‹ Romania (volume 2)Chapitre 86 sur 282 · RoU, fait: sillon tracé par la charrue entre deux champs · texte numérisé non relu

RoU, fait: sillon tracé par la charrue entre deux champs

roi que le jeune garçon s'était vanté de ressusciter l'oiseau. Le roi le fit appeler. « Mon ami, on m'a dit que tu t'es vanté de ressusciter l'oiseau. — Non, sire, je ne m'en suis pas vanté. — Que tu t'en sois vanté ou non, mon ami, si l'oiseau n'est pas ressuscité demain pour les neuf heures du matin, tu seras pendu. »

« Hé! ma mule, hé ! ma mule ! ~ Elle te fera bien du mal, cette plume! Je t'avais bien dit de ne pas la ramasser. Allons, coupe-moi la tête. Tu y trouveras de l'eau, que tu donneras à boire à l'oiseau, et aussitôt il reviendra à la vie. Puis tu me rajusteras la tête sur les épaules et il n'y paraîtra plus. « Le jeune garçon fit ce que son parrain lui conseillait, et, dès qu'il eut versé l'eau dans le bec de l'oiseau, celui-ci fut ressuscité. Puis il remit la lête sur les épaules du parrain et il n'y parut plus.

Les serviteurs, de plus en plus jaloux, dirent au roi que le jeune garçon s'était vanté d'aller chercher la Belle aux cheveux d'or, qui demeurait de l'autre côté de la mer. Le roi fit venir le jeune garçon. « Mon ami, on m*a dît que tu t'es vanté d'aller chercher la Belle aux cheveux d'or, qui demeure de l'autre côté de la mer. — Non, sire, je ne m'en suis pas vanté. Je n'ai jamais entendu parler de la Belle aux cheveux d'or, et je ne sais pas même où est la mer. — Que tu t'en sois vanté ou non, mon ami, si la Belle aux cheveux d'or n'est pas ici demain pour les neuf heures du malin, tu seras pendu. »>

<• Hé ! ma mule, hé ! ma mule l — Elle te fera bien du mal, cette plume ! Je t'avais bien dit de ne pas la ramasser. Allons, viens avec moi. Nous emporterons un tambour, et, quand nous aurons passé la mer, nous battrons la caisse dans le premier village où nous entrerons, et la première jeune fille qui se montrera, ce sera la Belle aux cheveux d*or. Je la rapporterai sur mon dos. i> Us traversèrent donc la mer. Dans te premier village où ils entrèrent ils battirent la caisse, et la première jeune fille qui se montra, ce fut la Belle aux cheveux d'or. Ils la prirent avec eux et se remirent en route pour revenir chez le roi. Quand ils furent sur la mer, la jeune fille jeta son anneau et sa clef dedans.

Dès que le roi vit la Belle aux cheveux d'or, il voulut l'épouser; mais elle déclara qu'elle ne voulait pas se marier si son père et sa mère n'étaient de la noce. Les serviteurs dirent alors au roi que le jeune garçon s'était vanté d'aller chercher les parents de la Belle aux cheveux d'or. Le roi fit appeler le jeune garçon, 'i Mon ami, on m'a dit que tu l'es vanté d'aller chercher le père et la mère de la Belle aux cheveux d'or. — Non, sire, je ne m'en suis pas vanté. — Que tu t'en sois vanté ou non, mon ami s'ils ne sont pas ici demain pour les neuf heures du matin, tu seras pendu. »

« Hé ! ma mule, hé ! ma mule ! — Elle le fera bien du mal , cette

plume ! Je t'avais bien dit de ne pas la ramasser. Allons, viens avec moi. Nous emporterons encore un tambour; et, quand nous aurons passé la mer, nous battrons la caisse dans le premier village où nous entrerons, et le premier et la première qui se montreront seront les parents de la Belle aux cheveux d'or. >» Ils traversèrent donc la mer. Dans le premier village où ils entrèrent, ils battirent la caisse, et le premier et la premiière qui se montrèrent, ce furent les parents de la Belle aux cheveux d'or.

