JU DE LE CAPETE MARTINET
Le manuscrit qui renferme le petit poème publié plus loin appartient à la Bibliothèque nationale de Paris, où il est entré par voie d'acquisition en septembre 1864 ; il porte aujourd'hui le m 173 1 des nouvelles acquisitions françaises. C'est un volume sur vélin, écrit par un scribe picard à Pextrème fin du xiii'^ ou au commencement du xiv^ siècle ; il compte 72 feuillets à 2 colonnes ; il est incomplet au commencement et a perdu plus du quart du feuillet 1 6 par suite de l'arrachement d'une lettre ornée.
Ce ms. contient trois pièces différentes :
I" (fol. 1-J2 a) Le Court d'Amours que Mahius U Poriiers fist.
2" (fol. 32 a- 3 6 a) Le Ju de le Capete.
3» (fol. 36^-72 b] Le Court ^Amours.
La première pièce, Le Court i^ Amours que Mahius li Poriiers fist, est un assez long poème allégorique (plus de 4400 vers, dont le commencement manque) , où se montre évidente l'influence du Roman de la Rose. Du reste l'auteur, Mahiu le Poriier ' , un nouveau venu dans l'histoire littéraire, cite deux fois (fol. 1 a]
cheli
Qui fist le Roumant de U Rose,
et il le blâme d'avoir osé dire que
Onques preudefemne ne fu.
Le passage visé par Mahiu le Poriier se trouve dans la partie du Roman
I . Un troubadour du nom de Porier est cité dans l'Histoire littirairey t. XIX, p. 610, mais n'a rien de commun avec le trouvère picard.
de la Rose qui a été composée par Jean de Meun (v. 8985-8987 de l'éd. Méon) :
Si n'est il mes nule Lucrèce,
Ne Pénélope nule en Grèce,
Ne prodefame nule en terre ;
Jean de Meun écrivait vers 1275 ' : c'est donc postérieurement à cette date qu'il faut placer la composition de la Cour d* Amour et par suite l'existence de Mahiu le Poriier, sur lequel nous n'avons pas d'autres renseignements.
Le poème de Mahiu le Poriier n'a rien de bien original ; c'est une œuvre de pure imagination inspirée par le Roman de la Rose, dont nous retrouvons certains personnages ; et la Cour d'Amour que nous représente l'auteur n'est certes pas de celles dont l'existence réelle au moyen âge a pu sembler vraisemblable à M. Antony Méray >.
Au moment où commence le ms., un jalous se plaint de sa femme, dont il punit à coups de bâton les infidélités :
Je cuidoie estre assés vaillans Pour autele temne que j'ai ; Mais le loudiere a kier le glai, Et aime autrui, che me dist on.
Et je [le] bas tant d'un baston Que je li froisse les costés....
La Cour d'Amour est assemblée dans le Chastel d'Amour, et le grand Bailli préside, assisté de ses douze pairs : Avisé, Percevant, Ami, Deduiant, maistre Connissanij Hardi, Cremu, Soutieu, Biauparlery Désiré, Profitant et Atraiant. L'auteur assiste caché à tout ce qui se passe. Le Bailli donne tort au jaloux. Arrivent alors plusieurs personnages, un damoisel courtois, un chanoine rieulé, d'autres encore, qui consultent la Cour sur diverses questions amoureuses. Un roi de Frise notamment demande au Bailli de lui procurer les moyens d'épouser une bergère qui le repousse et lui préfère son pastoureau.
Le poème continue ainsi, développant longuement une série de problèmes amoureux et difficiles. Huit jours se passent, au bout desquels le Bailli met au ban de sa Cour les jaloux et les félons d'amour. Malheureusement Envie survient, assiège le chastel, le prend, s'y établit, et le Bailli et toute sa cour sont forcés d'émigrer au ciel, car c'est là seulement qu'ils pourront retrouver la sécurité.
Ce premier poème est suivi dans le ms. du Ju de le Capete, sur lequel
1. Voy. au sujet de cette date attribuée à Jean de Meun l'article de M. Paulin Paris dans V Histoire littéraire, t. XXVIII, p. 432-4^9.
2. La Vie au temps des C'iurs d'Amour... (18761, p. 107 et suiv.
LE JU DE LE CAPETE MARTINET S^l
nous reviendrons plus loin. Vient ensuite (au fol. 56 à) un second poème de la Cour d*Amour, qui est la suite et la contre-partie du premier.
Le Bailii est parti ; Envie règne toute puissante dans son chastelt et poursuit de sa haine les vrais amants, qui regrettent Fancienne Cour d'Amour. Les méchants au contraire sont loués et encouragés, témoin le vilain qui raconte ainsi son histoire (fol 58 c) :
i'ai amé
Datne, si vous dirai comment :
J'avoie .1. maistre qui souvent
Avoit en pitiseurs lins a faire ;
Privéemervt tout son affaire
Me disoit, et tant se fîoit
En mi que le sien me laissoit
A warder souverainncment,
Et se fenme que loiaumeut
Amoit par chertainne occoison
Mais une si grant tralson
Li fis. de cot je m'avisai,
Que se femne li violai
Par forche et coukaî avec li,
Et puis tout le sien It toli,
N'onque puis riens ne l'en vaus rendre.
Envie rit de ce bel exploit et l'approuve ainsi que bien d'autres encore, tellement que l'auteur, qui assiste caché à tout ce débat, quitte à la hâte le chastel et court prévenir le roi de Frise, dont il a été question dans le premier poème. Le roi de Frise, plein de reconnaissance pour le Bailli qui lui a fait épouser sa bergère, convoque ses barons, parmi lesquels il faut noter un Bemier, prince de Mourée (fol. 42 c). On part, on arrive sous les murs du chastel, on parlemente, on donne Passaut, et finalement Envie est priée de céder de nouveau la place au Bailli et à sa Cour. Tout ce qui précède fournit la matière de plus de 5000 vers, dont l'intérêt est minime, sauf dans une certaine partie (fol. boa-éid), où sont reproduits des refrains de chansons, dont plusieurs se retrouvent ailleurs, et dont il ne sera pas sans utilité de donner la liste.