les murs de la vraisemblance, ne s'étalent mieux par terre, dans le mélodrame impossible, que ce sauteur d'abbé Prévost! Quand Desgrieux tire sa maîtresse de l'hôpital, il la déguise et lui donne sa propre culotte, et il s'en passe, lui! Il s'en passe sans inconvénient. Il sort hardiment sans culotte. Il va jusqu'à Chaillot sans culotte, — on ne dit pas si c'était en hiver, — et il s'établit dans une auberge avec sa Manon, sans que personne lui fasse la moindre observation sur son absence de culotte. C'est ainsi que dans ce chefd'œuvre de sincérité, disent lesgrands critiques Sainte- Beuve, Gustave Planche et Dumas, le grotesque, l'incroyable et le ridicule, s'ajoutent agréablement au crapuleux !

Et j'ai cité pour être cru. J'ai opposé au prétendu chef-d'œuvre la réalité de cette pauvre œuvre, qui a volé la gloire, cette monnaie de la poche des sots. Elle peut la garder, et elle la gardera, soyez-en sûrs! Elle

ne sera point condamnée à la rendre. Il n'y a pas que prescription ; il y a mieux. Les volés croient l'avoir donnée. Jamais, selon moi, mystification ne fut plus grande et plus obstinée que cette gloire faite à Manon

I >n<t, d;ms un pays où nous avons des romans de la force de ceux de Balzac ! Balzac aussi a peint des filles.

II faut bien les peindre, puisqu'elles sont partout, puisqu'elles envahissent tout, puisqu'elles grimpent à tous les étages de la société moderne, dans cette crue montante des mauvaises mœurs! Mais il lésa peintes à la flamme de son génie, et cette flamme brûle tout et purifie tout. Ses courtisanes, à lui, sont idéalisées et punies. Même l'avilissement dont il les frappe, il l'idéalise, et cet avilissement n'en est que plus terrible... Tenez! comparez-les! comparez Esther, Josepba, madame Marneffe, et toutes les grandes coquines de Balzac, à cette misérable Manon Lescaut, qui n'est qu'une copie, dit Dumas, quand elle devrait être une création, et ne parlons plus jamais de cette coquinette !..

Ces deux ouvrages, qui ont vécu et qui vivent encore dans l'imagination des hommes, cette nouvelle édition (qui sait?) va peut-être les tuer... Alphonse Lemerre n'a rien négligé pourtant pour éterniser la popularité de ces deux romans d'une popularité vieillie. Le texte en est très soigné. De très belles eaux - ! >rtes de Pille, plus pittoresques et plus espagnoles que le livre même, l'ornent et font mieux que de l'interpréter; elles lui donnent plus de caractère qu'il n'en a.

1. Gil Blas ; Le Diable hoiteux (Constitutionnel, 18 novembre 187

306 ROMANCIERS d'RTER ET d'aVANT-HIER

L'éditeur de Le Sage (1) a trouvé là une réputation bien établie, un écrivain réputé pour un des premiers dans l'ordre du roman ; une de ces célébrités faites par le siècle qu'elle amusa et acceptées sans bénéfice d'inventaire par le nôtre, qu'elle n'amuse plus; un homme enfin qui passe toujours presque pour une des gloires de la Littérature française. Il a pris Le Sage sur le pied où le xvnT siècle, le préjugé et la tradition littéraire, l'ont mis. Il a dit au public : « Puisque vous le trouvez un grand romancier, le voilà ! Régalezvous des beautés de V oiseau! Les critiques le jugeront, et c'est une occasion que je leur offre de dire un dernier mot, s'ils en ont un à dire, sur cet homme grandement classé et déjà classique. Pour ma part, je ne fais que mon simple métier d'éditeur en éditant Le Sage et en donnant à la Critique une belle occasion de faire le sien. »

Et elle le fera; et ce sera probablement inutile qu'elle le fasse; mais, n'importe! il sera fait... La Critique sait trop bien la force des choses acquises et acceptées par l'opinion pour croire les arracher, en deux temps, à l'opinion, et les reprendre. Ce qui est acquis demeure acquis, en France surtout, en ce pays frivole et routinier, — et routinier justement parce qu'il est frivole, parce que revenir sur un jugement, c'est réfléchir, et qu'on ne revient pas quand on a si

i. Lemerre.

lestement et si étourdiment passé. Dans un pays où le Mot est tout, les cliché, t sont indestructibles. Le Sage a le sien. En France, il n'y a guères qu'en politique et en religion que la tradition est méprisée. Mais, quand elle serait une erreur, elle est très puissante et très honorée en littérature, et elle y devient très vite un petit ciment presque romain de solidité... A l'heure qu'il est, où nous sommes respectueux pour si peu de choses et de gens, il n'est peut-être pas un lettré en France qui, en parlant de Le Sage, n'ûte respectueusement son chapeau : « Ah ! Le Sage, — dit-il, — l'illustre, l'immortel auteur de Gil Blas! » Confirmée, assurée par toutes les rhétoriques, par tous les Le Batteux battant aux champs, la gloire de Le Sage est une des mieux et des plus placidement assises des faciles gloires du xvme siècle. Ce sage conteur, qui s'appelle providentiellement Le Sage, ne ressemble guères, par exemple, à cet autre conteur à tous crins qui, dans ses romans et dans ses contes, est toujours le philosophe Diderot, ce diable au corps de Diderot! Il n'a, lui, ni ces idées, ni ce mouvement, ni cette flamme! C'est un conteur plus tranquille, plus désintéressé des passions du temps, plus bourgeois et plus honnête, mais d'une très petite honnêteté. Moraliste tout rond, dont on ignore les principes et que les rhétoriques, plaisantes cautions de son génie, appellent un grand moraliste et un grand écrivain, <it ne craignent pas de mettre entre La Bruyère et Beaumar-

308 ROMANCIERS D'HIER ET d'aVANT-RIER

chais, il ne doit rien pourtant aux violentes passions de son époque, si bonne pour lui. On dirait qu'il a vécu en dehors d'elles. Même les opinions de cette époque, sans monter plus haut, les partageait-il?... A si peu de distance de lui, nous ne le savons pas.