Quand ses parents furent arrivés, la Belle aux cheveux d'or dît qu'elle avait laissé tomber son anneau et sa clef dans la mer, et qu'elle voulait les ravoir avant de se marier. Les serviteurs dirent au roi que le jeune garçon s'était vanté de retirer du fond de la mer l'anneau et la clef de la Belle aux cheveux d'or. Le roi le fit appeler, -x Mon ami, on m'a dit que tu t'es vanté de retirer du fond de la mer l'anneau et la clef de la Belle aux cheveux d'or. — Non, sire, je ne m'en suis pas vanté. — Que tu t'en sois vanté ou non, mon ami, si tu ne les as pas rapportés ici demain pour les neuf heures du matin, tu seras pendu. «

« Hé ! ma mule, hé ! ma mule ! — Elle te fera bien du mal, cette plume î Je t'avais bien dit de ne pas la ramasser. Allons, viens avec moi sur le bord de la mer. Le premier pêcheur que nous verrons, nous lui demanderons son poisson, et, quand on ouvrira le poisson, on trouvera dedans l'anneau et la clef, » Tout arriva comme le parrain l'avait dit.

Alors la Belle aux cheveux d'or déclara qu'elle ne voulait pas se marier avant que le jeune garçon ne fût pendu. Le roi dit à celui-ci : « Tu m'as rendu bien des services ; je suis désolé de te faire du mal ; mais il faut qu'aujourd'hui tu sois pendu. »

Le jeune garçon sortit en pleurant. « Hé i ma mule, hé ! ma mule ! — Elle te fait bien du mal, cette plume! Je t'avais bien dit de ne pas la ramasser. Ecoute : Quand tu seras sur l'échafaud, au pied de la potence, il y aura sur la place quantité de curieux. Demande au roi une prise de tabac : il ne te la refusera pas. Puis jette le tabac sur les assistants, et tous tomberont morts. »)

Etant donc au pied de la potence, le jeune garçon demanda au roi une prise de tabac. « Volontiers, mon ami, >• dit le roi; « tu m'as rendu bien des services ; je ne puis te refuser ce que tu me demandes, n Alors le jeune garçon jeta le tabac sur les gens qui se trouvaient là, à l'exception de la Belle aux cheveux d'or, et tous tombèrent morts. Puis il descendit de l'échafaud et se maria avec la Belle aux cheveux d'or.

Moi, j'étais à ta cuisine avec un beau tablier blanc; mais j'ai laissé tout brûler, et l'on m'a mise à la porte.

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Ce conte, altéré sur divers points, se rattache au même thème que notre n* j, Le Roi d'Angleterre et son Filleul. Nous renverrons aux remarques de ce n» j, remarques qu'il serait facile d'allonger, et nous étudierons ici ce que notre conle actuel a de particulier.

Faisons d'abord remarquer que dans un conte breton (F. M. Luzel, Vcillies hretonnes, p, 148), nous trouvons réunis et comme juxtaposés plusieurs des traits distinctifs des deux contes. L'introduction est celle du Roi d'Angleterre et son Filleul. Le (ils du roi de France s'étant égaré à ta chasse, arrive dans la maison d'un charbonnier dont la femme est en couches ; il se propose pour être parrain de l'cnfaot et laisse une lettre que son filleul doit lui rapporter à luimême quand il pourra la lire. Quand l'enfant se met en route pour Paris, son père lui recommande de ne voyager ni avec un bossu, ni avec un boiteux, ni avec un cûcous (sorte de paria, de lépreux !. Ayant rencontré d'abord un bossu, puis le lendemain un boiteux, Petit-Louis rebrousse chemin. Le troisième jour, en longeant un grand bois, il aperçoit sur un arbre une plume qui brillait comme le soleil. Malgré les avertissements de son vieux cheval, il ramasse la pJume; puis il s'arrête pour boire à une fontaine. Pendant qu'il est penché, un cûcous le pousse dans l'eau , après lui avoir pris dans sa poche ta lettre du parrain, saute sur le cheval et part au galop. Le roi l'admet i sa cour, le croyant son filleul. Petit-Louis arrive à son tour au palais oh il s'engage comme valet d'écurie. [I retrouve son vieux cheval dans les écuries du palais. Tous les soirs il se sert de sa plume merveilleuse pour s'éclairer pendant qu'il panse ses chevaux. Le «tcous, ayant remarqué cette lumière, va prévenir le roi, qui surprend Petit-Louis et lui demande ce que c'est que cette pîume. Petil-Louis lui répond que c'est une plume de la queue du paon de la princesse aux cheveux d'or, qui demture dans son chiteau d'argent. Le roi prend la plume, et le cûcous lui dit que Petit-Louis s'est vanté de pouvoir amener au roi la princesse aux cheveux d'or. Petit-Louis est obligé de tenter l'entreprise. Conformément aux conseils de son vieux cheval, il emporte des provisions de diverses sortes et rassasie, chemin taisant, différents animaux. (Cet élément de notre thème, l'élément des animaux secourus et se montrant plus tard reconnaissants, a complètement disparu de notre Belle aux cheveux d'or. On se rappelle qu'il existe, bien conservé, dans le Rot d'Angleterre et son FilleuL) Arrivé au palais de la princesse aux cheveux d'or, il se voit imposer par celle-ci diverses épreuves dont il vient à bout, grlce à l'aide des animaux ses obligés. Enfin la princesse consent à suivre Petit-Louis chez le roi, qui veut aussitôt épouser la jeune fille. Mais elle veut d'abord qu'on lui apporte son château d'argent. Puis, — le cWtcau ayant été apporté par Petit- Louis, à peu près par le moyen qu'emploie en pareille occasion le héros de notre n" j, — la princesse demande les clefs de son château qu'elle a jetées dans la mer. Le roi des poissons, reconnaissant, les procure à Petit-Louis. Enfin la princesse dit au roi qu'il devrait se rajeunir au moyen de l'eau de la vie et de l'eau de la mort. C'est encore Petit-Louis qui reçoit l'ordre d'aller chercher une fiole de chacune de ces eaux. Le vieux cheval lui indique le moyen de se faire apporter les deux fioles par un corbeau. Quand Petit-Louis rentre au palais, le roi demande aussitôt à être rajeuni. La princesse verse sur lui quatre gouttes d'eau de la mort^ et aussitôt le roi meurt. Alors elle épouse Petit-Louis.

