‹ Romania (volume 2)Chapitre 81 sur 282 · LE FRANC VOLEUR · texte numérisé non relu

LE FRANC VOLEUR

Pierrot, Jeannot et Claudot étaient trois frères, fils d'une pauvre veuve. Devenus grands et ne sachant que faire à îa maison, ils voulurent aller chercher fortune ailleurs. Ils partirent donc ensemble, et, arrivés à une croisée de chemins, ils se séparèrent en se disant : « Dans un an, nous nous retrouverons ici. »

En arrivant dans un village, Claudot s'arrêta devant une boutique de boulanj^er. « Mon ami, n lui dit le boulanger, « on dirait que lu as envie d'apprendre mon état? — Oui, » répondit Claudot; « tnais je n'ai pas d'argent. — Qu'à cela ne tienne, » dit le boulanger. « Entre chez raoî, et, d'ici à un an, tu sauras le métier, n

Jeannot, étant arrivé devant une boutique de serrurier, s'arrêta à ta porte. « Mon ami, o lui dit le serrurier, « on dirait que tu as envie d'apprendre mon état ? — Oui, m répondit Jeannot, « mais je n'ai pas d'argent. — Q^u'à cela ne tienne, » dit le serrurier. « Entre chez moi, et, d'ici un an, tu sauras le métier. »

Pierrot, lui, tomba au milieu d^une bande de voleurs qui lui crièrent : v La bourse ou la vie ! — Oh ! oh ! •> dit Pierrot, « mais c'est moi qui demande la bourse ou la vie. — Alors, b dirent les voleurs, « veux-tu être des nôtres ? — Volontiers, » répondit Pierrot.

Les voleurs le mirent aussitôt à l'épreuve : « Dans un instant, » lui dirent-ils, t« il va passer un beau monsieur en carrosse ; tu lui crieras : La bourse ou la vie ! »

Pierrot s'embusqua sur le bord du chemin, et, lorsque le carrosse passa, il s'élança en criant : « La bourse ou la vie ! » Le beau monsieur lui jeta bien vite sa bourse et partit au grand galop. Pierrot ramassa la bourse. « Mais, n pensa-î-il, » ce n'est pas l'argent, c'est la bourse qu'on m'a dit de prendre, p Cette réflexion faite, il rapporta à ses compagnons la bourse vide. « Tu n'iras plus voler, » lui dirent les voleurs ; tu feras la cuisine. »

Au bout de l'année, les voleurs, se trouvant assez riches, partagèrent leur butin, et Pierrot eut pour Jui une bonne sachée d'or. Il se rendit à

CONTES POPULAIRES LORRAINS l6j

l'endroit où ses frères et lui s'étaient donné rendez- vous : Jeannot et Claudot s'y trouvaient déjà. Ils retournèrent donc tous les trois chez leur vieille mère. Dès qu'ils furent arrivés, leur mère leur dit: « Eh bien ! mes enfants, qu'êtes-vous devenus depuis votre départ? — Moi, je suis boulanger, n répondit Claudot. — « Et moi, » dit Jeannot, « je suis serrurier. — Moi, je suis charbonnier, » dit Pierrot. — « Fais-tu au moins de bon charbon ? » demanda la mère. ~ n Ecoutez, ma mère, » lui dit Pierrot, « je vais vous dire une chose, mais gardez-vous de la répéter : je ne suis pas charbonnier, je suis voleur. Surtout n'en dites rien. — Ohî non, mon Pierrot, sois tranquille. «

Vint la voisine : « Eh bien, Marion, ^) dit-elle à la mère, qui était une bavarde, comme moi, tf voilà vos trois fils revenus au pays. Que font-ils à présent? — Claudot est boulanger, w répondit la mère; « Jeannot est serrurier; quant à Pierrot, ... il est ... — Vous avez bien de la peine à trouver le mot, Marion. Il est : quoi? — Il est voleur. Surtout n'en pariez à personne au monde. »