Ses romans furent probablement l'unique préoccupation de sa vie. Ses romans, qui sont moins pour l'esprit des amusements que desamusettes, semblent, dit le subtil et pénétrant Joubert, avoir été « compo- « ses au café, par un joueur de dominos, entre deux « parties ». Seulement, Joubert ne l'aurait pas prévu, cet heureux joueur de dominos s'est établi dans la renommée mieux qu'on ne s'établit au café, où l'on s'attable, mais où l'on ne reste pas, et il est resté à la même place dans une renommée tout de suite faite, et conservée par les générations qui ont suivi et qui se transmettent héréditairement les admirations enseignées et les réputations apprises... Et tout le monde est, plus ou moins, victime de cela! Un critique très fin, Anatole France, qui a écrit une notice sur Le Sage pour le compte de Lemerre, est entré lui-même dans le flot qui coule, ou plutôt qui stagne, de cette éducation littéraire ; il n'a pas voulu le remonter, et il a souscrit à la gloire de Le Sage tout en racontant sa vie: jusqu'aux coups d'épée que cet innocent a fait donner; car, chose étonnante! on s'est battu pour Le Sage comme pour une honnête femme ou une coquine. Pour qui donc ne se bat-on pas?... Un jour,

deux marquis se flanquèrent en son honneur un coup d'épée. Anatole France ornemente avec coquetterie, de cette anecdote, sa notice. Ainsi, le croirez-vous, races futures? comme disait Malherbe, on se sera battu, au xvme siècle, pour la plume de Le Sage, comme pour les violons de Gluck ou de Piccini, auxquels cette plume, sans éclat et sans vibration, ressemble si peu! Assurément, France est trop un homme d'après Balzac pour ne pas savoir ce que la plume de Le Sage vaut, pour ne pas trouver absolument dénuées de passion, de couleur et d'observation profonde, les aventures de Gil Blas ou du Diable boiteux, ces lanternes magiques sans magie! Mais il s'est gardé de le dire. « Les gens d'esprit font les

livres qu'ils lisent, » a dit Montesquieu. Malheureusement, les imbéciles aussi. Et Anatole France s'est rangé (discrètement, j'en conviens,] à l'opinion du plus grand nombre, qui n'est jamais les hommes d'esprit, sur les mérites de Le Sage, lesquels n'ont — que je sache — jamais été l'objetde la moindre contestation...

Alors même que la Littérature, jalouse de la Politique, a voulu, Mort-Dieu ! faire, comme elle, sa révolution, en cette époque romantique de 1830, on ne toucha pas au classique Le Sage... On touchait à tout, cependant, avec une charmante insolence. En ce temps-là, les réputations les plus majestueuses ont été remises brutalement au crible, mais on ne secoua même pas celle de Le Sage... On ne lit pas contre lui

310 ROMANCIERS D'niER ET d'aVANT-HTER

ce qu'on osa faire contre Racine, — et il demeura incontesté et tranquille à sa place dans la littérature française, comme sur son socle dans la galerie du Théâtre-Français. Il est vrai qu'il n'avait point cette supériorité dont on eût pu faire, en ce temps-là, jaillir une théorie ; et c'est ainsi que sa gloire profita jusque des facultés qu'il n'avait pas. Jeu curieux de la destinée! Ceux-là — les artistes fiers — qui travaillent pour la gloire ne l'ont presque jamais, du moins immédiatement. Il faut qu'ils attendent ! Le Sage, qui, toute sa vie, ne travailla que pour l'argent, n'eut pas l'argent, mais il eut la gloire. Il ne fut pas payé de la monnaie qu'il avait visée et que peut-être il estimait le plus. Il eut davantage. Mais connaissez-vous un bénéfice plus impertinent que celui-là ?...

Il était né riche, à ce qu'il parait, mais, dit la notice, il devint pauvre de bonne heure. Un tuteur infidèle lui mangea tout son bien, et il fut obligé de travailler pour vivre. Bonne occasion pour développer des facultés énergiques, quand on en a, et il en avait ; il était breton. Mais preuve aussi que ce ne fut point la Vocation, ce Destin du génie, qui le poussa, de ses mains inspiratrices, dans la littérature. Il avait été bien élevé. Il était ce qu'on appelait, en ce temps, un

bon humaniste. De Vannes, où il avait fait ses études, il vint à Paris, et quoique Anatole France ait de la fatuité pour lui et prétende que sa jeunesse et sa figure y plurent à quelques femmes, qu'il ne compromet pas, du reste, en les nommant, Le Sage prosaïsa bientôt sa vie dans le mariage et s'empêtra d'une femme qu'il épousa par amour. Il avait vingt-sept ans. Avocat, sans causes, au Parlement, et père de quatre enfants, en proie à ces tortionnantes délices paternelles qu'on savoure quand on n'a pas le sou, doué d'une intelligence plus apte à s'assimiler qu'à produire, il suivit le conseil de son protecteur, l'abbé de Lyonne, d'étudier la langue espagnole pour traduire des livres espagnols, et il se trempa dans l'Espagne des livres, au lieu de se tremper dans l'Espagne de la redite.

-t cette connaissance de l'Espagne par les livres, laquelle ne peut donner que des reflets, qui, dans les siens, nous donna une Espagne énervée et à réverbérations indécises, et non pas cette énergique Espagne,

aent resté d'un Moyen Age sublime, partout —

pté Là — eflacé! Le pauvre Le Sage ne se douta jamais de cette magnifique Espagne-là. Elle eût effrayé BS nature tempérée, à ce français du wui Au-si, dans le Diable boiteux, publié

avant '/ IBlas, et dont l'idée et les premiers chapitres appartiennent a Luis Vêlez «le «ïuevara, Le Sage

lit-il 8i cela peut s'appeler peindre?; une espèce

312 ROMANCIERS D'ilIER ET d'aVANT-UIER

d'Espagne à la française et à teintes adoucies. La couleur locale, de nécessité dans le roman comme dans la vie elle-même, n'était pas encore inventée. Elle aurait été une blessure pour la délicatesse du goût français. Elle aurait fait saigner cette ophthalmie... De peur de l'exposer à cela, Le Sage imita ces traducteurs (il en était un) qui francisaient, comme ils disaient, l'œuvre par trop étrangère, pour la faire mieux comprendre dans leur pays. Voilà — nous verrons les autres tout à l'heure ! — une des explications des succès de Le Sage. Il nous avait mis une visière verte pour regarder l'Espagne ensoleillée, qui nous aurait aveuglés de son âpre beauté. Il n'avait pas révolté le goût de sa nature par le spectacle d'une Espagne vraie, abrupte, profonde, et d'un éclat presque cruel. Il avait versé de l'eau dans ce vin de feu... Il avait glissé sur les mœurs de ce peuple si fièrement sérieux et si sombrement grave, avec la petite rose de la gaîté française à la bouche. Il avait cherché la comédie dans le pays qui y prête le moins, dans le pays le plus grandiose, quand il n'est pas le plus tragique! et il avait promené partout une ironie légère, native de France, et cette observation superficielle qu'il est facile à tout le monde de reconnaître, et qui n'est pas une découverte parce qu'elle s'arrête toujours misérablement à la peau!