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Cette fin du conte breton présente une lacune, l^eau de la vie ne jouant ici aucun rôle. Nous trouverons dans d'autres contes, que nous citerons tout J l'heure, cette dernière partie plus complète.

Parmi les contes du type de la Beltc aux cheveux d'or^ nous n'en connaissons qu'un petit nombre dont l'introduction soit analogue à celle de notre conte lorrain. Nous citerons un conte danois (Grundtvig, Danhcht Volksmarchtn. trad. alK de l'ouvrage original, t. Il, p. i). Des pauvres gens ne peuvent trouver un parrain pour leur dernier enfant. Un mendiant, à qui ils ont fait l'aumône, s'offre à être parrain du petit garçon. On l'accepte et, quand il s'en va, la cérémonie faite^ il donne aux parents une petite clef, en leur disant de la garder soîgneosemenl jusqu'à ce que l'enfant ah quatorze ans. Avec celte clef le jeune garçon ouvre la porte d'une belle petite maison qui est tout d'un coup apparue devant la cabane de son père. Il y trouve un petit cheval, sur îequel il va chercher fortune, — Cette introduction se rencontre, presque complètement semblable, dans le conte westphalien n" 1 26 de la collection Grimm. Du reste le conte danois correspond presque sur tous les points au conte de Grixm, avec celte seule différence qu'il est en généra! moins altéré.

Nous avons dit plus haut , dans une note, qu'évidemment dans notre conte lorrain le parrain avait pris la forme d'une mule. Un conte de la Basse-Bretagne, intitulé Trcgonl-à-Baris (F. M. Lu2el, 4<' rapport), auquel nous avons fait allusion danscette note, a quelque chose d'analogue. Un enfant nouveau-né abandonné est trouvé par Notre-Seigneur et saint Pierre, qui le confient i une nourrice. A seize ans, il veut voyager, va à Paris et devient valet d'écurie chez le roi. Ses chevaux sont les plus beaux ; il est félicité par le roi. Les autres valets, envieux, disent au roi que Trégontà-Baris (c'est le nom du jeune garçon) s'est vanté de pouvoir aller demander au soleil pourquoi il est si rouge quand il se lève. Le roi ordonne au jeune garçon d'y aller, Trégoni-A-Baris trouve â la porte une belle jument blanche qui l'emporte et plus tard lui donne des conseils. Le conte entre ensuite dans le cycle d'aventure du n° 29 de Grimm, le Diahie aux trois cheveux d'or, puis passe dans celui de notre Belle aux ckevcux d*or. Quand, à la fin, Trégont-à- Baris épouse la « princesse au château d'or, » on voit entrer, pendant le festin des noces, une femme d'une merveilleuse beauté, qui dit qu'elle est la Vierge Marie, que Dieu avait envoyée vers Trégonl-à-Baris sous la forme d'une jument blanche.

On a déjà remarqué, dans le premier conte breton dont il a été parlé ici, le passage où il est question de la plume que le jeune homme ramasse malgré les avertissements de son chevaL Ce passage, qui manque dans Trcgonl-à-Baris^ existe encore dans un troisième conte breton, iiîtitulé la Princesse de Trimènèzaour (F. M. Luzel, 4' rapport}. Là c'est une mèche de cheveux d'or, brillante comme une flamme, que le héros ramasse, et cette mèche de cheveux, avec laquelle il éclaire le soir son écurie, est cause que le roi lui ordonne d'aller chercher la princesse de Tréménézaour, de qui viennent ces cheveux.