Mais la voisine paria si bien que le bruit en vint aux oreilles du seigneur. Celui-ci fit appeler Marion et lui dit : « Quel métier fait donc votre Pierrot ? — Monseigneur, il est charbonnier. — J'ai entendu dire qu*il faisait de bon charbon. ^- Oh ! monseigneur, comme les autres. »

Le seigneur envoya chercher Pierrot : « Bonjour, monseigneur. — Bonjour, Pierrot. Quel est ton métier, maintenant ? — Je suis charbonnier, monseigneur. — On m'a dit que tu faisais de bon charbon, — Oh! monseigneur, comme les autres. — Entre nous, Pierrot, tu es un voleur, » dit le seigneur, a Pour voir si tu sais ton métier, je l'ordonne de voler un cheval qui est dans mon écurie, gardé par douze hommes. Si ce n'est pas fait pour demain, à neuf heures du malin, tu seras pendu. — Monseigneur, je ne pourrai jamais. — Tu le feras, ou tu seras pendu. »

Pierrot mit une robe de capucin et se rendit à Pécurie du seigneur. c( Bonsoir, mes chères braves gens, je viens passer un bout de la soirée avec vous et vous aider à prendre le fripon qui veut enlever le cheval. Tenez, j'ai là quelque chose pour vous rafraîchir. « Il leur donna de l'eau des piones', qui bientôt les fit tous tomber endormis. Alors il enveloppa d'étoupes les sabots du cheval, afin qu'ils ne fissent pas de bruit sur le pavé, et il partit avec la bête. Le lendemain malin, le seigneur entra dans Técurie, et, ne trouvant plus le cheval, il prit un fouet pour corriger ses domestiques. Il y en avait un que le voleur avait suspendu au plafond : ce fut lui qui reçut tous les coups.

« Pierrot, » dit le seigneur, « tu es un franc voleur. Maintenant, il

t. Évidemment cette • eau des piones « est de Vop'ium.

faut que tu voles six bœufs que douze de mes gens conduiront à la foire.

— Monseigneur, je ne pourrai jamais. — Tu as pris le ciieval dans mon écurie ; tu prendras les bœufs, ou tu seras pendu. »

Quand les hommes passèrent sur la route avec les bœufs qu'ils menaient à la foire. Pierrot courut en avant, se mit la tête en bas et les pieds en l'air et commença à battre des pieds et des mains, tr Oh ! que c'est beau ! » dit un des hommes; « allons voir. — Non, w dit un autre, a Monseigneur nous a recommandé de bien garder les bœufs. « Pierrot alla un ' peu plus loin et recommença ses tours. « Oh ! ?> dit l'un des hommes, « que c'est beau ! courons voir : six iront et six resteront près des bœufs.

— Bah! n dirent les autres, « alfons-y tous, ce n'est pas si loin. » Pierrot, voyant les bœufs sans gardien, se mit à courir dans la campagne; puis, par un détour adroit, il revint les prendre.

V Pierrot, y> dit le seigneur, « tu es un franc voleur. Maintenant, il s'agit d'une autre affaire : j'ai un oncle curé qui dit tous les jours la messe à minuit; il faut que tu le fasses mourir, et nous partagerons ta succession, — Monseigneur, je ne puis faire cela. — Tu as bien volé mon cheval et mes six bœufs ; fais ce que je te commande, ou tu seras pendu. »

Pierrot acheta des écrevisses, les mit dans une assiette sur Pautel, puis il se cacha derrière l'autel. Quand le pauvre vieux curé vint pour dire la messe, Pierrot lui cria : « Payez votre servante Marguerite, puis mettez la tête dans le sac qui est au pied de l'autel, et vous irez droit en paradis. Ne voyez-vous pas les anges qui vous tendent les bras ?» Le curé se mit la tête dans le sac ; aussitôt Pierrot le saisit ei le fit monter et descendre l'escalier du clocher. « Hélas I n disait le pauvre curé, if que de peines pour arriver au Paradis? »