Telles les qualités françaises et incorrigiblement françaises qui, dans le grand art du roman qu'il abor-

dait, sont des défauts immenses, et qui firent immédiatement réussir Le Sage. Aux ignorants des choses espagnoles, à ceux-là qui n'avaient pas étudié les mœurs de l'Espagne chez elle, le Diable boiteux et Gil Bios apportèrent la sensation d'une société nouvelle, et le terrible piment espagnol qui aurait emporté la bouche et qui pouvait se mêler à cette sensation, Le Sage eut la prudence de s'en abstenir. Il n'y avait là que de l'à-peu près historique, mais cela suffit aux imaginations débiles, des mœurs à fleur d'épiderme, mais sur lesquelles on n'était pas blasé. Seulement, ce ne fut pas uniquement cette nouveauté d'impression offerte à l'esprit français avec toutes les précautions exigées pour ne pas effaroucher cet esprit qui veut se retrouver partout, ce n'est point uniquement cette sensation qui fit le succès instantané du le boileux, et, plus tard, le succès du Gil Blas, plus grand encore... Ce fut aussi, — et ne vous y trompez pas ! — ce fut surtout le genre même du roman auquel on donnait pour théâtre l'Espagne, de ce roman qui s'appelle le roman « d'aventures », et auquel on pourrait donner pour théâtre tous les pays, parce que son infériorité est au niveau de l'esprit de tous les pays !... Quand on est très grand, on échappe, par sa grandeur même. Il faut que les imaginations s'apprivoisent à voir.' grandeur. Mais, quand on est petit, on est à la portée de ceux qui ne sont pas plus grands que vous, et qui, en vous trouvant, se retrouvent... C'est l'his-

314 ROMANCIERS D'ulER ET d'AVÀNT-HIER

toire du petit Le Sage... Au fond, il n'était qu'an artiste médiocre, de piètre conception et de plus piètre exécution encore. Il ne jeta sur rien des regards profonds. Sa langue est la langue correcte et limpide du siècle de Louis XIV, mais descendue de trente-six crans! Calme et pure, nulle part cette langue ne s'élève ni ne bouillonne. Ce n'est guères que la langue de l'abbé Prévost, le verre d'eau claire qui ne se change point en vin et pour lequel il n'y a pas de noces de Cana. Pour Le Sage, trop compté, par l'opinion badaude, parmi les grands romanciers, il ne s'agit, dans le roman, ni du développement dramatique des passions, ni de l'originalité des caractères, ni, à force d'observation, de l'invention dans la réalité humaine, ni de l'expression idéale des sentiments, ni de la beauté littéraire du langage. Que reste-t-il donc? Il reste l'aventure, — les petits événements qui se succèdent, s'entrelacent, et qui tiennent la curiosité en haleine.

Il s'agit pour Le Sage d'intéresser cette curiosité vulgaire, et il est lui-même d'un esprit assez vulgaire pour l'intéresser... Cette vulgarité foncière de l'esprit, on ne s'imagine pas comme c'est un bonheur, pour le succès, que de l'avoir, mais quand elle est mêlée avec quelques souples facultés d'emploi. Si puissante qu'elle soit, la vulgarité toute seule ne réussirait pas tout à fait. C'est cette vulgarité qui a fait la réussite de ceux-là qui ont, dans le roman, le plus monstrueu-

sèment réussi : l'abbé Prévost, par exemple, au siècle dernier, et, de nos jours, Alexandre Dumas et Dickens, — Dickens, pour le succès, l'Alexandre Dumas de l'Angleterre. Le Sage mérite d'être placé parmi ces monstrueux du succès. Il est un des premiers parmi ces amuseurs ; car je ne consentirai jamais à les nommer des romanciers, ceux qui précipitent l'art jusqu'aux foules, et le dégradent en le faisant populaire. Anatole France, qui est peut-être, plus qu'il ne croit, un démocrate littéraire de ce temps maudit, nous parle avec plaisir de l'effet que produisit le Diable boiteux sur « le petit laquais de Boileau ». Cela charme France ! Boileau, qu'il appelle « un vieux critique » qui ne comprenait rien aux talents de la belle jeuoesse, jeta le livre par la fenêtre et menaça son valet de le mettre à la porte. Je suis assez de l'avis de cette vieille bête (pour France) de Boileau. Je ne reproche point à Henri Monnier d'avoir fait le Roman chez la Portière, le meilleur coup que la Critique ait jamais porté à Alexandre Dumas, étant, moi, de ceuxlà qui se défient des génies capables d'enthousiasmer les laquai-!

(iil Blas en est un, d'ailleurs, un laquais ! Fripon en plus, proxénète, et, qu'on me passe ce vilain mot moderne si applicable au monde moderne! une canaille parfaite du plag abject accomplissement, et la société dans laquelle il l'ait ses pirouettes d'aventurier, en mtpar tous les métiers, est aussi abjecte que lui!

Le Sage a déshonoré la noble Espagne, sous prélexte de peindre la vile nature humaine. Mais quand on peint ce tas d'ordures, ce ne doit pas être avec le sourire d'une ironie sceptique qui ressemble à de l'indulgence ; ce n'est pas à l'huile qu'on doit peindre : c'est au vitriol! Encore là, du reste, une des causes du succès de Le Sage, que l'abjection de ses sujets et de ses héros. En cela, il est l'égal de l'abbé Prévost, son rival d'abjection et de gloire. Au degré de corruption et d'abaissement où était, au xvnr siècle, tombée la société française, on ne pouvait plus amuser cette société basse que par des peintures aussi basses qu'elle...