Dans un conte russe (Ralston, Russiûti FoIk'taUi, p. 287), un chasseur trouve dans une forêt une plume d'or de 1' « oiseau de leu *. Malgré les avis de son cheval, il ramasse cette plume et la porte au roi, qui l'envoie i la recherche de l'oiseau lui-même. Il est probable que La suite des aventures se rapporte i notre thème ; mais M. Ralston ne cite que ce passage. — Dans un conte des Tsigane

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de la Bukovine {Mémoires de l'Académie ât Vienne^ t. XXIII, 1874, p, 277 seq., n* 9), le héros, Tropsen, dénoncé par ses méchants frères, est également envoyé à la recherche de l' « oiseau de la plume », comme dit notre conte lorrain, puis d'une certaine jeune fille. Ici ce n'est pas sur un chemin que Tropsen a ramassé la plume. Se trouvant avec ses frères chez une vieille qui possède un oiseau d'or, il a pris, malgré son cheval, une plume de cet oiseau. Ensuite, chez le comte au service duquel il entre comme cocher, il attache chaque soir sa plume au mur de l'écurie, et elle éclaire comme un cierge. — Voir encore deuï contes serbes (Archiv fur slavischc Philologie, t. V, p, 75 seq.) et un conte du * pays saxon I» de Transylvanie (Haltrich, n* 10), lequel a ceci de particulier que c'est sur le conseil de son cheval, et non malgré ses avertissements, que le jeune garçon ramasse successivement trois plumes, l'une de cuivre, la seconde d'argent et la troisième d'or. — Le conte danois déjà cité offre sur ce point un détail tout particulier. Le héros a ramassé trots plumes d'or, malgré les observations de son cheval ; quand on rapproche ces plumes, on voit la plus belle tête de femme qu'on puisse imaginer. Le jeune homme entre au service d'un roi comme valet d'écurie. Tous les soirs il sVnferme dans sa chambrette, que les plumes éclairent, et copie la belle image. Comme il est défendu d'avoir de la lumière dans les chambres auprès de Técurie, le palelrenier en chef entre chez le jeune homme, qui a le temps de cacher ses plumes ; mais le palefrenier s'empare de son dessin. Le roi reconnaît ce dessin pour être le portrait de la plus belle princesse du monde, dont il a fait périr le père après s'être emparé de son royaume. Elle a disparu, et les recherches du roi ont été inutiles. Il dit au jeune homme qu'il doit savoir où elle est, puisqu'il a son portrait, el il lui ordonne de lui amener la princesse. — Dans la Basse-Bretagne on a recueilli une lorme très curieuse de ce même thème (A. Troude et G. Miiin, le Conteur breton, Brest, 1870. Voir le conte intitulé la Perruque du roi Fortunaïus). Jean, qui s'est mis en route sur son cheval, aperçoit un ]our deux corbeaux qui se battent. Il voit tomber par terre un objet qu'ils ont lâché. « Que peut être cela? Il faut que je le sache, — Il vaudrait mieux poursuivre ta route, » dit le cheval. Mais le icune homme ne veut rien entendre ; il ramasse l'objet et voit que c'est une perruque, sur laquelle est écrit en lettres d'or que c'est la perruque du roi Fortunatus ; il la met dans sa poche. Il entre comme garçon d'écurie chez le roi de Bretagne. La première nuil qu'il couche au-dessus de ses chevaux, il est réveillé par la clarté qui illumine sa chambre; il voit que c'est la perruque, qui brille comme le soleil. Désormais l'écurie est mieux éclairée que le palais du roi. Au carnaval, Jean se déguise et met sa perruque : ta ville est éclairée partout où il passe. Le roi va pour le voir et ne le reconnaît pas, A la fin, Jean lui dit qu'il est le garçon d'écurie* Le roi s'empare de la perruque. Les autres girçons d'écurie, jaloux de Jean, vont dire au roi que le jeune homme connaît le roi Fortunatus et qu'il a dit plusieurs fois que, s'il avait voulu, il aurait obtenu de lui sa fille en mariage. Le roi ordonne à Jean de lui aller chercher la fille du roi Fortunaïus. — Nous signalerons encore un conte allemand assez singulier (L. Bechstein, Mitrchcnbuch, p. 102). Un père prend pour parrain de son petit garçon un bel enfant, qui est NotreSeigneur, et qui laisse comme cadeau â son filleul un cheval blanc Devenu grand, le

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filleul monte sur son cheval et s'en va courir le monde. Chemin faisant, il voit par terre d'abord une plume de paon, puis une seconde, qu'il ne ramasse ni Tune ni l'autre, sur le conseil du cheval. Il en ramasse une troisième, et il est nommé roi dans une ville où il arrive. S'il n'avait pas ramassé cette troisième plume, il en aurait trouvé une quatrième et serait devenu empereur.

