‹ Romania (volume 2)Chapitre 80 sur 282 · LE LABOUREUR ET SON VALET · texte numérisé non relu

LE LABOUREUR ET SON VALET

Il était une fois un jeune homme appelé Joseph qui cherchait un maître. W rencontra sur son chemin un homme qui lui demanda où il allait. « Je cherche un maître. — C'est bien tombé, » dit l'homme; « je cherche un domestique. Veux-tu venir chez moi ? — Je le veux bien. Je ne vous demande pas d'argent, mais seulement ma charge de blé au bout de l'année. — C'est convenu. »

Joseph suivit son maître, qui était un laboureur du village voisin. La première chose qu'on lui commanda fut d'aîler chercher les vaches, qui paissaient dans le bois. Joseph y alla. Il déracina un chêne pour s'en servir comme d'une gaule, et, au lieu de ramener les vaches, il revint chez son maître avec tous les loups de la forêt. Le maître fut bien effrayé, i Malheureux, r, cria-t-il^ « remène vite au bois ces vilaines bêtes. » Le domestique chassa devant lui les loups jusqu'à la forêt, et cette fois il ramena les vaches à la maison.

Le lendemain le laboureur lui dit : « Tu vas aller à la forêt prendre notre portion de bois '. » Joseph ne se donna pas la peine de chercher où se trouvait la portion de son makre. Il prit toutes les portions à la fois et les rapporta dans la coar du laboureur.

Le maître se disait : « Voilà un gaillard qui va vite en besogne. Nous ne saurons bientôt plus à quoi l'employer. » Il lui commanda de battre !e blé qu'il avait en grange. Joseph, trouvant le fléau trop léger» coupa wn cerisier et un prunier qu'il attacha ensemble pour se faire un fléau, et battit tout le blé, sans désemparer. Il voulut ensuite le vanner ; mais comme te van n'était pas assez grand pour lui, il prit la porte de la grange. Puis il battit et vanna toute l'avoine, par dessus le marché, en deux heures et demie.

Le laboureur lui dit alors: « J'ai prêté cent écus au diable. Va les lui redemander de ma part. »

Joseph se mit en route, et, s'étant avancé assez loin dans une grande forêt, il rencontra un diable. « Bonjour, monsieur le diable. — Bonjour. Qu'est-ce que tu viens faire ici ? — Je viens de la part de mon maître le laboureur chercher cent écus qu'il vous a prêtés. — Attends un instant. Le patron va rentrer. » En effet, le grand diable arriva bientôi et dit à

1. Dans les villages qui possèdcnl des forêts communales, on répartit chaque année une certaine quantité de bois enire les habitants. Chaque i feu * a une « portion » (c'est le terme en usage â MontierS'Sur^Saulx).

Joseph: « Qu'est-ce que tu demandes? — Je demande les cent écus que mon maître vous a prêles. » Le diable lui compta l'argent, et Joseph s'en retourna.

Quand il fut parti, le diable appela un des siens. « Tiens, » dit-il, «voici cent écus. Cours après l'homme et propose-lui de jouer aux quilles ses cent écus contre les tiens, n

Le diable eut bientôt rattrapé Joseph, tt Où allez-vous ? » lui demandat-il. — « Je retourne à mon village. — Voulez-vous, » dit le diable, *i faire une petite partie de quilles avec moi ^ Nous mettrons chacun cent écus au jeu. — Volontiers, » dit Joseph. Le diable joua le premier et renversa huit quilles; il n'en restait plus qu'une debout. Joseph prit alors ia boule, et fit mine de la jeter dans la rivière. Le diable tenait beaucoup à sa boule, qui était fort belle, u Holàl » cria-t-îl» u arrête. C'est toi qui as gagné. » Il lui donna les cent écus et retourna au logis.

« Eh ! bien, p lui dit le grand diable, « as-tu gagné ? — Non. Il est plus adroit que moi. — Maintenant, » reprit le grand diable, «il a deux cents écus. En voici autant. Cours le rejoindre. »

Le diable fit grande diligence et proposa à Joseph de jouer à qui lancerait de l'eau le plus haut. Le diable commença ; mais quand ce fut le tour de Joseph, il lança l'eau si haut et si loin que toute la terre en fut mouillée. Le diable fut encore obligé de lut donner son argent.

De retour chez son maître, Joseph lui remit cent écus et garda le reste pour lui. « Maintenant, v dit-il, « mon année doit être finie. Donnezmoi ma charge de blé. » Le laboureur croyait qu'avec une douzaine de boisseaux il en serait quitte ; mais il fallut coudre ensemble douze draps de lit pour contenir tout le grain que Joseph emporta. Depuis on ne l'a plus revu.

Ce conte se rattache au même thème que nos n" 46, Binidicité^ et 14, UFUs du Diable ; mais la plupart des aventures sont dilTérentes.