Misérable occupation, pour gagner sa vie, d'un homme médiocre qui n'a pas relevé par le talent ce qu'il a fait! Le Sage fut l'amuseur de son siècle, mais rien de plus. Lui qui ne fut jamais capable de créer un type (il n'y en a pas un seul dans ses ouvrages : Sangrado et Turcaret ne sont que des noms heureux), Le Sage a créé, sans le vouloir, quelque chose de plus mince et de plus odieux que ses œuvres. Il a créé cette chose moderne, le roman d'aventures, — qui va des Trois Mousquetaires à Rocambole ; — cette chose qui n'est pas littéraire, qui file, s'inter-

rompt et refile, au bas des journaux, sans autre raison que de toucher, comme un postillon, ses quelque sous à chaque relais. Le Sage a été le M. Jourdain inconscient de toutes ces proses, qu'il a faites sans le savoir. On pond toujours plus bas que soi. Le Sage a pondu le roman feuilleton. C'est pis, cela, que Gil Blas et le Diable boiteux.' On ne se doute pas des bâtards qu'on va mettre au monde pendant qu'on les fait... Le Sage ne se doutait pas qu'il sortirait de lui quelque chose comme Ponson du Terrail, qui est aux excréments actuels du feuilleton ce que lui-même, Le Sage, pouvait être à Ponson du Terrail... Or, ce genre qu'il a créé — le roman de feuilleton et d'aventures — est devenu la tyrannie et l'oppression de ceux-là même qui le méprisent le plus. Le feuilleton, dans nos mœurs littéraires, est le vestibule forcé du livre. On n'arrive au public et au livre que parle feuilleton. Un homme, un inconnu, devra publier quelque chef-d'œuvre d'ordonnance, d'unité, de concentration, d'analyse, qu'il faudra, pour qu'il parvienne au libraire et au public, qu'il passe par cette filière et ce laminoir du feuilleton. Balzac, ce colossal, a été obligé de se courber sous cette fourche caudine, et le feuilleton a quelquefois eu l'insolence de ne pas trouver amusants (c'est le mot dont on se sert, les chefs-d'œuvre que Balzac, l'Antonio de ce nouveau Shylock, donnait à couper dans la chair vive de son }<énie. Le feuilleton, c'est le fait- Paria qui vient souffleter l'idée, le sentiment, l'obser-

vation, au nom de ramusement des imbéciles qui ne comprennent ni l'observation, ni le sentiment, ni l'idée, et qui ne se passionnent puérilement que pour l'inattendu des circonstances et le hasard bête des événements.

C'est, en effet, évidemment pour eux que Le Sage a écrit. Ils lui trouvèrent du talent, un talent charmant. Quel honneur! Mais ils ne firent pas sa fortune. Il aurait certainement été plus heureux aveclesimbéciles d'aujourd'hui... Ils lui eussent payé cher ses lignes... S'il avait vécu dans cette glorieuse et adorable époque, il aurait peut-être gagné autant d'argent qu'Alexandre Dumas, le Roi du Feuilleton, à liste civile, — par parenthèse, le seul descendant de l'auteur de Gil Blas qui ait, je crois, dit un jour du mal de son père, pour faire croire probablement qu'il n'en était pas le fils... « Il faut égorger ceux qu'on pille, » disait Rivarol. L'imitation dans un genre de littérature est le vol honnête des besoigneux de l'esprit, qui cachent, sous le mépris qu'ils affectent pour ceux qu'ils imitent, I es mains qu'ils mettent dans leurs poches. Paul Féval, la grande victime du roman feuilleton, lequel a cent fois plus d'esprit et de fécondité que Le Sage, a du moins plus de franchise qu'Alexandre Dumas. Use reconnaît très bien de la dynastiede l'auteur de Gil Blas, et il a même écrit un livre bravement intitulé : Madame Gil Blas... Le Sage, il est vrai, à moins que la perspective de l'argent du xixe siècle ne l'eût sti-

mule, n'aurait jamais eu la verve de Féval ni la plume incomparablement multiple du gigantesque Dumas, ce Briarée du roman, dont les cent mains n'étaient pas toutes dans ses manches...

Mais il aurait vécu. De nos jours, Le Sage ne serait pas mort chétivement à Boulogne-sur-Mer, chez le

chanoine, son fils, gueux comme un rat d'église qui quitte le désert de son église, où il meurt de faim, pour la desserte d'un chanoine! Malheureusement, il ne faisait pas gras chez celui-là, et c'est là qu'il mourut à plus de quatre-vingts ans, indifférent aux

politesses de son siècle, n'entendant plus le bruit de sa renommée. 11 était devenu sourd comme un pot...

Son théâtre, car il avait commencé sa vie littéraire parle théâtre, avait tait, comme, depuis, ses romans, sa réputation. Mais ni Turcaret, qu'on prit longtemps pour un chef-d'œuvre, ni f'iis/iiii rival de son maître, ne firent plus rouler carrosse au pauvre Le Sage que le Gil Bios el le Diable boiteux. Turcaret, dont il ne reste plus que le nom, qui, à lui seul, vaut toute la pièce, a été claqué presque aussi haut que le Barbier de Séville et le Mariage de Figaro. Mais quelle différence entre Le Sage el Beaumarchais! Leurs pièc

tous les deux, représentent des sociétés finies ; mais Beaumarchais a donné l'immortalité de l'esprit à sa peinture.

Turcaret, aussi mort que les traitants du xvme siècle, n'a pas été conservé, lui, par l'esprit de Le Sage, comme le poisson dans sa glace. Rien, en effet, de plus glacé que cette comédie momifiée. La passion dans l'esprit n'était pas le fait de Le Sage. Quant au Crispin rival de son maître, un laquais encore, inventé par cet homme qui aime les laquais et qui est cher aux laquais ! c'est le dernier Crispin du théâtre et du monde ; car, dans le monde, s'il y a encore des laquais, il n'y a plus de Crispins rivaux de leurs maîtres, mais des maîtres rivaux de leurs laquais!! Comme, après Gil Blas et le Diable boiteux qui ne mirent pas le rond du moindre besant dans l'écusson de la gloire de Le Sage, qui ne fut que de gueules, il crut avoir pris un ton trop élevé et le baissa dans d'autres romans de pacotille : le Bachelier de Salamanque, Estevanille Gonzalès, la Valise trouvée, de même, du Théâtre-Français et de Ta, caret el de Crispin rival de son maître, il descendit et s'aplatit jusqu'au Théâtre de la Foire. C'était, pour son talent, s'en aller en eau de boudin. Mais l'autre (celui qu'on mange) lui manqua toujours...

Triste chose, n est-ce pas? dont ne le vengea pas sa gloire : il continua de porter, toute sa vie, des manuscrits...

Chez ses voisins les libraires.

Je crois, dit-il, qu'ils sont 6ons, Mais les moindres ducatons Feraient bien mieux mes affaires!