Le conte westphalien de Griram (n* 126), déjà mentionné, présente ici une altération notable, sur laquelle il convient d'insister, surtout à cause de l'interprétation que Guillaume Grimtn a donnée de ce passage. Le jeune garçon du conte allemand ramasse, lui aussi, une plume. La suite de l'histoire ne montre en aucune façon quel râle a pu jouer cette plume, qui est ici une plume à écrire [Schn^eddtr, en patois westphalien). Guillaume Grimm admet sans hésitation que cette plume est un bâton runique iwenigstcns ist die gijundtm Schràbjc-' dtT gewhs ein soUher [Runtnstab\\. S'il avait connu toutes les formes de cet épisode que nous avons citées, il aurait assurément laissé en paix les runes et les bâtons runiques. Nouvel exemple du danger des conclusions précipitées, surtout en des matières où Ton doit toujours se demander si l'on possède la forme primitive des thèmes sur lesquels on raisonne.

Au sujet des entreprises imposées au héros, nous avons déjà dit plus haut que, dans notre Belle ûux chtvtux d'or^ un élément important a disparu : les services rendus par le héros à des animaux, qui ensuite, par reconnaissance, exécutent à sa place toutes les tâches qui lui sont imposées. La plupart des contes de ce type ont bien conservé sur ce point la forme primitive. Voir les remarques de notre n® 3.

Le dénouement de notre conte lorrain présente une altération, due évidemment à quelque conteur facétieux. Nous allons jeter un coup d'oeil sur les formes bien conservées.

Dans le conte danois ci-dessus mentionné, le héros ayant réussi à rapporter Teau de la vie et l'eau de la miort demandées par la princesse qu'il a amenée au roi, celle-ci veut s'assurer si ce sont les eaux véritables. Le roi fait venir le jeune homme, sur lequel on essaie d'abord l'eau de la mort, puis l'eau de la vie; il meurt, puis ressuscite, plus beau qu'auparavant. Le roi veut devenir plus beau, lui aussi; il subit yne fois l'opération; mais, dans l'espoir d'embellir encore, il veut recommencer. Malheureusement pour lui, il ne reste plus d'eau de la vie pour le ressusciter. La princesse épouse le jeune homme, qui devient roi. — Comparez le conte breton de Trégont-à-Baris ^ un conte italien de la collection Comparetti (n" 16), etc.

Dans notre conte lorrain, l'eau de h vie se retrouve bien, mais simplement au milieu du récit, pour ressusciter V « oiseau de la plume *. A quelques traits de cet épisode, — le parrain tué pour procurer l'eau de la vie, puis ressuscité, — ne semblerait-il pas qu'il y a là un souvenir confus du dénouement que nous venons d'indiquer ?

Dans tout un groupe de contes de notre type, dont nous allons dire un mot, il n'est pas question d'eau de la vie ni d'eau de la mort. Aussi le dénouement se trouve modifié, bien qu'il soit, dans .«ton idée mère, celui que nous connaissons. Ainsi, dans des contes siciliens (Gonzenbach^ n"* jo et Jij, Pitre, n' 54), la princesse veut, avant d'épouser le roi, que le jeune homme entre dans un four