Quand il fut à moitié mort, Pierrot le porta dans son poulailler. Le matin, Marguerite vint donner à manger aux poules. « Petits! petits! petits! — Quoi! Marguerite, » dit te pauvre homme, « es-tu donc aussi dans le paradis ? — Beau paradis vraiment ! n dit Marguerite, « c'est le poulailler de vos poules ! » On mit le curé au ht ; trois jours après il mourut, et le seigneur partagea sa succession avec Pierrot.

Nous avons ici une version, altérée sur divers points^ d'un conte très répandu qui se retrouve sous une forme mieux conservée, par e.xemple dans le n^ \^i de la collection Grimm,

Rappelons d'abord les principaux traits de ce conte thuringien : Le ■ maître voleur », revenu au pays, se présente hardiment chez le comte, son parrain. Celui-ci lui déclare qu'il le fera pendre, s'il ne réussit pas dans trois épreuves. D'abord^ il faut voler le cheval du comte, gardé par des soldats. Le voleur, déguisé en vieille, portant un baril de via mêlé d'un narcotique, vient s'asseoir

en grelottant de frotd à la porte de l'écurie. Les soldats lui disent d'approcher du feu et lui demandent à boire. Le narcotique produit son effet, et, quand ils sont tous endormis, le voleur déboucle la selle sur laquelle un des soldats est assis, et l'accroche au moyen de cordes aux poteaux de l'écurie. (Dans notre conte lorrain, on parle bien d'un domestique que le voleur a suspendu au plafond ; mais on n'explique pas pourquoi n» comment.) Ensuite il s'cnhiii avec !e cheval, dont il a enveloppé les sabots de vieux chiffons. — La seconde épreuve consiste â voler pendant la nuit un des draps di lit où couchent le comte et la comtesse, et l'anneau nuptial de cette dernière. — Enfin, il est ordonné au maître voleur de prendre dans l'église le curé et le bedeau. Le voleur se rend la nuit au cimetière qui entoure l'église. Il a apporté un grand nombre d'écrevisscs : il leur fixe sur le dos de petites bougies allumées et les lâche à travers les tombes, pour faire croire que les morts ressuscitent. (Dans notre conte, les écrevisses que le voleur apporte dans l'église n'ont aucune signification.) Puis, déguisé en moine, il monte en chaire et se met à crier: « La fin du monde est arrivée; les morts se réveillent dans le cimetière, ie suis saint Pierre. Que ceux qui veulent aller au ciel entrent dans mon sac. > Le curé et le bedeau^ qui sont accourus à l'église, s'empressent d'entrer dans le sac. Alors le voleur tire le sac hors de l'églisej, et, après l'avoir traîné â travers les rues du village, il le pousse jusque dans le colombier du comte. {l\ suffit de rapprocher cette dernière scène de la fin de notre conte lorrain pour voir combien celte fin a été défigurée.)

Le conte allemand présente^ on le voit, une forme bien conservée de notre thème. Sur un point particulier, — celui oh il est question des écrevisses» — il est même le seuil, à notre connaissance, qui fournisse l'explication du passage inintelligible de noire conte lorrain. Mais il n'en faudrait pas conclure que le conte lorrain serait tout bonnement une dérivation du conte allemand. Il a des épisodes qui n'existent pas dans ce dernier, et ces épisodes, nous allons les rencontrer, parfois plas clairement racontés, dans d'autres contes étrangers du même