Ce vieux coq du roman d'aventures pensait comme le coq de la fable. La gloire était une perle trop fine pour son bec... On voit maintenant un peu mieux sur quoi cette gloire était fondée. On sait ce qu'elle pèse et quel est son aloi, et si cette gloire qu'il attrapa, au lieu de monnaie, ne Ta pas deux fois attrapé!

MARIE DESYLLES(1>

Voici un livre mystérieux, douloureux et charmant, dont on peut se demander s'il est plus que de la littérature, et si ce ne serait pas de la vie, — de la vie réelle, qui aurait palpité et brûlé là-dedans... Est-ce un roman ou une histoire?... On ne sait quel mystère I '«'nveloppe, que le succès peut-être un jour déchirera. Je viens d'écrire son titre. Il parait que ce nom de Marie Desylies, dont il est étoile, ne serait pas la vérit ible étoile. Ces Lettres d'une Réa Delcroix (2) inconnue, signées d'une Marie Desylies inconnue : pseudonyme sous pseudonyme, masque sur masque, sont-elles

1. /..•//, n d ■ H>a Delcroir (Constitutionnel janvier 1891'. j. Didier.

324 ROMANCIERS d'uIER ET d'aVANT-RIER

vraiment des lettres d'amour? — de ces lettres qu'on ne publie jamais, qui restent au fond des tiroirs et des cassettes inviolables, à moins que quelque main indiscrète ne les arrache au cercueil qui devrait toujours les emporter... Les Lettres de mademoiselle de l'Espinasse, morte en 177G, qui étaient des lettres d'amour, écrites à un homme qu'elle avait ardemment et cruellement aimé, n'ont été publiées qu'en 1809. On mit du temps à être indiscret. Mais les lettres de Réa Delcroix auront moins attendu. Elles ont trouvé des mains impatientes. Si l'amour qui les a dictées a vécu, il était vivant hier encore. Comment donc a-t-on osé sitôt les publier? Comment n'a-t-on pas craint d'étaler sous la vitrine d'un libraire ce cœur, tiède de ses derniers battements, comme, nous autres hommes, nous y étalons nos cerveaux ? Et cependant il n'y a pas à discuter. Le livre est là... Ces lettres de tant d'âme ont été envoyées à l'impression comme de la copie littéraire, et le cœur a beau me saigner de faire de la critique sur un pareil livre, de disséquer une vivante d'hier, — si ce n'est même pas une vivante d'aujourd'hui, — je suis bien obligé de vous en parler.

Mais si c'était de la copie?... Si ces lettres d'amour n'étaient qu'un roman, un roman d'un effet calculé dans le mystère dont on l'entoure et qui ne serait qu'une ruse de plus pour percer dans la publicité?... Parce temps d'imbécile clarté qui tombe sur tout avec indifférence, on se cache quelquefois pour mieux se mon-

MARIE DESYLLES 325

trer... Le voile impatiente, et, pour l'écarter, tente la main. Que ce soit donc un vrai nom que ce nom de Marie Desylles, ou que ce soit un pseudonyme, plus pudique que celui de George Sand qui ne l'était pas, si les lettres de Réa Delcroix sont un roman de femme, je suis plus à l'aise pour les juger. Elles tombent sous ma coupe littéraire. Je n'opère plus sur le cœur d'une personne qui aima, et le mien reste en paix, puisqu'il ne s'agit plus que d'un livre, et d'un de ces livres qui sont, chez les femmes, toujours plus ou moins inspirés par une vanité à contresens de leur nature. Eh bien, malgré ce que je viens d'écrire là, si les lettres de Réa Delcroix ne sont qu'un roman, il faut bien le dire : elles sont un roman de génie, tant elles paraissent une vérité ! Elles ont même de la hardiesse dans le génie, par le mépris qu'elles font des événements qui forment la traîne vulgaire de la vie, et par la préoccupation des sentiments que sa noblesse est d'exprimer. Le croira-t-on ? Il n'y a dans tout ce flot d'amour, qui déferle d'un bout à l'autre en ces lettres éloquentes, qu'un seul événement, en dehors de cet amour qui est le fond du livre, et encore qui ne s'y accompli! pas. A un certain moment de ces lettres, l'homme aimé d<- Réa Delcroix a la pensée de s'arracher des bras qui lf retiennent pour se jeter dans les bras de Dieu. Il veut lire prêtre. Cette résolution, qui ne dure qu'une minute, est la seule circonstance étrangère au magnifique développement d'amour qui est l'intérêt profond

326 ROMANCIERS D'HIER ET d'aVAM-DIER

de ce roman par lettres sans égal ; car Clarisse et Delphine et les Lettres de deux jeunes Mariées sontpleines d'événements. En général, les romans écrits particulièrement parles femmes sont beaucoup plus faits par la mémoire qui se souvient que par l'imagination qui invente. Mais les lettres de Réa Delcroix ont, elles, ce caractère qu'il est impossible de ne pas les croire torrentueusement sorties du cœur pour tomber sans ratures sur le papier, salamandres vivantes dans un style qui est une flamme ! Et si, trop souvent, oui ! trop souvent, la femme d'esprit se mêle à la femme de cœur, en ces lettres aussi spirituelles — et c'est leur défaut — qu'elles sont palpitantes d'émotion, l'esprit, du moins, n'y empêche jamais l'émotion de naître. L'émotion est toujours plus forte que l'esprit en elles, et c'est là même ce qui fait douter du roman.

Or, si le roman disparaît, il n'y a plus là que des lettres, — des lettres sans aucun souci littéraire, sans aucune ambition que celle d'exprimer l'amour dans la nudité passionnée et pure d'une âme vraie. Alors, encore, ce qui était facile à la Critique quand il s'agissait des combinaisons d'un roman, devient extrêmement difficile lorsqu'il faut rendre compte de cette adorable chose qu'on appelle des lettres d'amour, pour en faire apprécier intégralement la délicate et opulentebeauté .. Il n'y a plus là, en effet, ni plan qu'on puisse saisir, ni mise en œuvre, ni drame, ni visée d'art quelconque, mais seulement les tendresses et les transports d'une