chauffé pendant trois jours et trois nuits. Le cheval du jeune homme dit à son maitre de s'oindre de son écume (ou de sa sueur) et le jeune homme sort du four sain et sauf et plus beau qu'il n'y est entré, Alors la princesse dit au roi d'y entrer lui-même. Le roi demande au jeune homme ce qu'il a fait pour ne pas être brûlé ; l'autre lui répond qu'il s'est oint avec de la graisse. Le roi le croit et, à peine est-il entré dans le four, qu'il est consumé par les flammes. — Dans le conte breton la Perruque du roi Fortunalus, cité plus haut^ la princesse, qui s'est fait apporter par Jean son château, puis sa clef, déclare qu'avant d'épouser le roi de Bretagne, elle veut que Jean soit brûlé vif sur la place publique. Le cheval de Jean dit à celui^i de bien l'étriller, de mettre dans une bouteille la poussière qui tombera, et de remplir d'eau la bouteille. Jean demandera au roi qu'on fasse une sorte de niche au milieu du bûcher; quand le jeune homme y sera, il se lavera tout le corps avec l'eau de la bouteille. Jean se conforme à ces instructions et il sort du brasier deux fois plus beau qu'il ne Tétait auparavant. La princesse s'éprend d'amour pour Jean et dit au roî: t Si vous aviez été aussi beau garçon que Jean, vous seriez devenu le miroir de mes yeux. — Et si je fais comme lui, ne deviendrai-je pas aussi beau? — Je le crois. » Le roi fait comme Jean, et il est consumé en moins de rien. — Dans un conte espagnol (F. Caballero, Cuentos, oraàonts^ admnas.,.^ p, 37) se rattachant aussi à notre thème, la princesse Bella-Flor, que José a été obligé d'enlever par ordre du roi, demande que José soit, non pas brûlé vif, maïs frit dans de rhuite. Le cheval du jeune homme, comme dans un des contes siciliens, lui dit de s'oindre de sa sueur. (Comparez un conte italien de la Basiltcate [Comparetti, n** 14], où cette forme de dénouement et la précédente sont assez gauchement combinées.)

D'autres contes présentent ce second dénouement sous une autre forme. Nous citerons, par exemple, le conte des Tsiganes de la Bukovine., indiqué précédemment. Là, le héros, après avoir amené au comte son maître certaine jeune fille, est obligé d'aller chercher le troupeau de chevaux de cette même jeune fille, puis de traire les cavales et de se baigner dans le lait bouillant. Son cheval merveilleux souffle sur le lait et le refroidit, et le jeune homme sort de la chaudière plus beau qu'auparavant. Le comte y entre à son tour* mats le cheval y a soulflé du feu, et le comte périt, — Comparez, parmi les contes mentionnés plus haut, les deux contes serbes et le conte du « pays saxon • de Transylvanie, et en outre un conte valaque (Scholt, r 17), qui, du reste, a du rapport pour l'ensemble avec notre Bclh aux cheveux d'or.

Citons enfin, comme étant curieujc, le dénouement d'un conte finnois, du même type, mais assez écourté, que M. E. Beauvois a publié dans la Revue orientaU et ûmimamc (tome IV, t860j p. j86). Après avoir réussi dans les expéditions où il a été envoyé à l'instigation de l'ancien êcuyer, dont il a pris la place, le héros est accusé par ce dernier auprès du roi de vouloir s'emparer de la couronne. Conduit au supplice, il se sauve deux fois en obtenant du roi, au pied de la potence, la permission de jouer d'une harpe ou d'un violon qui forcent les assistants â danser et qu'il a reçus d'un certain diable en récompense d'un service rendu (on se rappelle que le héros de notre conte lorrain obtient aussi du roi une faveur au pied de la potence), La troisième fois, le roi ne con-

CONTES POPULAIRES LORRAINS iSç

sent qu'à grand'peine i le taîsser jouer d'une flûte, également reçue du diable; pour ne pas être forcé de danser, il a eu soin de se faire attacher à un arbre. Le diable arrive et demande au jeune homme pourquoi on veut le pendre. Après en avoir été instruit, le diable saisit le gibet et le lance en l'air, ainsi que l'arbre auquel le rot est attaché. Le peuple prend le jeune homme pour roi (Comparez, pour cette manière de se sauver du supplice, te n' i lo de Crîmm, dcr Jade im Dam, et la variante de notre n» 59, Jcûn de la Noix).

Au milieu du XVl" siècle, Straparola recueillait en Italie un conte analogue à tous ces contes {ti" 1 de la traduction allemande des contes proprement dits, par Valentin Schmidt). Livorelto reçoit du sultan, son maître, à l'instigation des autres serviteurs, l'ordre d'enlever la princesse Belisandra. Pendant son voyage, d'après le conseil de son cheval enchanté, il rend service à un poisson et à un faucon. Il enlève la princesse; mais celle-ci, avant d'épouser le roi, demande que Livoretto lui rapporte d'abord son anneau, qu'elle a laissé tomber dans une rivière, puis une fiole d'eau de la vie. Livoretto appelle le poisson et le faucon, qui lui procurent l'anneau et l'eau de la vie. Alors Belisandra tue le jeune homme et le coupe en morceaux qu'elle jette dans une chaudière, puis elle les asperge d'eau de la vie, et aussitôt Livoretto se relève, plus beau et mieux portant que jamais. Le vieux sultan prie la princesse de le rajeunir de celte manière. Elle le tue, et le jette à la voirie. Ensuite elle épouse Livoretto.