type-

L'introduction de notre conte^ toute différente de celle du coniedeGrimm, se retrouve dans un conte norvégien, dans un conte irlandais, un conte allemand de la Basse-Saxe, un conte toscan. Dans le conte norvégien (Asbjœrnsen, t. Il, p. 28 delatrad. allemande), un pauvre paysan, qui a trois fils, leur dit un jour d'aller gagner leur vie oh ils pourront. Il tes accompagne jusqu'à un endroit o£i te chemin se partage en trois, et les trois fils s'en vont chacun de son côté. Le troisième devient voleur. — L'inlroduction du conte irlandais (P. Kennedy. The Fireside Stories of Ireland, p. j,S) est à peu près identique. — Dans ie conte toscan (A. de Gubernalis. Novellirtc di Santo Skjano, n' 29), Jean et Jeanne donnent i chacun de leurs trois fils cent écus. L'aîné s'en va par le monde chercher fortune et perd tout. Le second, de même. Le troisième apprend le métier de voleur. — Dans le conte saxon (Schambach et Mûller. Nkduicechùicht Sagen und Marchtn^ p. î»6), un homme demande i ses trois fils quel métier ils veulent apprendre. L'aîné dit qu'il veut être maçon : le second, menuisier; le troisième, voleur. Le père ne voulant pas entendre parler de ce dernier métier, le jeune homme s'enfuit et s'enrôle dans une bande de voleurs.

L'épisode de la bourse, qui manque aussi dans le conte de la collection Grimm,

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existe, â notre connaissance, dans un conte de la Basse-Bretagne, un conte piémonlais, un conte toscan et un conte du Tyrol italien. Bilz, le héros du conte breton (F. M. Luzel. Vâtlics bretonnei, Morlaix, 1879, p. 227^ est envoyé par le chef des voleurs prendre la bourse d'un riche fermier qui doit passer sur la route. Il rapporte la bourse vide. Les voleurs font alors de Bilz leur cuisinier. Pendant qu'il est seul au logis » il découvre ïe trésor des voleurs et l'emporte chez loi, — Dans le conte toscan (A. de Gubernatis, toc. cit.)^ Carlo doit arrêter une diligence et prendre les quaitrinî (nom d'une petite monnaie, mis ici pour l'argent en général), lî exécute sa consigne à la lettre ; il laisse de côté l'or et l'argent et ne prend que les ^uaUrinî proprement dits. — Même passage dans le conte piémontais (A. de Gubernatis, Zooîogkal Mythohgy, t. 1^ p. J28) et dans le conte du Tyrol italien, d'un autre type pour l'ensemble {Schneiler, n» 54), où se trouve à la fois le passage de la bourse rapportée vide et celui des sous pris à Texclusion de Tor et de Targent,

La seconde épreuve imposée au franc voleur^ — voler des bœufs que l'on conduit à la foire, — manque, on Ta vu, dans le conte de Grîmm. Divers contes étrangers vont nous en fournir des formes, pour ta plupart plus nettes que ne l'est celle de notre conte lorrain.

Ainsi, dans un conte islandais (Arnason^ t. Il, p. 609 de la irad. anglaise)^ le roi dit à V i homme gris • qui lui a volé de ses béliers, qu'il lui pardonnera s'il parvient i voler un bœuf que ses gens doivent mener dans la forêt. L'homme gris se pend, en apparence, à un arbre sur te chemin par où l'on doit passer. Les gens, en le voyant, se disent que le voilà mort et qu'il n'y a plus rien à craindre. A peine se sont-ils éloignés que l'homme gris se décroche et va se pendre plus loin. Grand élonnement des gens, qui se disent qu'ils vont retourner sur leurs pas pour s'assurer si c'est te même. îls attachent le bœuf à un arbre et vont voir ce qu'il en est. Aussitôt t'iiomme gris délie le bœuf et t'emmène. — Il est très probable que, dans ta forme bien conservée de notre conte lorrain, les gens qui conduisaient les bœufs étaient fort étonnés de voir, à deux endroits différents, un homme, qui leur paraissait être fe même, marcher sur tes mains en battant des pieds, et qu'alors ils rebroussaient chemin, laissant leurs bœufs attachés, pour voir si l'homme qu'ils avaient rencontré le premier était toujours là.

