‹ Romania (volume 2)Chapitre 237 sur 282 · LE SECRET · texte numérisé non relu

LE SECRET

Un homme a l'habitude de dire à sa femme, qui naturelleraem se récrie : « Je te dis que tu me ferais bien pendre ! »

Un four, il va acheter an porc, le lue et l'enterre dans la forêt. Quand il rentre à la maison, sa femme lui dît : « Tu n'as pas l'air gai. — Ah! »> répond le mari, « si lu savais ! J'ai tué mon camarade ei je l'ai enterré dans le bois. Surtout n'en dis rien à personne. »

La femme s'en va chez la voisine, et il ne se passe pas un quart d'heure qu'elle lui a conté toute Pafîaire, en lui recommandant bien de n'en point parler. La voisine jase à son tour, et !e bruit de l'assassinat parvient aux oreilles de la gendarmerie.

Le brigadier se présente chez l'homme et lui enjoint de le conduire dans la forêt à la place où il a enterré le cadavre. L'homme l'y conduit, et, au grand ébahissement du brigadier, c'est un cochon que l'on déterre.

Rentré chez lui, l'homme dit à sa femme : « Quand je te disais que tu me ferais bien pendre ! »

Nous n'avons trouvé ce conte que dans deux des collections de contes européens que nous connaissons, la grande collection de contes siciliens publiée par M. Pitre, et )a deuxième série des ConUs popalalres de la HauU'BniagiHy de M, Sébillot (1881). Nous l'avons rencontré également deux fois en Orient, chez les Afghans du Bannu et chez les Kamaoniens de Tlnde septentrionale.

Voici !e conte sicilien (Pitre, n«> 169} : Un homme est persuadé que sa femme lui veut tout le bien du monde : elle lui fait tant de caresses \ Il parle un jour à son compère du bonheur qu'il a d'avoir une telle femme. Le compère, qui est un fin matois, dit qtte c'est eu paroles qu'elle l'aime, et qu'il faudrait la mettre

à répreuve. Le raan, d'après les conseils du compère, achète au marché une léle de mouton encore saignante, l'enveloppe dans un mouchoir et rentre chei lui, l'air tout troubté. Il dit â sa femme qui regarde avec étonnement le mouchoir ensanglanté : i» J'ai tué un homme, t La femme va îe dénoncer i la juslice. Le juge arrive et demande au mari où est la tête de celui qu'il a assassiné. I Je l'ai jetée dans le puits, i> dit le mari. On fait descendre un homme dans le puits; il trouve la tète et crie : « Mais elle a des cornes! » Le juge reste stupéfait. Voilà comment le mari fut édifié sur le bien que lui voulait xa femme- Dans le conte breton (Sébillot, n* 49), un homme qui veut savoir si sa femme est bavarde, coupe la tète d'un ajonc f/d/i, en patois) avec sa faucille, et dit à sa femme qu'il a coupé la tète d'un Jean. La temme se laisse aller à parler de la chose à sa voisine, qui va prévenir la gendarmerie. Le brigadier et ses hommes se rendent à l'endroit où l'homme travaille, et cetui-ci leur montre ta tête du fan qu'il a coupée.

Dans le conte afghan (S. S. Thorbum. Bannu^ or Our Afghan Frontur^ '876, p. 178), un père, sur son lit de mort, donne à son fils les trois conseils suivants : Ne jamais confier un secret à sa femme ; ne pas se lier d'amitié avec un cipayc (soldat); ne pas planter d'arbre épineux dans sa cour. Ces conseils paraissent si peu raisonnables au jeune homme, qu'aussitôt il se fait ami d'un cipaye; puis il plante un arbre épineux dans sa cour; enfin, après avoir tué une chèvre, il la jette dans un puits desséché et dit à sa femme en grand secret qu'il a tué quelqu'un. Aussitôt ta femme va parler, en grand secret elle aussi, de Passassinat à sa voisine. Quelque temps se passe : l'arbre a grandi, le cipaye est devenu officier de police, et l'histoire de l'assassinat est parvenue aux oreilles du roi. L'officier de police est envoyé pour arrêter le prétendu meurtrier, et il le trouve assis sous l'arbre épineux. Quand le jeune homme se lève pour suivre l'olficicr, son turban reste pris dans les épines de l'arbre, et Tofficier, au mépris de leur ancienne amitié, le traîne nutèle devant le roi, sans lui laisser le temps de dégager son turban. Quand il entend porter contre lui l'accusation d'assassinat, le jeune homme raconte au roi comment son père lui avait donné trois conseils, et comment finalement il en a reconnu la justesse. Le roi fait faire des recherches dans le puits : on trouve le squelette de la chèvre, et l'innocence du jeune homme est reconnue.

