‹ Romanciers d'hier et d'avant-hierChapitre 9 sur 32 · ERCKMANN-CHATRIAN · texte numérisé non relu

ERCKMANN-CHATRIAN

aura vécu davantage, quand il aura éteint bien des tons crus qui lui restent, quoiqu'il ait déjà commencé de les adoucir, — car l'enlumineur de L'Illustre Docteur Malhéus a cédé la place au peintre dans les nouveaux Contes, — quand il aura passé sur les tableaux de genre, pour lesquels il nous semble fait, l'ombre enfumée de la délicieuse bonhomie, il aura atteint le vrai de son talent et acquis sa valeur plénière.

Telles sont, au vrai, les facultés naturelles, premières, développées déjà, et qu'il doit développer davantage. Comment un tel esprit, rond et éveillé, qui se tient entre deux vins (le nom d'un de ses contes joyeux), et qui ne boit ni d'éther comme Hoffmann, le grêle et le pointu, ni d'opium comme ce frénétique, sombre et froid d'Edgar Poe ; comment ce peintre de genre littéraire, attendri souvent malgré sa gaîté, et qui pleure au fond de son sourire, comme dans cette chose émouvante et charmante : les Fiancés deGrinderwald ; comment ce moraliste, qui dans dix ans sera bonhomme, la qualité la plus enviable très certainement pour un conteur, a-t-il pu se croire ou voulu être un fantastique, c'est-à-dire le peintre du sinistre, du mystérieux, du morbide et de l'incompréhensible humain? C'est là une question de biographie intellectuelle que la Critique n'a pas besoin de se poser pour être sûre qu'il s'est trompé, et pour le rappeler au sentiment de son talent vrai... et possible. Elle n'a qu'à regarder attentivement dans ces deux volumes,

et opposer l'un à l'autre ce qui y est réussi, sans effort, visible du moins, avec ce qui y est visiblement voulu et manqué.

Tout n'est pas fantastique, même de prétention, en ces deux volumes, malgré le titre que porte le pre mier. J'ai parlé des Fiancés de Grinderwald. Mais dans le volume intitulé : Contes fantastiques, il y a cette lunatique griserie d'Entre deux vins; il y a Crispinus ou V Histoire interrompue, Y Oreille de la Chouette, le Combat de Coqs, qui n'ont nullement le caractère fan tastique, et où nous trouvons, ainsi que dans les Fian ces de Grinderwald, la perle de ce volume, les qualités que nous avons cherché à caractériser dans Erckmann- Chatrian. Restent donc, pour le fantastique essayé, le Rêve du cousin Elof, qui n'est qu'un rêve somnambulique d'un effet usé et qu'il fallait renouveler, comme Edgar Poe, quand on ose toucher à ce genre de fantastique; la Montre du Doyen, qui n'est qu'une histoire de la Gazette des Tribunaux; les Trois Ames, Bans Storkus, Y Araignée -Crabe. Mais ces différents récits sont, il faut bien le dire, sans aucune originalité saisissante. C'est de l'horrible matériel qui tient de la place, et non pas de l'horrible subtil tel qu'on le ren contre dans les maîtres du fantastique, ce genre d'hor-

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rible impondérable qui vous donne la sensation, autour du cœur, d'un étau froid.

Nous ne parlons pas du Sacrifice d'Abraham^ une grande diablesse d'histoire dont Rembrandt est le héros, laquelle n'a pas de raison pour être plutôt dans ce volume que dans tout autre volume de nouvelles, et qui en aurait une queje sais bien de n'y être pas... Enfin, dans les Contes de la montagne, où l'auteur se délire de son fantastique et commence de s'en dégager, vous ne trouverez que deux contes de cette espèce : le Violon du pendu et Y Héritage de mon oncle Christian, aussi faibles d'ailleurs que tout le reste; car pour le Conte qui a presque proportion de roman, et qui envahit, à lui seul, tout le volume, ce très beau Conte de Bugues-le-Loup, je ne le mets point parmi les tentatives fantastiques de l'auteur, malgré la donnée somnambulique qui en fait le dénouement et qui a été si rabâchée depuis Shakespeare, mais je le place plutôt parmi les autres récits, où le talent d'Erckmann-Chatrian, son talent réel et lumineux, — son talent antifantastique — s'est montré avec le plus de suite et d'éclats.

En effet, il y a mieux ici qu'un progrès, il y a révélatioD d'une faculté nouvelle, ou du moins d'une faculté qui oe s'était jamais attestée dans les meilleures pages d'Erckmanu-Chatrian. Ce peintre d'école hollandais- levant des paysages allemands vus par la fenêtre d'un cabaret, ce peintre de genre encore trop

heurté de couleur et qui attend comme un bénéfice le velours brun du temps, de l'expérience et de l'art, sur son rouge trop dur! a tout d'un coup élargi sa toile, et, dans un horizon plus vaste que celui dans lequel il se contient d'ordinaire, il est monté jusqu'à l'idéal. Hugues-le-Loup est une histoire grandiose, à détails poétiques etpoignants, etàlabeautédelaquelle je ne reproche rien, si ce n'est un vague qui n'est pas celui que l'art produitquandl'artestprofond;caril est un vague plus terrible que la réalité la plus nettement tragique. Connaissez-vous rien de plus magnifiquement oppressif pour la pensée que le vague mystérieux de Lara?... Hélas! le vague de cette histoire de J/ugues-le-Loup est celui-là que la faiblesse laisse tomber sur ce qu'elle n'oserait pas faire voir.

Si Erckmann-Chatrian avait eu la moindre puissance fantastique, il l'aurait prouvé dans celte histoire si bien commencée, entre cet homme atteint d'une maladie sans nom, qui hurle comme un loup blessé au fond de son château féodal, et dont les crises deviennent de plus en plus épouvantables à mesure que s'avance dans la plaine, à travers les neiges, la vieille sorcière, ou plutôt la vieille inconnue, que la terreur de tout le pays a surnommée la Peste Noire. Malheureusement l'histoire, commencée sur ce grand pied mystérieux, tourne de la lycanthropie, que l'auteur a peur d'aborder et qui n'eût pas fait trembler Edgar Poe ou tout autre génie fantastique, au somnambu-

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lisme shakespearien, mais sans la goutte de sang sur la main coupable, et, au point de vue du fantastique, c'est là le plus triste fiasco. Cela suffirait seul pour justifier nos observations sur Erckmann-Chatrian, qui, de nature, n'est pas fait pour ce monde à part, surnaturel et clair-obscur, ou fantastique, et dont le talent n'a qu'au plein jour de la vie réelle et corpulente, sa force et son intensité.

J'ai souvent cité un mot magnifique de madame de Staël, et je l'ai répété parce que, selon moi, c'est le mot suprême de la Critique : « Quaud on me conduirait « à la mort, — disait-elle, — pendant le trajet, je « crois que je jugerais mon bourreau. » Un auteur ennuyeux, n'est-ce pas un bourreau que la Critique juge? C'est facile, cela... facile comme une vengeance. On lui rend le mal qu'il vous a fait. Mais s'il n'est pas ennuyeux, au contraire; s'il a du talent... fourvoyé,

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