La ruse que le voleur emploie dans le conte islandais se retrouve dans les contes norvégien, irlandais, saxon et toscan déjà cités, et, en outre, dans un conte allemand (Kuhn et Schwarz. Norddcutsche Sdgc/i, Marchtn und Gtbrituchi^ p. 362) et dans un conte russe (A. de Gubernatis. Zoological Mythohgy^ I, p. îîd). Dans ce dernier, le voleur ne se pend pas ; il se montre d'abord sur un arbre, puis sur un autre. Le conte toscan présente ici une altération : à la vue du même pendu en deux endroits ditTérents, les paysans qui mènent leurs bœufs à la foire prennent peur et s'enfuient, laissant 11 leurs bêtes. Dans tous les autres contes mentionnés plus haut, ils retournent sur leurs pas, sans emmener leurs bêtes avec eux, pour vérifier un fait qui leur paraît étrange.

Avec l'épisode du vol du cheval, nous revenons au conte de la collection Grimm. Cet épisode se retrouve, plus ou moins complet, dans les contes breton, norvégien, irlandais, allemands (collection Schambach et MûUer et collection Kuhn et Schwartz), déjà mentionnés, et, de plus, dans un autre conte irUndais

(The Royal Hibtrnian Talis^ Dublin, sans date, p. j6), dans deux contes de la Bretagne non brelonnante (P. Sébillot. ConUs de la Haatc-Bntagnt, n* }2, et Uttératuu orale de la H aaU- Bretagne y 1881, p. 121), dans un conte écossais (variante du n* 40 de Campbell), dans un conle flamand <J. W. Wolf. Dtaischt Marchtn und Sagen^ n* j), — ici le voleur s'habille en vieil ermite, comme notre franc voleur en capucin, — dans un second conte flamand (A. Lootens. Oude Kinden/crtehels in den Brugschen tongyal. Bruxelles, t868, n' 7), dans un conle basque (Webster. Basque Ugtnds, p. 140), dans un conte catalan [RonJûlIayre, III, p. 67I, et dans un conte serbe {Archiv jiir slavische Philologie, I, p. 285«284), OÙ l'épreuve imposée par l'empereur au voleur a pris des proportions épiques : il s'agit de voler trois cents chevaux sur lesquels sont en selle trois cents cavaliers.

L*idée de cet épisode ou du moins du moyen dont use le voleur pour s'emparer du cheval pourrait bien être un emprunt fait à un thème très voisin, le thème de la fameuse histoire de voleurs qu'Hérodote entendit conter en Egypte. On se rappelle cette histoire du trésor du roi Rhampsinile (Hérodote, 11, 121). Deux voleurs ont pénétré la nuit dans la chambre du trésor, sans qu'on paisse découvrir comment ils y sont entrés ; quand ils y reviennent plus tard, l'un d'eux est pris dans un piège, et l'autre lui coupe la tête, afin qu'il ne soit pas reconnu. Le roi, très intrigué de l'aventure, fait suspendre à un gibet le cadavre décapité, dans l'espoir que l'autre voleur, en le voyant, se trahira par quelque signe d'étonncment, ou se fera prendre en cherchant à enlever le corps de son camarade. Mais le voleur s'approche des gardes sous un déguisement, les enivre et enlève le cadavre, laissant les soldats endormis. ^- Nous renverrons, pour l'élude de ce thème, aux remarques de M. K. Kœhler sur le n* 17 Me la collection de contes écossais de Campbell (dans la revue Orient und Occident^ II, p. lo]) et i un travail de M. Schiefner Ueber einige morgenlandischc Fassungen der Rhampsimtsage {Mélanges asiatiiitus^ tirés du Bulletin de l'Ac. des sciences de Saint- Pétersbourg, t, VI, p. 161). Aux formes orientales du conte de Rhampsinite citées par M. Schiefner, on doit ajouter un conte syriaque tout récemment publié {Der neu-aramaische Diatekt des Tùr 'Abdln, von Eug. Prym und Albert Socin. Goettingen, 1881, n» 42).

