‹ Romanciers d'hier et d'avant-hierChapitre 8 sur 32 · I dastiuues ; Contes de la Montagne [Pays · texte numérisé non relu

I dastiuues ; Contes de la Montagne [Pays

ire ttiGOj.

96 romanciers d'hier et d'avant-mek

Chatrian devaient réussir, et cela n'a pas manqué. D'ailleurs, indépendamment de la forme, du trait appuyé, du coup de burin, qui n'a rien de ce forcené d'Edgar Poe, de ce « diable devenu fou », comme disai t Lord Byron de celui qui a bâti Londres, Erckmann- Chatrian avait fait, pour le fond de ses Contes, ce qui réussit, hélas ! à peu près toujours en France : du justemilieu. Il s'était campé — non ! campé est un mot bien hardi : c'est glissé qu'il faut dire, — précisémententre cet Edgar Poe, encore plus diable que fou, et Hoffmann, l'allemand, qui, lui, était plus fou que diable, et il avait ôté à l'un son caractère diabolique et prémédité, et à l'autre son insanité effrayante et involontaire ; il les avait affaiblis, il les avait embourgeoisés...

Les bourgeois furent reconnaissants. Nous, nous fûmes sévères pour l'auteur de L'Illustre Docteur Mathéus, auquel nous reprochâmes son procédé d'imitation débilitante. Erckmann-Chatrian n'était réellement que le clair de lune d'Edgar Poe et d'Hoffmann, réfléchi dans un seau... Mais faites bien attention à l'orthographe ! car Erckmann-Chatrian n'est pas du tout celui qui s'écrit autrement. 11 a du talent, ou, pour parler plus juste, il en aura, quand il n'imitera plus personne et qu'il se contentera d'être lui.

Je sais bien que L'Illustre Docteur Mathéus était un début, et que dans tout début, à quelque âge qu'on le fasse, il y a delà jeunesse et de son charme, di jolies petites imbécillités de la jeunesse que nous ado-

ERCKMANN CHÀTRIAN 97

rons, et auxquelles nous sommes tentés de tout pardonner. D'un autre côté, la Critique, qui doit tenir compte de tout, n'a pas de pistolet à mettre sur la gorge pour forcer un homme à avoir du génie, etpresque tous, quand nous n'avons pas du génie, nous commentons par l'imitation en toutes choses. Mais cette imitation, qui estdansles usages de l'esprit humain, mèmequand on a du talent, est moins acceptable lorsqu'il s'agit de fantastique que quand il s'agit de toute autre espèce de littérature.

En fantastique, le génie est presque de rigueur. Ou'Erckmann-Chatrian nous le pardon ne! il va souvent de l'impertinence à écrire le mot fantastique sur ses u'uvres lorsque Ton n'a pas de génie ; il y a toujours de l'imprudence, lorsqu'on n'est pas sûr d'en avoir. Le fantastique oblige. Par cela même qu'on écrit ce grand mot, on déclare ne plus se réclamer de cette simple Fantaisie qui peut être si belle, mais de cette Fantaisie-là qui doit être transcendante, puisqu'elle se permet d'être étrange, et qu'on la déchaîne du dernier lien du bon sens, du dernier fil de la réalité. Lorsque le genre quel'onchoisitautorisetout, voyons ! on esl bien tenu à quelque chose. Quand l'Invention gai une outrance qui fait craquer le inonde créé soua Bon absurdité puissante, et qui cherche rémotion a tout prix, par toute voir, il faut la trouver, ou, soimême, "•, esl perdu si on ne la trouve pas, cette émotion qui esl le luit, mais qu'il faut profonde et nonpas

98 Ri'MANCIERS D'HIER ET d'aVANT-DIER

vulgaire ! Faire du fantastique, c'est monter l'hippogriffe ou le manche à balai des Sorcières. Ce n'est pas tranquillement se mettre entre les jambes, au coin du feu ou d'un pot de bière, l'honnête rotin de l'imitation laborieuse qui a servi à faire du chemin, comme un bon bâton qu'il est, mais à pied!