MARIE DESYLLES 327

âme exceptionnelle, dépaysée par sa supériorité dans un temps de civilisation excessive, où l'amour, tel qu'il est dans ces lettres, a presque cessé d'exister. Et qui sait même si ces lettres, en ce temps-là, ne paraîtront pas incompréhensibles?... Un jour qui n'est pas encore très éloigné, je parlais d'un livre incomparable. J'avais la prétention d'apprendre au monde, qui n'écoute jamais que ses propres instincts, la publication inespérée des lettres de la dernière princesse de Condé, la sœur du duc d'Enghien... Et je n'appris rien à personne. C'est comme si j'avais parlé au fond de la mer, où, perles qu'on n'y péchera pas, elles sont allées rejoindre celles qu'on y pèche ! Évidemment trop pures pour une société grossière sous ses fausses élégances, ces lettres virginales restèrent dans leur obscurité vierge. En sera-t-ildemême de celles-ci? Certes! elles ont bien tout ce qu'il faut de supériorité de cœur et même d'esprit pour que ce monde bas et bête à qui on les offre ne les prenne pas, mais pourtant (disonsle tout de suite !) elles n'ont ni la naïveté chaste, ni la simplicité adorable, ni l'innocence dans l'amour, — combinaison divine, — des lettres de mademoiselle de Condé. Elles sont d'une substance plus terrestre... La main qui les a écrites est plus brûlante, la tète aussi. Toute la nature de la femme de ces lettres-ci est plus ardemment passionnée. Elle n'est pas une sainte comme mademoiselle de Condé. Elle n'est pas même religieuse. Elle est moins céleste ; elle est plus hu-

328 ROMANCIERS D'niER ET D'AVANT HIER

maine... Elle est d'un autre temps et d'une autre société... Elle est de notre siècle, à nous, avec les développements d'esprit et de passion de notre siècle. La femme, entraînée par son cœur, tombe ici de la hauteur immaculée d'où ne descendit jamais l'angélique Condé. Eh bien, malgré sa chute dans l'amour et par l'amour, qui la rapproche de nos faiblesses, la femme de ces autres lettres sera peut-être encore trop sublime pour nous!

Du reste, je ne la prendrai que comme je la vois dans ces lettres, où tout peut être contesté, excepté le sentiment qui les anime et qui en fait un chef-d'œuvre de passion sincère. D'où qu'elles viennent et si mystérieuses qu'elles soient ou qu'elles veuillent rester, toutes les lettres d'amour ont une histoire plus ou moins révélée par elles, le point d'or nécessaire de leur clair obscur... Que me fait, après tout, à moi, la petite construction romanesque bâtie par les dix lignes de l'avant-propos et les deux de la note qui termine le volume!... Que me fait de savoir que ces lettres ont été sauvées d'une maison incendiée par les Prussiens, et qu'on n'a pas pu retrouver celles de l'homme que lléa Delcroix a aimé ! Que me fait même que cette Réa soit morte ! Ce qui me fait, ce sont ces lettres où elle a

MARIE DESYLLES 329

laissé l'empreinte tour à tour charmante et brûlante de son àme, et ces lettres-là, je les ai, et, à elles seules, elles m'en apprennent plus que ces déchirures d'histoire qui ne sont peut-être qu'un conte. Elles m'apprennent, en effet, le secret de la vie et du malheur de Réa Delcroix, « veuve... d'un mari vivant », dit-elle quelque part, et la minceur de l'àme, tout à la fois violente et tremblante, du très pauvre homme qu'elle a aimé, et qui, transfiguré par l'amour, est placé par elle dans une gloire de lumière, — aveuglement cruel, puisqu'elle éclaire sa médiocrité... Hélas! ce tableau de la Transfiguration de Raphaël que toutes les femmes refont quand elles aiment, mademoiselle de Condé le refait, comme cette Réa Delcroix qui le recommence ! L'une a grandi jusqu'à son niveau son triste monsieur de la Gervaisais, comme l'autre son triste monsieur d'Oult, son Virgile d'Oult, comme elle l'appelle, et ni l'u ne ni l'autre ne se doutaient qu'un jour, devant la Critique qui n'a pas, elle, les illusions de l'amour, les hommes de leur rêve apparaîtraient dans leur chét i v < ■ réalité. Victimes, toutes deux, de cette loi ironique et terrible qu'il n'y a que la perfection rêvée qui puisse inspirer de l'amour aux âmes capables d'amour, et que « hors l'Être existant par lui-même, il « n'y a de beau que ce qui n'est pas ! »

Et voilà la tristesse qui plane sur toutes les lettres de Kéa Delcroix : — l'indignité de l'homme qu'elle aima et qu'elle ne voit pas, mais que nous voyons!

330 ROMANCIERS D'HIER ET d'aVANT-IIIER

C'est une de ces tristesses éternelles que nous donnent, d'ailleurs, tous ces livres enivrants, mais amers, qui racontent l'amour et ses aveuglements funestes... Comme tout ce qui a aimé passionnément dans la vie, Réa Delcroix a aimé au-dessous d'elle, mais qu'importe cela ! Elle a aimé, et c'est là l'honneur de son âme ! Ce n'est pas, je l'ai dit, une mademoiselle de Condé. Ce n'est pas non plus la Marguerite de Faust ou la Juliette de Roméo. Elle n'a rien de ces idéales puretés et de ces aurores. Ses lettres, puisque nous n'avons pas les premières, respirent le midi de la vie et le midi de son amour. En les ouvrant, on se trouve tout à coup en pleine femme, en pleine passion, et aussi en plein xixe siècle. L'amour de Réa peut porter tous les signes mortels de ce temps destructeur, mais il n'en est pas moins l'amour immor el qui ne disparaîtra qu'avec la dernière âme humaine... Cette Réa Delcroix, c'est bien là la femme amoureuse au xixe siècle, dans ce siècle où l'amour s'en va des cœurs appauvris, mais où, quand il existe, il est d'autant plus intense et d'autant plus orageux qu'il s'est réfugié dans quelques âmes ardentes et profondes, et qu'il s'y débat pour y mourir! L'amour de Réa est l'amour d une âme déjà éprouvée, mais en possession de toutes ses puissances ; c'est l'amour d'un cœur riche qui se dilate encore plus qu'il ne se concentre, et qui répand son sentiment dans toutes les choses de ce monde, dans toutes les sensations de la vie, dans toutes les poésies de la

MARIE DESYLLES 331

nature et de l'art, et jusque dans les idées de son esprit; car chez elle l'amour remonte du cœur au cerveau ; car au sein de cette passion à laquelle elle s'est abandonnée trop librement et sans combat, elle reste invariablement spirituelle, et si spirituelle qu'un moment elle m'a fait trembler !... qu'un moment j'ai craint celte diablesse de femme d'esprit dont un poète a dit :

Une femme d'esprit est un diable en intrigue.