Enfin, la troisième épreuve de notre conte lorrain figure dans les contes norvégien, flamands, basque, catalan, écossais, islandais, et dans les trois contes de la Haute et de la Basse-Bretagne, mais souvent sous une forme plus ou moins altérée. Rappelons la forme véritable, que nous a offerte le conte thuringicn de Crimm, résumé ci-dessus. Le voleur doit enlever de tel endroit une personne désignée et l'apporter à celui qui lui a donné cet ordre. Il y réussit en se donnant pour un ange (dans le conle thuringicn, pour saint Pierre), qui portera au ciel quiconque entrera dans son sac. — Dans la plupart des contes européens du type du Franc Voleur (et aussi dans un conte autrichien de la collection Vemateken, n* i7, où cet épisode est enclavé dans une histoire différente), la victime du voleur est un prêtre, ordinairement un curé. Dans le conte écossais, c'est l'évéque anglican de Londres; dans deux contes russes (Schiefner, op. cit., p. 179), c'est un pope. Nous ne connaissons que deux contes où il en soit autrement: le conte catalan, où le personnage mis dans le sac est un usurier, et le conte islandais.

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Ce dernier a quelque chose de particulier et le passage mérite d'être brièvement résumé. Le roi fera grâce à I' f homme gris », si ce dernier parvient à enlever de leur lit le roi lui-même et la reine. fDans le conte écossais, l'évêque de Londres défie également le voleur de le « voler • lui-même, c'est-à direde Tenlever.) L'homme gris va pendant h nuit dans la chapelle du château et sonne les cloches. Le roi et la reine se relèvent pour voir ce que c"est. Alors l'homme gris leur apparaît tout brillant de lumières et leur dit que leurs péchés leur seront pardonnés s'ils entrent dans un sac qui est auprès de lui. Le roi et la reine, le prenant pour un ange, se fourrent dans le sac. L'homme gris lie les cordons du sac, puis il dit qu'il n'est pas un ange, mais Thomme gris. Maintenant il a fait ce que le roi lui demandait : il l'a enlevé de son lit, ainsi que la reine, et il se débarrassera d'eux si le roi ne lui promet de lui accorder ce qu'il demandera. Le roi promet, et l'homme gris se fait donner la fille du roi en mariage. — On a vu combien, dans notre conte lorrain, cet épisode est altéré. U l'est aussi dans d'autres contes. Ainsi, dans le conte basque, le maire du village ordonne au voleur de voler tout l'argenl de son frère le prêtre, et non d'enlever le prêtre de l'église; dans le premier conte flamand, le voleur doit aussi voler tout l'argent du curé, et c'est pour arriver A ses lins qu'il imagine de faire l'ange et d'amener le curé â se mettre dans le sac, après s'être dépouillé de toutes ses richesses terrestres; dans le second conte flamand, son déguisement a pour but de voler, selon l'ordre du bailli, les ornements de l'église.

Au milieu du XVI' siècle, ut}e version italienne du conte qui nous occupe a été recueillie par Straparola. La voici en quelques mots : Le préleur de Pérouse ordonne à Cassandrino de lui voler le lit sur lequel il couche, puis de lui voler son cheval (ici le voleur trouve le valet endormi sur le cheval; il met la selle sur quatre piquets); enfin de lui apporter dans un sac le recteur de l'église d'un village voisin. Pour faire ce dernier exploit, Cassandrino s'introduit, habillé en ange, dans l'église, en disant : « Si vous voulez aller dans la gloire, entrez dans mon sac. > Le recteur s'empresse d'entrer dans te sac.