Eh bien, c'est ce rotin que nous n'aimonspas; c'est cette virtualité du fantastique que, malgré son succès et peut-être à cause de son succès, nous n'avions pas sentie en Erckmann-Chatrian ! Courageux contre notre opinion, il a continué de marcher dans cette voie où l'on ne s'en tire qu'avec des ailes, et il nous donne, absolument comme si nous n'avions rien dit, deux volumes, — que dis-je ? — comme s'il ne pouvait s'en empêcher! Est-ce là l'entêtement du génie?... Est-ce quelque chose comme le beau coup de colère de Lord Byron, qui, lui aussi, commença par un livre détestable, imité, poncif, nuageux, ossianique, que laUevue d ' Edimbourg traita comme il le méritait; et heureusement!! car, sous son fouet, son fouet fécondant comme la verge de Moïse, coula, avecle sang de l' amourpropre irrité, un flot de poésie qui ne s'arrêta plus, la plus belle poésie du monde moderne!

En d'autres termes, sans être dans son genre un LordByron, Erckmann-Chatrian a-t-il senti la vocation

— cette tigresse qui dort parfois comme une marmotte

— s'éveiller en lui sous le rude toucherdela Critique, et nous forcera-t-il à reconnaître qu'il a le génie fan-

ERCKMANN-CHÀTRIAN 99

tastique. qui doit être le plus étonnant et le plus rare de ton-' les génies, puisque, ainsi que je l'ai avancé, il se permet tout, et que l'Imagination, cette Rêveuse difficile, a toujours le droit de lui dire : Je m'y attendais?...

Cette question, que la balbutie de L'Illustre Docteur Mathéus avait laissée pendante, ces deux volumes-ci y répondent, selon nous, très nettement. Erckmann- Chatrian, qui se débat contre une prétention de son esprit ou contre une impression de son imagination fascinée, n'arrive point à dégager de ses facultés ce qui n'y est pas. Il ne sera point un fantastique. Il faut qu'il renonce à prendre ce bel oiseau bleu des Nuits, encore plus farouche et plus difficile à saisir que le bel oiseau bleu des Jours. Seulement, s'il n'est pas un de ces conteurs qui tuent sous eux la réalité, mais qui la remplacent, il n'est pas seulement qu'un imitateur qui, comme la Grenouille delà Fable, crève mis rablement en faisant sa grimace. Non I Dieu merci ! il y ,i en lui un autre homme que l'imitateur. Au lieu de l'étrange visionnaire à la sensibilité renversée qui fait le fond d'Edgar Poe ou d'Hoffmann, il y a un écrivain Bensible à notre manière, à nous ton-, pour tous les phénomènes normaux de la vie, et un ob-

100 ROMANCIERS D'illER ET D AVANT -MER

servateur du cœur, quand le cœur est rhythmé par les sentiments derhumanité saine et pure. Il y a enfin dans Erckmann-Chatrian tout le contraire de ce qu'il cherche : — un homme de la réalité, de la lumière, du plein jour, un coloriste naïf et parfois vaillant, qui trémousse la couleur sur la palette et la jette sur sa toile avec une brutalité joyeuse etsouvent heureuse. Erckmann-Chatrian est même tellement l'homme de la réalité, qu'il touche au réalisme et qu'il pourrait y entrer... par la porte du cabaret qu'il aime... Mais c'est un réaliste que voilà averti maintenant et qui prendra garde ; car il ne nous produit pas l'effet d'avoir le parti pris de ceux-là qui se sont fait un système avec les objections naturelles de leur esprit. Ce n'est pas tout. L'auteur des Contes fantastiques etdes Contes de la montagne (1) n'a pas que la gaîté du coloris; il a aussi celle de l'humeur. C'est un ironique... mais en goguette. C'est un misanthrope... mais sanguin, comme le prouve, entre autres Contes, — car d'autres de ses Contes le prouvent aussi, — cette excellente plaisanterie, ce Conte bouffe des Lunettes de Bans Schnaps. C'est enfin un allemand, mais sans niaiserie, un allemand de la bonne espèce, très au courant des choses allemandes, des paysages allemands, des mœurs allemandes. Il a la qualité la plus aimablement et la plus estimablement allemande : la cordialité ; et quand il

Page 1