En Orient, nous avons â rapprocher du conte lorrain, d'abord un conte des Tartares de la Sibérie méridionale, résumé dans les remarques de notre n" j (voir ces remarques), et qui se rattache, par le dénouement, au groupe de contes (tsigane, serbes, etc.) que nous venons d'examiner.

Nous citerons ensuite un épisode enclavé dans un conte des Avares du Caucase, très voisin de notre' n*" 19,, le Pdà Bossu (voir les remarques de ce n* 19), Cet épisode, sous certains rapports moins complet que le conte lartarc, contient le trait de la plume, qui manque dans ce conte *.

En voici l'analyse : Le héros, un prince, s'est rendu maître d'un cheval merveilleux. Comme il chevauche, après le coucher du soleil, vers le royaume de son père, il voit tout à coup la nuit s'illuminer. Il regarde et aperçoit au milieu d'un steppe un objet tout brillant ; c'est une plume d'or, c Faut-il la ramasser ou non i* t demande- t-il à son cheval. — t Si tu la ramasses, » répond le cheval, c tu en souffriras ; si tu ne la ramasses pas, lu en souffriras aussi. » (Comparez, pour ce passage, le conte valaque.) Le prince ramasse la plume et la met à son chapeau. Il arrive près d'une ville et s'étend par terre pour dormir, au milieu de ta campagne, après avoir mis la plume dans sa poche. Le lendemain malin, le roi du pays qui, ainsi que ses sujets, a été effrayé de voir la nuit aussi claire que le jour, envoie des hommes armés à la découverte. Ces hommes rencontrent le prince et l'amènent au roi. Celui-ci demande au jeune

1. Dans un conte arabe des MitU et une Nuits (t. XI^ p. 175, de la traduction allemande dite de Bresbui, se trouve un passage qui n'est pas sans analogie avec celui de la plume. Le plus jeune des trois ïils du sultan d'Yémen trouve on jour dans une plaine un collier de perles et d'émeraudes. Ce collier ayant été remis au sultan, celui-ci déclare qu'il ne sera content que quand il aura • yw£au qui a dû porter ce collier. •

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homme s'il connaît les causes du phénomène qui a eu lieu pendant la nuit. Le prince lire la plume de sa poche et la montre au roi^ qui lui ordonne aussitôt d'aller lui chercher l'être^ quel qu'il soit, dont provient cette plume. Le prince apprend de son cheval que la plume vient de la plus jeune fille du Roi de la mer: chaque jour^ sous forme de colombe, elle arrive avec ses deux sœurs sur un certain rivage pour se baigner dans la mer. Il taudra^ quand elle sera dans l'eau, s'emparer de ses vêtements de plumes, et elle sera obligée de suivre le prince. (Voir les remarques de notre n«> p, Chatte blanche.) Le prince s'empare ainsi de la jeune fille et la conduit au roi ; mais la )eune fille déclare à celui-ci qu'elle ne t'épousera que s'il redevient un jeune homme de vingt ans. • Comment faire? » demande le roi. La jeune fille lui dit de faire creuser un puits, profond de cinquante aunes, de le remplir de lait de vaches rouges et de se baigner dedans. Quand tout est pr<^t, comme le roi hésite à tenter l'expérience, elle se fait amener un vieillard et une vieille femme et les rajeunit en les plongeant dans le puits. Alors le roi saute dans le puits, tombe au fond et péril.

Un passage du livre sanscrit ta SinhJsana-dvàthnçikd (les c Trente-deux récits du Trône ») offre beaucoup d'analogie avec le dénouement des contes tsigane, serbes, avare, etc. (/««y/ic/jc S/ut/<>/i, t. XV, 1878, p, j 64- j6^). Une princesse de race divine, qui régne dans une certaine ville, a promis d'épouser celui qui se précipiterait, pour s'offrir en sacrifice, dans une chaudière remplie d'huile bouillante. L'héroique roi Vikramâditya saute sans hésiter dans ta chaudière. Tous les assistants poussent un cri d'horreur. Mais la princesse arrive, asperge à*amrita (eau d'immortalitël le corps do roi, qui n'était plus qu'aune informe masse de chair, et Vikramâditya ressuscite, plus beau qu'auparavant.