Et pour ces diablesses de femmes-là, c'est une intrigue que l'amour! J'ai craint même plus que le diable : pourquoi ne pas le dire? j'ai craint le bas-bleu. J'ai vu passer dans la pénombre ce spectre du basbleu qui me fait tant d'horreur. Mais en continuant de lire ces lettres, où le cœur emporte la tète, j'ai bien compris qu'il n'y était pas. J'ai bien compris qu'il n'y avait dans cette amoureuse éloquente rien de diabolique ni de bleu. J'ai bien compris qu'une femme, à une certaine hauteur d'éducation et de société, et qui aime, ne peut pas s'empêcher d'aimer avec toutes les facultés qu'elle a, — et à travers toutes les occupations de sa vie. Elle est prise toute par l'amour ! Je me suis dit que l'amour n'était pas le couteau mutilateur d'Origène, et que la magie du plus beau sentiment qui puisse diviniser L'existence ne supprimait pas d'un seul coup, de sa baguette enchantée, la femme qui vivait intellectuellement avant l'amour. Ce

332 ROMANCIERS D'ilIER ET d'aVANTHTER

qu'était Réa Delcroix avant de rencontrer l'homme qu'elle a éperdument aimé, nous ne le savons pas... mais certainement elle était quelqu'un par la tête, en attendant qu'elle fût plus que quelqu'un par le cœur... Et si, dans ses lettres embrasées du double feu de l'esprit et de l'amour, elle parle par hasard — comme elle y a parlé — de quelques poètes ou de quelques artistes contemporains avec une justesse qui est un éclair, allez! le bas-bleu est bien loin delà femme qui a écrit, par exemple, comme moi je l'écrirais: « Les femmes doivent tout ignorer pour tout ap- « prendre, et tout sentir pour tout deviner. » Le basbleu est bien loin quand elle écrit, comme moi aussi je l'écrirais encore : « Le génie et le talent ne sont pas « à l'usage des femmes. Il leur faut perdre la faculté « féminine, — ce quelque chose quon ne remplace pas. « Pour les besognes intellectuelles, il faut regarder «faire les uommes. » Dites donc cela aux bas-bleus! Cette folle amoureuse a-t-elle un assez vigoureux bon sens ! « As-tu remarqué — écrit-elle à l'homme « qu'elle aime — que les hommes ont la poésie de « l'idéal et les femmes de la réalité? Les uns créent « et les autres conçoivent... Et c'est bien arrangé! » ajoute-t-elle, dans un mot qui est le plus joli sourire... Tout cela est dit aussi avec celte grâce d'expression que ne connaissent pas les bas-bleus, et qui semble demander pardon pour la profondeur de la pensée. Et de fait, il faut bien en convenir, elle a

MARIE DESYLLES 333

très souvent de la profondeur, cette passionnée, même quand elle regarde ailleurs que dans son cœur et dans l'autre cœur où elle vit. D'organisation et d'habitude, elle a peut-être gardé d'un passé qu'on ignore je ne sais quelle pente vers les choses qui préoccupent et dominent la pensée et l'imagination de son temps; peut-être même que sans l'amour, avec toutes les notions fausses qui circulent présentement autour de nos têtes, dans ce misérable siècle égaré, elle aurait incliné, elle aussi, vers le bas-bleuisme universel. Mais l'amour est venu avec son rayon, l'amour l'a avertie à temps; l'amour a éveillé en elle ce génie du cœur, ce génie composé de grâce et de caresses, et elle n'a plus été qu'une femme. Une femme vraie ! revenue à sa nature et à la Nature ! ayant assurément plus de talent de plume, si elle voulait s'en servir, que les faiseuses de livres qui mettent bas pour l'heure tant de volumes, mais se contentant d'écrire des lettres où elle a versé toute son âme, — et c'est ainsi qu'elle a prouvé une fois de plus que le génie de la femme n'est que là où elle a mis le sien.

Quel livre de femme, en effet, — et de femme célèbre, — vaudrait en intérêt humain et palpitant ces lettres tout à la fois délicieuses et poignantes? J'ai

334 ROMANCIERS d'uIER ET D'AVANT-HIER

nommé plus haut la Delphine de madame de Staël. Je ne connais que dans ce roman de Delphine, — un des plus noblement passionnés de la littérature française, et, par cette raison, à peine lu, tant nos esprits se sont abaissés depuis quelque temps ! — je ne connais que dans ce roman des lettres d'une beauté d'éloquence et de couleur comparables à celles de ces lettres de Réa Delcroix. Mais ce n'est pas à dire pour cela que ces dernières lettres soient une imitation des premières. Elles ne se ressemblent que par l'accent du même sentiment, que par ce qui n'est pas dans les mots, mais dans le souffle, et, qu'on me passe cette expression ! dans la poussée de deux âmes éprises l'une vers l'autre. Réa Delcroix a son originalité de langage comme Delphine a la sienne. Elle a, par une intensité qui est, à sa façon, du génie, tous les tons et toutes les nuan.ces de la passion qui fait si magnifiquement vibrer l'âme humaine et qui finit presque toujours par la briser. Dans l'ordre des passions qui ont vécu, que sont en comparaison les Lettres de la religieuse portugaise ou celles de mademoiselle de l'Espinasse, traditionnellement admirées?... Que sont-elles, à côté de ces autres lettres, — clavier immense! dans lesquelles la femme qui les a écrites semble avoir eu à son service toutes les manières d'exprimer l'amour? Hélas! celle qui les a écrites, qui a parlé avec tant d'enthousiasme des triomphants bonheurs de l'amour, un jour elle-même

MARIE DESYLLES 335

a été brisée. Cette pauvre et brillante et brûlante Réa Delcroix n'a pas échappé à la destinée de tout ce qui aime. C'est madame de Staël qui a dit, je crois, au nom de toutes les femmes, que l'homme aimé d'elles est toujours l'Ange exterminateur qui vient les punir de leurs fautes... Eh bien, pour Réa Delcroix, Virgile d'Oult fut cet Ange exterminateur, qui ne vient pas toujours le glaive de feu à la main et les ailes étendues, mais qui n'en fait pas moins souffrir ! Au moment même où elle lui avait fait monter, de lettres en lettres et d'aveux enivrants en aveux enivrants, jusqu'au bonheur suraigu et coupable qui est le point fatal et final de l'amour heureux, jusqu'à ce ciel d'une minute qui est le ciel de l'amour, celui dont parle madame de Staël avec tant de poésie — et qui n'est souvent qu'un bourreau vulgaire — frappa, et la faute fut punie ! Tète faible et presque égarée, esprit flottant, conscience dévorée de scrupules, — cette vermine des âm es imbéciles, religion sans racines, — Virgile d'Oult, l'homme adoré, eut, je l'ai dit, le dessein de se faire prêtre, dans un caprice d'imagination pusillanime et mystique, et, si cela pouvait être terrible pour Réa, cela pouvait être du moins grand pour l'homme qu'elle aimait s'il eût persisté stoïquement dans sa résolution. Il eût atteint alors les proportions de l'image de madame de Staël. Mais le caprice de cet être troublé et ambulatoire ne dura que le temps de bouleverser et de blesser La femme qui lui