En Orient, un conle des Tartares de la Sibérie méridionale {Radioff. Proben dcr Voiksittteratur dtr tûrkiscken Stammt Sûdsibinens, t. IV, p. içj), qui appartient pour la plus grande partie au thème du trésor de Rhampsinite, a pour dénouement la troisième des épreuves imposées au franc voleur. Le voleur du conte tartare joue toutes sortes de tours à un prince et lui rapporte ensuite ce qu'il lui a volé. Le prince lui dit qu'il lui pardonne et que même il lui donnera son trdne s'il lui apporte un prince de ses voisins, qui a fait des gorges chaudes au sujet de ses mésaventures avec le voleur. Le voleur se fait donner un chameau, à chaque poil duquel on a attaché une clochette, une chèvre, également garnie de clochettes, un bâton bigarré, et encore une autre chèvre. Il tue les deux chèvres, endosse la peau de la première, fait avec la peau de la seconde un sac qu'il attache sur le dos du chameau, et se met en route, conduisant son chameau, le bâton bigarré â la main. Il arrive au bout d'un mois près de la maison du prince. Celui-ci, entendant le son dej mille clochettes, dit â sa femme : t Quel est ce bruit? Esl-ce une guerre, ou la fin du monde, ou bien un malin esprit. î* > Quand le voleur est auprès de la maison, il crie ; « Regardez-moi ; je suis le malin esprit ; la lin du monde est arrivée. » Le prince, épouvanté, tombe sans

connaissance ; ta princesse aussi. Alors le voleur les met dans le sac de peau de chèvre, charge te sac sur son chameau et le porte dans la maison de son prince, qui, en récompense, lui donne sa fille en mariage et le fait prince à sa place. — Comparez un autre conte recueilli également dans la Sibérie méridionale, cher les Kirghis, mais moins bien conservé (RadIofT, t. III, p. $42).

Le conte syriaque, mentionné ci-dessus, et qui a, pour l'ensemble, beaucoup de rapports avec le conte tartare, renferme également i'épisode que nous venons de résumer ♦. Ajis, le voleur, a déjoué toutes les mesures dy gouverneur de Damas. Le gouverneur d'Alep écrit à ce dernier pour se moquer de lui. Alors le gouverneur de Damas fait publier qu'il promet au voleur inconnu cent bourses et la main de sa fille, s'il se présente devant lui. Ajis se présente. Le gouverneur remplit sa promesse, puis il dit â Ajis d'enlever le gouverneur d'Alep et de le lui apporter. Ajis se lait donner une massue, une peau de chèvre et cent clochettes, qu'il attache auï poils de la chèvre. En cet équipage il entre à minuit dans la chambre du gouverneur d'Alep, et lui dît qu'il est l'ange de la mort, et qu'il est venu pour chercher son âme. Le gouverneur d'Alep demande un répit jusqu'à l'autre nuit. Alors il se couche dans un cercueil, et Ajis le porte chez le gouverneur de Damas.

Un autre conte oriental, formant le douzième récit de la collection kalmoucke du Siddht-Kûr^ — dérivée, nous l'avons dit bien des fois, de récits indiens, — présente la plus grande analogie avec la première des épreuves du conte lorrain. Dans un certain pays vivait un homme qu'on appelait l'Avisé. Le khan de ce pays le fait venir un jour et lui dit : t On t'appelle l'Avisé. Pour justifier ton nom, vole-moi ce talisman auquel est attachée ma vie. Si tu y réussis, je te ferai de beaux présents ; si lu n'y réussis pas, je détruirai ta maison et je te crèverai les yeux. » L'homme a beau protester que la chose est impossible, il est obligé de promettre de tenter J'aventure telle nuit. Cette nuit-là, le khan fixe le talisman â un pilier et s'assied tout auprès ; en même temps, il ordonne à ses gens de faire bonne garde. L'homme avisé s'approche de ceux qui sont postés i la porte et les enivre avec de l'eau-dc-vie de riz. Quant aux autres gardes et au roi luimême, il a la bonne chance de les trouver tous endormis (il y a ici une altération), et il peut ainsi voter te talisman. — Un trait de ce conte Lalmouck est à noter. L'homme avisé enlève de dessus leurs selles, tout endormis, les gens du roi qui montaient ta garde à cheval et les met à califourchon sur un pan de mur écroulé. Comparez le conte de Grimm et divers autres contes de ce type, où le voleur s'arrange de manière que les gardes, s'ils se réveillent, se croient toujours i cheval.