Rappelons en terminant que, dans on groupe de contes, très voisin de notre Belle aux cheveux d'or cl qui a été étudié dans la revue Cermama (années 1866 cl 1867) par MM. Kœhler et Liebrecht, c'est un cheveu d'or, trouvé par le roi, — et non par le héros, — qui donne au roi l'idée d'envoyer Je icune homme à la recherche de la jeune fille aux cheveux d'or. Nous ne citerons de ce groupe qu'un conte tiré d'un livre qui a été publié â Bâle, en 1602, par un Juif, sous le titre hébraico-allemand de Maase-Buck. Il s'agit dans ce conte d'un roi très impie à qui les anciens du people viennent un jour conseiller de prendre femme pour devenir meilleur. Le roi les renvoie à huit jours. Pendant ce délai, un oiseau hisse tomber sur lui un long cheveu d'or. Le roi déclare qu'il n'épousera que !a femme de qui vient ce cheveu. Il y avait à \i cour un favori du roi, nommé Rabbi Chanina, qui connaissait soixante-dix langues ei le langage des animaux. Ses ennemis obtiennent du roi qu'il sera chargé d'aller chercher cette femme. Chemin faisant, Rabbi Chanina vient en aide à un corbeau, à un chien eti un poisson. Les trois animaux reconnaissants accomplissent â sa place les tâches qui lui sont imposées par ta princesse aux cheveux d'or. Le corbeau va chercher une fiole d'eau du paradis et une 6ole d'eau de l'enfer. Le poisson rapporte sur le rivage l'anneau de la princesse. Chanina s'apprête â saisir cet anneau, lorsqu'un sanglier se jette dessus, l'avale et s'enfuit ; le chien tue le sanglier et retrouve l'anneau. Rabbi Chanina, après avoir amené la princesse au roi, est assassiné par des envieux. La jeune reine lui rend ta vie en l'aspergeant

d'eau du paradis. Le roi veut se faire ressusciter aussi. On le tue; mab la reine verse sur son corps de l'eau de l'enfer, qui le réduit en cendres, • Vous voyez, > dit-elle au peuple, « que c'était un impie; autrement il serait aussi ressuscité. » Et elle épouse Chanina.

Le conte breton la Pcrrutjue du roi Fortunaîus, que nous avons résumé plus haut, fait lien entre ce groupe de contes et celui auquel appartient notre Belle aux cheveux d'or.

En Orient, nous trouvons, réunis dans le cadre d'un même récit, le trait de l'anneau retiré de Teau par un animal reconnaissant et celui du cheveu, Le conte en question a été recueilli par M. Minaef chez les Kamaoniens, cette peuplade voisine de l'Himalaya dont nous avons déjà parlé, et il a été traduit en russe par cet orientaliste (n^ ? de la collection). Voici le passage : Une péri, qui est devenue la femme d'un prince chassé du palais de son père, va un jour se taver la tète dans un fleuve. A quelque distance de là se trouvait une ville bâtie sur le bord de ce fleuve. Le fils du roi du pays, étant allé se baigner, trouve dans l'eau un cheveu de la péri, long de quarante-quatre coudées. 11 dit à son père qu'il veut épouser la femme qui a de tels cheveux. Le roi envoie un de ses serviteurs qui parvient à enlever la péri. Le prince, mari de la péri, entre au service de ce roi, ainsi qu'une grenouille et un serpent, ses obligés, qui, par reconnaissance, l'accompagnent, Ja première sous forme de brahmane, l'autre sous forme de barbier. Pour se débarrasser du prince, le roi^ d'après le conseil d'un de ses serviteurs, laisse tomber son anneau dans une rivière et ordonne au jeune homme de le repécher ; sinon il lui enverra une balle dans la tète {sic). Alors le barbier reprend sa forme de grenouille, plonge dans l'eau et appelle les autres grenouilles, qui arrivent avec leur roi, ainsi que le roi des poissons et ses sujets. Us retrouvent l'anneau, et la grenouille (e rapporte au prince. Alors le roi veut se battre avec le jeune homme; mais le serpent, qui était devenu brahmane, dit à son bienfaiteur qu'il lui sauvera la vie à son tour; il pique le roi, qui meurt'.

Pour les autres contes, — tout différents des contes du type de la Belte aux cheveux d'or^ — où une boucle de cheveux flottant sur l'eau donne l'idée de rechercher la femme à qui celte boucle appartient, nous renverrons à noire travail sur le vieux conte égyptien des Deux Frères^ publié dans la Revue de^ questions hislort^ues, octobre 1877. Aux contes orientaux cités dans ce travail, nous ajouterons un conte indien du Bengale (n" 4 des Folk-uks of Bcngai^ publiés par M. Lat Behari Oay dans le Bengal Magazine).

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