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APPEL AUX PEUPLES DE L'EUROPE

Mars 1877.

Le chacal moscovite est sorti du repaire.

Le Tzar, qui des Slavons se proclame le père, Se sent par Dieu même appelé!

Sur les chrétiens souffrants sa pitié va descendre ;

Il s’'arme de la croix, il accourt les défendre 1.

Hélas ! les chrétiens ont tremblé 1! !

I! arrive du fond de la steppe enflammée, Et déjà l’on a vu sa gigantesque armée

Sur les bords du fleuve maudit.

Mais, avant de franchir le célèbre passage, D'où vient que le tyran, la pâäleur au visage,

S'est arrêté comme interdit ?.…

Ah ! c’est que là finit le vaste empire slave;

C’est que sur l’autre rive il n’est pas un esclave, Malgré le joug des fils d'Omar ;

C’est qu’on y sait le but du sombre philanthrope ;

C'est que, vous l’ignorez, 6 peuples de l’Europe,

Les Roumains haïssent le Tzar!

Sans écouter les cris que pousse leur détresse, Voilà que, les berçant d’une fausse tendresse,

Les Baskirs, maîtres et valets, Sur leur sol désolé posent leur pied immonde… Du repos des Roumains vous répondiez au monde,

Ils fléchissent : soutenez-les!

Peuples! délivrez-les d’une étreinte fatale!

Des soldats de Trajan, vainqueur de Décébale, Espagne, ils sont les descendants ?.

Le même sang latin coule dans leurs artères,

Gaulois de tous pays, ces honimes sont vos frères.

Italie, ils sont tes enfants!

Et vous, races du Nord, saxonnes ou germaines, Qui juriez de garder ces ruines romaines De la serre des potentats, Écoutez cet appel qui de loin vous arrive, Et ne permettez pas qu’Alexandre poursuive

L'œuvre infime de Nicolas!

Songez à la Pologne, à sa longue agonie!

Ne laissez pas glisser la jeune Roumanie Dans le gouffre noir et profond.

Élevez votre voix ou tirez votre glaive!

Mais de ces nations pas une ne se lève.

Eh quoi! pas une ne répond!

Espagne, qui jadis de flottes couvrais l'onde, Parmi les grands États se partageant le monde, Déjà l’on ne te compte plus.

Roumains, qui prendrait garde à votre appel suprême Lorsqu’au Tzar de Moscou l'Italie elle-même

Adresse un sourire confus !

Et craignant que par toi tous leurs maux ne renaissent,

Ils n’osent t’appeler, Autriche — ils te connaissent ! Tes Hongrois, geôliers inhumains,

Que l’on voit à la fois oppresseurs et victimes,

Font peser lourdement leurs droits illégitimes

Sur trois millions de Roumains.

pr 17 +

Allemagne, et toi donc? — Par-dessus la frontière,

Tu tends ta lâche main à la Russie altière, Allemagne où l’air se corrompt ;

Empire né d’hier, fait d’une monarchie,

Qui portes en ton sein la brûlante anarchie,

Qui portes des taches au front!

Que t’importent les fils du Romain et du Dace! Tu traînes après toi la Lorraine, l’Alsace,

Le Schleswig, pris au Danemark; Et ta splendeur factice est enfin retombée, Et ton peuple n’est plus qu’une horde, courbée

Aux genoux de fer de Bismarck!

Et toi donc, Albion ? — Le bruit de tes usines

Qui te font envier des nations voisines Remplace les chants d’Ossian.

Au delà du détroit te voilà plus lointaine

Que ne le fut jamais l’Amérique hautaine, Au delà du large Océan!

Et que te font, d’ailleurs, Roumanie ou Finlande! Les larmes et le sang des enfants de l'Irlande

Ont souillé ton manteau royal.

J'entends grincer les fers des rajahs de Mysore, Et je vois dans ta main, toute rougie encore,

Peser un globe impérial.

Et toi qu’ils appelaient leur seconde patrie, Rcine des nations, de tant de coùps meurtrie, ‘Vers qui leur espoir est tourné, France ! les entends-tu ?.… Mais ton flanc saigne encore, Et tu combats aussi l’hydre qui te dévore :

Le noir papisme déchaîné!

France, toi qui, marchant de victoire en victoire,

Refoulas pour longtemps dans la nuit de l’histoire Les Tzars qui tremblaient à tes pas,

France, toi qui rendis Venise 4 l'Italie,

Si tu ne réponds point à leur plainte affaiblie,

Leurs fils ne t’accuseront pas!

Meurs donc ‘ comme autrefois est morte la Pologne ! Cesse de leur montrer tes bras faibles et lourds : Laisse le Tzar finir sa lugubre besogne :

Les peuples d'Europe sont sourds!

L’égoiste intérêt les inspire et les mène.

Est-ce pour toi, Terre Roumaine,

Qu'ils lèveraient leurs étendards ?.… Meurs donc! Et, sans remords, ils verront disparaître, Avec ton aigle en deuil, qu'ils redoutaient peut-être,

Le dernier de tes hospodars!

8/20 avril 1877.

1 Les chrétiens, habitant Constantinople, protestèrent solennellement

contre l'intervention du Tzar (mars 1877).

2 On se rappellera que Trajan était Espagnol.

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