Le seul trait commun est la charge de biè demandée comme salaire. Aux rapprochements faits sur ce point avec divers coules étrangers dans les remarques de nos n^» 14 et 46, nous pouvons ajouter deux contes wendes de la Lusace. Dans l'un (Edm. Vcckenstedt. Windische Sagcn, Marchcn und abtrgUubigt Cebrauche. Graz, 1880, p. 60).^ Jean, qui est d'une force extraordinaire, s'est engagé comme valet chez un gentilhomme, en demandant pour tout salaire le droit de donner à son maître un soufflet au bout de l'année. L'année finie, le gentilhomme, effrayé à la pensée de ce qui l'attend, )e prie de demander uo autre salaire. Jean demande alors autant de pois qu'il en pourra battre en un jour. Il prend les draps de tous les lits du château (comparez notre Joseph) et s'en fait un sac qu'il remplit et emporte. Tous les pois du gentilhomme y passent. — Dans l'autre conte \ibid.^ p. 69), le maître de Jean, qui veut le congédier, offre de lui donner autant de pois qu'il en pourra porter.

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Le passage où loseph ramène à la ferme, au lieu des vaches, tous les loups de la forêt, peut être rapproché d'un épisode d'un conte basque, publié dans Mélusine (1877, col. 160) el dont le début est â peu près celui de notre n* 1 Jean Je l'Ours. Le vacher au service duquel est entré le jeune homme est effrayé de sa force el cherche â se débarrasser de lui. Un pur qu'une bande de loups rôdaient autour de la borde (briment qui abrite pendant la nuit les bergers et les troupeauï)^ le vacher lui dit : 1 Va me réunir ces veaujt. i Le garçon y va en courant, arrache un hêtre de douze ans et s'en sert pour faire entrer les loups dans la borde. — Dans un conte russe (Académie de Berlin, 1866, p. 25 j, mémoire de M. Schott;\ Ivachko Oreilles-d'Ours est envoyé par le pope, son père nourricier, dans la forêt pour y être déchiré par les bêtes. Il ramène chez te pope, au lieu de la vache, un ours qui tue tout le bétaiL » Dans un récit finnois, cité par Guillaume Grimra (111^ p. 1 ^9), Soïni, fâché contre le maître dont il garde le troupeau, appelle les ours et les loups, et leur fait manger les bœufs. Puis (1 ramène les ours el les loups à la maison. Comparez une autre légende finnoise (SchoU, /oc. c/M, où Kullervo, envoyé parle forgeron Ilmarinen comme pâtre dans ta forêt, ramène, au lieu du troupeau, une bande de loups el d'ours, qui déchirent la méchante femme d'IIraarinen. — Le Grettir des légendes du nord foue à son maitre des tours de ce genre lorsqu'on veut lui faire garder les oies et les chevaux (Grîmm, ibid.^ p. 160).

Le héros d'un conte danois qui présente ta plus grande ressemblance avec notre n<* 46, mentionné ci-dessus fGrundtvîg, Tome 11^ p. 72 de la irad. allemande. Leipzig, 1879), se fait un fléau avec deux poutres, comme notre Joseph avec un poirier et un prunier.

Dans le même conte danois, Jean est envoyé par son maître réclamer au diable trois années d'intérêts sur une somme qu'il lui avait prêtée, ieanseraelen route avec sa canne de fer. 11 arrive chez le « vieil Eric >; le diable, qu'il a déjà eu précédemment occasion de maltraiter, réclame les intérêts dus à son maître, cl le diable lui fait donner une énorme quantité d'or et d'argent. — Dans un conte norvégien, également cité dans les remarques de nos n^ 14 et 46 (Asbjœrnsen, p. j^ de la trad. anglaise intitulée Taks oj the FjelJ\^ le roi envoie le héros chez le diable pour lui réclamer J'impôt. — Dans un conte flamand (J. W. Wolf. Deutiche Marcken und Sagcn, n" 22), cité aussi dans les remarques de notre n° 46, le maître dit au valet qu'il ne pourra plus le nourrir si celui-ci ne lui rapporte de l'argent de l'enfer. Le valet y va. Le diable qui vient ouvrir a eu précisément affaire dans certain moulin à notre homme, qui t'a jeté en bas d'un escalier, où il s'est cassé la jambe. En le voyant, ce diable s'enfuit. Le valet se fait donner plein sa charrette de sacs d'argent'.

En Orient, nous trouvons un épisode du même genre dans un conle des Avares du Caucase, que nous avons déjà eu plusieurs fois i citer, notamment dans les remarques de nos n«» 14 et 46. Le roi, voulant se débarrasser d'Oreille d'Ours, dont la force Teffraie, lui dit un jour d'aller réclamer k une Ai2rr[sorle d'ogresse) une mesure de pois qu'elle lui doit depuis longtemps. Oreille d'Ours s'en va chez

I . Pour ce voyage en enfer, comparez le conte du « pays saxon » de Transylvanie résumé dans les remarques de notre ii« 46.

