‹ România; chants de la RoumanieChapitre 1 sur 20 · INTRODUCTION · texte numérisé non relu

INTRODUCTION

Nous traversons une époque de troubles et de remaniements. La face de l'Europe se renouvelle; de toutes parts, on fait et on défait des empires. Les chanceliers travaillent à l’accomplissement de leur œuvre, et la splendeur des grands États s’édifie sur les ruines des petits peuples. Ceux-ci ne devraient-ils pas, à leur

tour, former une Sainte-Alliance des faibles et se défendre mutuellement, non par les armes, -mais par la parole et par la plume de leurs nationaux?

Droits méconnus, engagements violés, compensations dérisoires : voilà ce que nous offre l'histoire de l’année actuelle qui vient de ratifier, par le traité de Berlin, la trahison la plus insigne, le marché le plus honteux que ce siècle ait À enregistrer dans ses annales : nous parlons de la rétrocession de la Bessarabie. |

Le moment nous semble venu de fixer l’attention de tous les gens de cœur sur cette malheureuse Roumanie qui a tant de titres À nos sympathies et à laquelle il ne manque que le repos et une administration plus sage pour qu’elle puisse tenir dignement son rang à côté de la Suisse et de la Belgique. |

Belge, nous nous faisons un devoir de soutenir la cause de ces Roumains dont l’histoire,

trop ignorée, présente tant de points de simili-

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tude avec la nôtre, et qui, des bords du Danube, aiment à donner le nom de fréres aux Wallons.

La poésie nous a parü être la voix qu’on écoute le plus volontiers, celle qui parvient le plus vite à éclairer l'esprit, parce qu’elle s’adresse au cœur. Si les quelques pièces contenues dans ce volume peuvent obtenir le bienveillant assentiment du public roumain, tout en éveillant l'intérêt des lecteurs de toutes nationalités, nous croirons notre but atteint et nos efforts suffi-

samment récompensés.

V2 à + et Fr À

O douce Roumanie, 6 pays de mes rêves

Qui sembles à l’endroit du monde où tu te lives Un songe oriental doré par le couchant,

Sur qui la poésie est à torrents versée,

Permets, en attendant ma dernière pensée,

Que je t'offre mon premier chant !

Ce n'est point en des jours de triomphe et de fête

Qu’éclatent librement les accents du poéte.

La douleur à sa voix semible mieux convenir.

Son plus beau vers se doit au malheur le plus sombre. C'est ainsi que mon âme, en cette époque d’ombre,

Te révait un autre ‘avenir.

De ton astre éclipsé je ranimaïs le lustre ;

Je te refaisais grande et libre, autant qu'illustre, Par la pensée et l’art, ou bien par le canon. Mais le réel détruit l’idéal illusoire,

Et je suis une enfant qui veut, pour toute gloire,

Attacher son nom à ton nom.

Et je n’ai que ma voix, hélas! pour te défendre. Bien peu l’écouteront de ceux qui vont l'entendre. De tes vils détracteurs j'accepte les défis.

Seule, j'ai remonté le cours de ton histoire,

‘Et ne gardé-je pas au fond de ma mémoire

La langue que parlent tes fils ?

Je ne sais pas flatter ceux qu’on nomme Îles maîtres. Qu'ils soient princes ou tzars, je méprise les traîtres ; Je chante la victime et flétris les bourreaux;

Pour tous les opprimés j'ai quelque plainte amie;

Et mon vers, qui replonge au gouffre l'infamie,

Dispute à l'oubli les héros.

Parfois, des jours présents je recule les bornes, Et je vais contemplant ces immensités mornes : Le passé disparu, l'avenir hasardeux ;

Puis, je célèbre ceux que tes fastes inspirent,

Et le seul but auquel tous mes efforts aspirent

Est une place au milieu d’eux.

Car je ne te suis point tout à fait étrangère.

Après de longs combats, quelque paix passagère Mélait le sang gaulois à celui des vainqueurs,

Et mon pays wallon a ses rudes Ardennes

Qui, comme tes Krapacks et tes forêts, sont pleines

De loups fauves, de nobles cœurs.

Si jamais à mon nom se lève cette foule

Qui fait dieu le mortel qu’elle prénd dans sa houle,

Et crée, en moins d’un jour, une immortalité,

Je veux, pour que sur toi la gloire en rejaillisse,

Qu'on dise : Sa devise, en entrant dans la lice, Fut Roumanie et Liberté!

113 mai 1878.

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