Le conte kamaonien est plus compliqué, mais notre conte y forme toujours le noyau du récit (Minaef, n» 28}. Un prince s'en va par le monde. Avant de partir, il demande à sa femme ce qu'elle veut qu'il lui achète. • Acliète-moi quatre choses, i dit-elle. • La première, le mauvais du bon ; la seconde, le bon du mauvais; la troisième, le chien de kohval (officier de police); la quatrième, l'inesur le trône. — Fort bien, » dit le prince. Il marche, il marche, et arrive i Delhi. La première chose qu'il fait, c'est d'envoyer chercher le kolwal, auquel il donne une pièce d'or. Le kotwai lui procure une ma'uon, et chaque jour il reçoit du prince une pièce d'or. Bientôt te prince se lie avec une pJthar (courtisane), à qui il donne beaucoup d'argent. — Un jour, le kotwal dit au prince : « M*hiradja, il y a ici une princesse très belle, fille d'un pauvre roi, cl qui ot à marier. Elle vous conviendrait admirablement. > Le prince la voit j dieluiplall cl il l'épouse. S'en allant un jour a la chasse, il te dit qu'il veut éprouver cette

seconde femme. Il tue une chèvre sauvage et lui coupe la lèle; puis il enveloppe celte tête dans un mouchoir et la rapporte à la maison, où il la pend à un clou. Sa femme lui ayant demandé ce que c'étaitjj il répond que ce jour-là il n*a pas trouvé de gibier, mais qu'il a rencontré un homme et lui a coupé la tête. Pendant les six iours suivants, il fait le même manège. Sa femme, effrayée, se dit qu'ua beau jour il la tuera elle aussi. Elle fait appeler le kolwal el lui dit : • Tu m'avais dit que '\e serais mariée à un homme très bon. Eh bien! regarde ; il a coupé la tête à sept hommes, » Aussitôt le kotvval, qui recevait chaque jour du prince une pièce d'or, court rapporter la chose au padishah. t Comment l'as-tu su? » demande le padishah. — f C'est sa femme qui me l'a dit. — Eh bien 1 qu'on le pende. » Alors le kotwal saisit le prince et ie conduit chez le padishah, pour qu'il y soit pendu. La pâlhar, l'ayant su, accourt el obtient du padishah que l'on fasse une enquête. Finalement les mouchoirs sont apportés; on les ouvre el on en tire les sept têtes de chèvres. Le padishah demande au prince pourquoi il a agi comme il l'a fait. Celui-ci répond : # Quand j'ai quitté mon pays pour aller dans l'Hindostan, ma première femme m'a dit de lui rapporter quatre choses. C'est pour avoir as quatre choses que j'ai agi de la sorte, et |e les ai toutes maintenant, La première, k bon du mauvais^ c'est la pâthar. Elle ne mérite pas de confiance; quiconque lui donne un pah peut aller chez elle; mais elle a cela de bon, qu'elle m'a sauvé. — La seconde chose, h mauvais du bon^ c'est la femme que j'ai épousée ici. Je lui ar dit de garder le secret, et elle en a fait part au kotwal ; donc le mauvais du bon. — La troi* sième chose^ U chien de koiwal^ c'est le katwa! lui-même. Je lui ai donné de trois d quatre cents pièces d'or, et il s'est empressé de me mener i la potence : c'est pourquoi il est le chien de kotwal. — La quatrième chose, Cdnt sur le trône ^ c'est toi. Tu as ordonné de me pendre sans avoir rien vu de tes yeux, uniquement sur fa parole du kotwal. x A ce discours le padishah reste fort confus, et il donne au prince sa fille en mariage et la moitié de son royaume.

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