CONTES POPULAIRES LORRAINS l6|

U karîj ety celle-ci ayant voulu lui jouer ud mauvais tour, il l'amène au roi^ qui lui dit de la ramener bien vite chez elle. Oreille d'Ours fait de même avec un dragon, auquel le roi Ta envoyé réclamer un bœuf.

L'épisode de la boule n'appartient pas en réalité à notre thème de \'Homme fort. Il y a ici infiltration, si l'on peut parler ainsi, d'un autre thème, celui où un personnage sans aucune force mais très rusé lait croire à un géant ou à un ogre qu'il est plus lort que lui (Voir les remarques de notre n" 45, It Cordonnier a Us Voleurs}. Ainsi, dans un conte italien {Jahrbach fàr romanischc unà Mglische UUratur^ tome VIII, pp. 246 seq.), l'ogre, qui demeure i quelque distance de la mer, propose au héros de l'histoire de jouer à qui lancera le plus loin un multndîo (morceau de bois qui sert à moudre dans les moulins). Il commence et lance très loin le mulindh. Alors le jeune homme se met à donner du cor pour prévenir, dit-il, les gens de l'autre cAté de la mer de se garer quand il lancera. Il a rintcntion de lancer le mulinelh dans la mer ; mais il pourrait se faire que le muUntllo allât trop loin et qu'il fit un malheur. L'ogre se déclare vaincu, parce que si son mulinelh tombe dans la mer, il ne pourra plus moudre. (On remarquera que ce passage est bien plus net et mieux conservé que celui du conte lorrain.) — Dans un conte écossais de la collection Cainpbell (cité par M. Brueyre, p. 2^ de ses Contes populaires de ta Grande-Bretagne)^ le géant iance un lourd marteau i une grande distance et invite le berger à l'imiter. Celui-ci lui déclare que, s'il lance le marteau^ le marteau ira s'engloutir en un clin d'oeil dans la mer. < Non, • dit le géant ; « je liens i, mon marteau, qui me vient de mon grandpère. » El il renonce à la lutte. — Dans un conte norvégien de la collection Asbjcernsen (p. 2^3 de la trad. anglaise intitulée Taies oj the Fjeld), le jeune homme dit au trolt (mauvais génie, ogre), qui vient de lancer sa massue de fer: * A mon tourî Vous allez voir ce que c'est que de lancer. » Et il se met à regarder fixement ie ciel, tantôt au nord, tantôt au sud. a Que regardez-vous? » lui dit le troll. — « Je cherche une étoile contre laquelle je puisse lancer la massue. — Assez, 1 dit le troll ; « je ne veux pas perdre ma massue, t — De même, dans un conte lapon (n* 7 des Contes lapons traduits par F. Liebrecht dans la revue Germania^ année 1870), le géant lance en l'air un énorme marteau de fer. Son valet regarde dans quel nuage il le lancera à son tour; mais le géant lui dit de n'en rien faire» car il a hérité le marteau de son grand-père.

Ce n'est pas, du reste, dans notre conte lorrain seul que s'est produite rmjî/tration dont nous avons parlé. Dans un conte wende de la Lusace déji cité plus hauKVeckenstedt, p. 69) et qui appartient au thème de l'Hommf/or/, Jean, qui s'est établi dans un moulin abandonné, voit un jour venir un petit homme qui lui propose de mesurer ses forces avec lui. Jean déclare, là aussi, qu'il veut atteindre avec son marteau une tache rouge qui est au ciel, et te petit homme l'crapéche de lancer le marteau. — Nous citerons encore un conte du Tyrol allemand (Zingerle, I, n* 18], de ce même type, et qui se rapproche beaucoup de notre conte lorrain. Dans ce conte tyrolien, comme dans le nôtre, c'est â un diable que Jean a affaire. Ici Jean regarde fixement le ciel, « afin, 1 dit-îl, « de ne pas jeter bas d'étoile en lançant le marteau, » et le diable, effrayé, lui dit d'en rester là. La rencontre de Jean avec le diable a lieu quand le jeune homme s'en va, envoyé par son père qui veut se débarrasser de îui, chercher en enfer

un cheveu du diable. C'est là une ressemblance de plus avec notre conte lorrain. — Compare?, encore le passage où le héros du conte tyrolien, qui a tué ses boeufs parce qu'ils ne pouvaient pas ébranler un chariot trop chargé, va dans la forêt prendre on grand ours pour l'atteler au chariot. Ce trait n'est pas sans analogie avec l'épisode de noire conte lorrain où Joseph ramène à la ferme^ au lieu des vaches, tous les loups de la forêt.

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