Avant de terminer ces remarques, il est bon de signaler rexislcncc d'un autre thème qui^, à le considérer de près, offre beaucoup d'analogie avec celui du Fiûfic Voleur. Un conte grec moderne et ses variantes font lien entre les deux

I. Les contes syriaques qui se trouvent dans l'ouvrage dont nous avons donné plus haut le titre, ont été recueillis par MM, Prym et Socin de la bouche d'un chrétien jacobite, originaire du Tûr 'Abdîn, région montagneuse située au nord de ta Mésopotamie, dans le district de Mardîn, et habitée par des Kurdes et par des Jacobites.

lyo E. cos(iyiN

thèmes, et nous donnent, si l'on peut parler ainsi, là forme héroïque, épique, de notre conte, le merveilleux y entrant pour une certaine part. Dans ce conte grec (Hahn, d* }), te roi ordonne au voleur de lui amener le cheval ailé du dralcos (sorte d'ogre), s'il ne veut être haché en morceaux ; puis de dérober au même drakos la couverture de son lit ; enfin de lui apporter le dralcos lui-même. (Ces Ifois entreprises correspondent exactement, comme on voit, aux trois du conte thuringien de Grimm.) — Dans la variante j, le voleur enveloppe avec des lambeaux de ses vêtements les sabota du cheval. Dans la variante 4, où il s'agit d'apporter au roi une lamie (ogresse), Zénios met des habits tout garnis de clochettes (absolument comme dans le conte lartare et dans le conte syriaque), grimpe sur la cheminée et crie : <i Je suis Hadji Brûlis, el je viens pour te faire mourir, si tu n'entres dans ce coffre, x

Dans les autres contes de ce second thème, il n'y a plus de voleur. C'est, en général, S l'instigation de ses frères, jaloux de la favetir dont il jouit auprès d'un roi, que le héros reçoit de ce roi l'ordre de lui apporter les objets rares ou merveilleux d'un certain être plus ou moins fantastique, et enfin cet être lui-même. On peut citer le conte sicilien n* 85 de la collection Gonzenbach. Dans ce conte, Cariueddu doit apporter au roi le cheval qui parle, appartenant au dragu (ogre), la couverture â clochettes d'or du dragu et finalement le dragu lui-même. M. Kœhler a étudié ce thème à propos d'un conte des Avares du Caucase {Mémoires de r Académie de St^Piunbourg, VIH" série, t. XIX ["87?!, n* 6, p. x). Il suffira de citer encore ce conte avare, comme spécimen oriental de ce type de contes. — Tchilbik, le plus jeune de trois frères, a fait périr les filles de la karl (ogresse). Quand il revient à la maison, le roi lui dît : c On raconte que ta kart a une couverture de lit qui peut couvrir cent hommes; si tu la dérobes, je te ferai grâce. • Il faut ensuite que Tchilbik aille voler la chaudière de la kart, o£i l'on peut préparer à manger pour cent hommes; puis sa chèvre aux cornes d'or. Enfin le roi lui dit quc,s'iJ lui amène la kart elle-même, il lui donnera sa fille en mariage et l'associera à son pouvoir.

Dans ce conte, comme dans les autres contes de ce second thème, les moyens que le héros emploie pour s'emparer des objets et de leur possesseur diffèrent tout à (ait de ceux que met en oeuvre ie franc voleur et les héros des contes du premier thème.

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