LA FILLE DU MARCHAND DE LYON
Il était une fois la fille d'un marchand de Lyon. Sa mère, qui ne l'aimait pas, ordonne un jour à un serviteur de la tuer et de lui apporter son cûÈur tout vif. Le serviteur ne peut se décider à exécuter cet ordre; 11 prend le c^eur d'un chien et le porte â sa maîtresse. La jeune fîlle s'enfuit dans la forêt el se cache dans le creux d'un chêne.
Un jour qu'un comte était à la chasse dans cette forêt, ses chiens s'arrêtent devant l'arbre et se mettent à aboyer. Le comte, étant arrivé, se dit qu'il y a quelqu'un de caché dans ï'arbre. «Sors d'ici, créature! » dit-il, « sinon je te tue. » La jeune fille sort de l'arbre, et le comte la recueille dans son château. Bientôt il Fépouse, et elle lui donne un fils.
La mère du comte n'aimait pas sa belle-tllle. Un jour, la jeune femme
s*en va dans son carrosse faire des emplettes à la ville, ayant avec elle son petit enfant. Le cocher et le laquais l'insultent, sachant que la mère du comte la déteste, lis prennent l'enfant et le jenent sur la route, où il est écrasé.
La jeune femme saute en bas de la voiture, à demi-morte, et se réfugie dans un village. Elle prend des habits d'homme et se fait appeler Petit- Jean.
[Ici nos notes sont tout à fait incomplètes. Dans une occasion que nous ne pouvons préciser, le comte se trouve dans la même maison que Petit- Jean. Ce dernier est invité à conter un conte. Il fait alors le récit de tout ce qui lui est arrivé. Le comte reconnaît sa femme. On lui fait des excuses, et le cocher et le laquais sont brûlés vifs.]
Ce conte se rattache, pour la première partie (jusqu'au déguisement de la jeune femme), à un groupe de contes que M. Kœhler a étudié dans ses remarques sur le conte sicilien n<* 24 de la collection Gonzenbach. Il se rapproche surtout, croyons-nous, d'un conte du Tyrol italien (Schneller, n* 50), dont voici l'analyse r Une mère, jalouse de la beauté de sa fille^ charge un homme de la tuer et de lui apporter son cœur comme signe d'exécution de cet ordre. L'homme se laisse toucher par les pleurs de la jeune fille et apporte à la mère le cœur d'un chien. Au bout d'assez longtemps, la jeune fille, s'imaginant que sa mère a regret de sa cruauté, revient au pays. Sa mère ordonne de nouveau au même homme de la tuer et de lui apporter ses msins. L'homme coupe les mains de la jeune fille, mais ne la tue pas. Elle vit pendant longtemps dans une forêt, se réfugiant ia nuit dans le creux d'un vieux saule. Un jour que le fils du roi est à la chasse, il l'aperçoii et croit d'abord que c'est un animal singulier; il la poursuit jusqu'à son arbre. Il l'en fait sortir et l'emmène dans son château, où bientôt il l'épouse, malgré la reine sa mère. Quelque temps après il part pour la guerre, et, pendant son absence, la icune femme accouche de deux enfants. La reine mère envoie dire à son fils qu'elle est accouchée de petits chiens. Le prince répond qu'à son retour il verra ce qu'il y aura à faire, La reine racre envoie un second messager pour faire savoir au prince qu'en présence de l'irritaiion du peuple elle est obligée de faire br(!)ler sur la place publique la jeune reine et ses enfants. Mais la jeune reine a eu vent de ce dessein^ et elle s'enfuit dans la iorét avec ses enfants. Elle rencontre deux personnages à l'air vénérable, saint Jean et saint Joseph, qui baptisent les enfants et donnent à la mère une belle maison dans la forêt; puis la Sainte Vierge lui dit de plonger ses moignons dans une certaine fontaine, et elle a de nouveau des mains. Au bout de six ans, le prince, étant à la chasse, s'égare dans la forêt et demande l'hospitalité dans la maison. Sa femme se fait reconnaître, et ils vivent heureux.
M. Kœhler fait remarquer que ce type de conte, qui se retrouve avec quelques modifications dans un conte du Tyrol allemand (Zingerle, II, «241, dans un conte allemand (Prœhle. Kmdcr- und Haunuitrchin^ n* ^61, dans un conte de la Haule-Brelagnc (P. Sébdiot, !, n" t^), et, pour l'introduction, dans un conte serbe (Vouk, n* 3?), parait être dérivé d'une sorte de légende, bien connue au
moyen âge. Dans cette légende, une princesse, que son père veut épouser-, fviit couper les mains (notons que, dans les divers contes que nous venons de mentionner, la méchante mère ordonne à ceux qu'elle charge de tuer sa fille de lui apporter les mains de celle-ci), et elle est ensuite chassée par son père, qu; dans la plupart des versions, l'expose sur la mer dans un frêle esquif.