336 ROMANCIERS o'ilIER ET d'aVANT-HIER

avait tout donné, et qui ne pouvait plus lui offrir qu'un martyre accepté par elle avec des furies de résignation entremêlées des furies du souvenir et du regret qui la rendent sublime dans quelques lettres, — selon moi les plus belles du recueil, — et d'autant plus sublime qu'il ne faut pas oublier, pour mieux comprendre sa sublimité, que RéaDelcroix est une femme de ce malheureux xixe siècle, où l'on n'a plus que le Dieu qu'on se fait dans sa tête, quand on en a un ! Il ne faut pas oublier que, digne d'être chrétienne par son âme, en réalité elle ne l'était pas, et qu'elle se trouvait pourtant sinon la force, au moins assez d'amour pour se sacrifier à ce qu'elle ne croyait pas, et peut-être à ce qu'elle méprisait !

Mais le sacrifice auquel elle était prête ne s'acheva pas. L'homme inconsistant dont elle avait fait son Dieu, n'était pas même capable de lui préférer le sien. Cependant ils ne rompirent pas ; mais elle, la noble femme, dut sentir qu'il se rompait quelque chose dans son âme... Ce ne fut plus entre eux l'amour, ses enchantements et ses miracles. Ce ne fut plus que l'intimité, — l'intimité plus forte que tout encore, l'intimité fatale, déchirée, déchirante, dont on ne peut plus se passer quand on a goûté à son philtre... Les lettres de Réa, de brûlantes, deviennent touchantes, tristement amères, courageusement maternelles, et le recueil finit avant que la généreuse créature blessée ait cessé d'admirer l'homme qui ne la méritait pas, et

MARIE DESYLLES

jusqu'à la fin elle s'obstine à la fidélité de l'enthousiasme dans l'amour!

Tel est ce recueil de lettres d'amour dont on a osé faire un livre, et que tout ce qui a encore un peu d'âme dans ce temps voudra lire. Moi, je voudrais pouvoir en faire rêver... On y trouvera ce qu'on ne trouve plus dans aucun des livres contemporains... On y trouvera un amour inattendu et rare avec tous ses élans, ses chastes ardeurs, ses abandons, ses coquetteries, ses enfances, sa goutte d'infini enfin, et de la douleur aussi qui se mêle à tout cela, mais qui n'empêche pas tout cela. C'est Réa qui l'a dit elle-même : « La pluie tombe dans la mer, mais « cela ne l'empêche pas d'être la mer! » On y trouvera, semés à profusion dans ces lettres, des mots qu'on n'oublie plus une fois qu'on les a vus écrits, — de ces mots tracés dans la séparation et qui ont la chaleur ou la fraîcheur des lèvres absentes : « Je « suis veuve de loi — dit Itéa — à tous les moments « de ma vie ! » Elle dit encore à l'homme qui doute et qui ne voit pas au fond d'elle, cette transparence! « Je vous aime d'une façon grande, profonde, « douloureuse, puérile et joyeuse aussi. Comment se « fait-il que tous ces sentiments soient scellés dans

338 ROMANCIERS D'HIER ET d'aVANT-UIER

« mon cœur et que vous n'en respiriez pas les émana- « tions?... » Elle a écrit « puérile », et c'est vrai! Au milieu de tout ce qui foisonne d'adorables choses dans ces lettres, la plus adorable, c'est lenfant ! car elle a de l'enfance dans le cœur, cette femme spirituelle et qui pense. Pour la faire plus femme encore, l'amour l'a faite une enfant... « Mettez votre cœur « dans vos yeux, et donnez-les-moi, » dit-elle avec la suave càlinerie de l'enfance. Enfant jusque dans les soumissions de sa coquetterie : « J'ai raconté à mes « cheveux — écrit-elle — qu'ils ne m'appartenaient « plus et qu'ils doivent se tenir sages et rangés, et «. non pas indisciplinés et éparpillés comme des bote hèmes. Les boucles folles ont protesté, mais force « est demeurée à la loi. » Et de cette même main qui vient de relever ses cheveux et d'en despotiserles boucles, elle écrit : « La solitude est envahis- « santé. Elle fait écouter et entendre tant de choses... a Je néglige tout pour ne me souvenir que de vous . « C'est très mal, très bon, très doux, très absurde. « Avez-vous cette folie, toi que j'aime? » Placé ainsi, est-il divin, ce « toi »! Et c'est ainsi partout, dans ces lettres. Un y marche sur des choses exquises.

Il faut s'arrêter. J'ai trop cité, et néanmoins pas assez pour donner une idée bien juste de cette grâce inouïe dans toutes les formes que peut prendre, vêtir et dévêtir l'amour. Allez ! lisez plutôt ces lettres, ce roman fini dans un tour d'année. Allez boire, à cette

MARIE DESYLLES 339

source mystérieuse, le voluptueux et pur breuvage qui ensorcelle... Elle l'a bu, elle, et elle en est morte, nous dit-on à la tin de ce livre, fait avec les tleurs d'une âme qui ne devaient s'épanouir que pour l'amour seul...

Il faut bien qu'elle soit morte, puisqu'on l'a publié !

PARIA KORIGAN (1)

Est-ce de l'invention, ou n'est-ce que du souvenir?... Mais voici un livre qui n*apas de prétention littéraire, et qui est bien tout ce qu'il y a de plus rare et de plus savoureux en littérature! C'est un livre naïf et presque d'une ingénuité de génie... Et c'est l'œuvre d'une femme pourtant, malgré la masculinité du nom sous lequel elle a caché son sexe. Or, voilà le seul reproche que j'aie à faire à ce livre de tant de naturel : c'est de ne pas être signé naturellement du nom de la femme qui a pu l'écrire. Tout au moins, si elle voulait jouer à ce petit mystère du « pseudonyme » qu'on perce toujours,

Page 1