Il est curieux deconstaler qu'un conte syriaque du type de notre n" 28, le Taure* i'of (voir l'analyse de ce conte dans l'index], et dans lequel un père veut égalemenl épouser sa fille, a une seconde partie, du reste absolument indépendante de la première, qui présente une suite d'aventures non sans analogie avec les contes cidessus (c'est à peu prés le thème deGencvihe de Brabant). La jeune reine Çabha a mis au monde un petit garçon et une petite fille aux cheveux d'or et d'argent Pendant que le prince est à la chasse, l'intendant fait d'odieuses propositions i reine, qui les repousse avec indignation. Alors l'intendant tue le petit garçon et dit ensuite au prince que Çabha a cherché à le faire tomber dans le péché et que, de dépit de voir sa résistance, elle a tué son propre fiis pour lui attribuer ce meurtre. Le prince ordonne de porter la mère et les enfants dans la montagne, de les tuer et de lui apporter de leur sang, pour qu^il le boive. Les serviteurs, chargés de l'exécution de cet ordre, se contentent de les abandonner dans la montagne ; ils tuent un oiseau et rapportenl son sang au prince. Çabha, restée seule dans ce désert, voyant sa fille morte comme son fils^ lave les corps dans une certaine fontaine avant de les ensevelir. Alors, par la grâce de Dieu, ils reviennent â ta vie. Dieu lui donne aussi un beau château. Plus tard, le prince passe du côté de ce château. Çabha dit à son fils de l'inviter à entrer. Elle paraît le visage voilé devant le prince et lui dit de rendre un jugement sur ce qu'elle va lui exposer. Elle lui raconte alors toute son histoire, et le prince la reconnaît.
La fin de notre conte lorrain, où la leune femme se déguise en homme, fait penser â un conte indien de la collection de Somadeva {KathJ Sdrii Sàgaia, transKUed byC. H. Ta wney, Calcutta, 1880, l,p 26o).Kirlisenâ,femmed'unrichcraarchand nommé Devasena, a une belle-mère qui la déteste et la maltraite. Pendant l'absence de son mari, parti pour un long voyage, elle est jetée dans un souterrain par la méchante femme. Elle trouve moyen de s'échapper, prend des habits d'homme et se met à la recherche de son mari, qu'elle rejoint enfin après diverses aventures. — Nous n'oserions pas nous prononcer sur la parenté de ce conte indien avec le conte lorrain. Il ne se trouve pas, dans les traits qu'ils ont en commun, de détails assez caractéristiques, assez individuels, pour qu'on puisse en conclure que l'un et l'autre dérivent d'une mènr.e source.
Un conte swahili de l'Ile de Zanzibar nous parait n'être pas sans rcssemblano avec le thème de la « Jeune fille aux mains coupées t ; on y retrouve, disposés et motivés d'une façon particulière, plusieurs des éléments importants de ce thème : la main coupée, puis miraculeuscmenl rétablie ; l.i jeune fille trouvée dans la forêt par un prince qui l'èpousc, et ensuite calomniée ; enfin la reconnaissance des deux époux, Voici ce conte swahili (E. Steere : SwjhUi Talcs ^ Londres, 1870» p. J9J) : Un père, en mourant, dit à son fils et à sa fille ; • Que voulez-vous avoir, ma bénédiction ou ma fortune? — La fortune, » dit le fils. — «
ni la [ta
CONTES POPULAIRES LORRAINS i, ^ l
bénédiction, » dit la fille. La même chose se renouvelle â la mort de la mère*. Le fils prend tout le bien ; il enlève même à sa soeur deux objets qui la faisaient vivre et vient enfin chez elle pour couper une plante produisant des potirons, sa seule ressource. La jeune fille lui dit qu'avant de couper cette plante, il faudra qu'il lui coupe la main. 11 le fait. Alors ta jeune fille s'en va dans la forêt et monte sur un arbre. Ses larmes tombent sur un 61s de roi, qui l'emmène et en lait sa femme. Son frère, apprenant oii elle est, va dire au roi, pèredu prince, en l'absence de celui-ci, qu'elle tue tous .ses maris. On la conduit hors de la ville, avec son petit enfant. Quand le prince est de retour, on lui dit que sa femme et son fils sont morts. La jeune femme a l'occasion de rendre service i un serpent, qui lui dit de tremper son bras dans un certain lac, et la main repousse. Elle vit quelque temps chez îcs parents du serpent. Comme elle désire retourner chez elle, le serpent, son obligé, lui dit : ■ Demandez à mon père son anneau, et à ma mère son coffret. » Les serpents sont très affligés de cette demande, mais ils donnent néanmoins l'anneau et le cofret. Par la vertu de l'anneau, qui donne tout ce que l'on désire, la jeune femme se procure une grande maison, à côté de la ville de son mari. Le roi, le prince et leur suite viennent voir ta maison; la jeune ïtmmt les reçoit et se fait reconnaître.