‹ Romania (volume 4)Chapitre 100 sur 283 · DICK-ET-DON · texte numérisé non relu

DICK-ET-DON

Un tisserand reçut un jour la visite d'un homme qui lui apportait une balle de lin à tisser. L'homme lui dit :

« Je viendrai chercher ma toile dans huit jours, et je vous donnerai neuf écus. Si elle n'est pas prête pour le jour dit, vous aurez de mes nouvelles. »

Puis il partit laissant le paysan fort étonné. Celui-ci travailla à sa toile avec ardeur, il y employa même ses nuits sans pouvoir en faire le quart. « Je suis perdu, se dit-il ; il me faudrait encore un mois pour terminer le tissage de ce maudit fil. Ah ! je donnerais beaucoup à celui qui pourrait m'aider. »

Comme il finissait de parler, un petit homme habillé de vert ouvrit la porte de la maison et sauta aux pieds du tisserand.

« Je viens te tirer d'embarras, dit-il en entrant ; j'ai entendu ta demande et me voici. Je commande que ta toile soit achevée à l'instant. En échange, je prendrai ton âme, si tu ne me dis pas quel est mon nom dans trois jours. Tu auras trois noms à dire : le mien devra s'y trouver. Au revoir ! »

Le petit homme vert sauta dans la cheminée et disparut. Quant au tisserand, jetant les yeux sur sa toile, il la vit achevée, prête enfin à être livrée à son propriétaire. Le pauvre homme se trouva encore plus

mal pris qu'auparavant. Comment découvrir le nom de ce diable (car c'en était un assurément) ? C'était difficile, ou plutôt impossible. Le lendemain, l'homme mystérieux se présenta chez le tisserand, prit la toile, et donna douze écus au lieu des neuf promis.

Le paysan avait sa marraine au village voisin. Or elle était fée. H alla la trouver et lui demanda ce qu'il devait faire. « Va demain au bois ; cache-toi bien dans les broussailles et ne manque pas de venir me dire ce que tu auras entendu. »

Le lendemain le tisserand alla se cacher de bonne heure dans le bois. Le soir arriva ; il n'avait rien entendu. Il commençait à perdre espoir lorsqu'il entendit les branches craquer au-dessus de sa tête. Un grand diable noir sauta et vint tomber aux pieds du paysan qui ne bougea pas. Le diable remonta sur un arbre et se mit à dire d'une voix criarde : Dick-et-Don ; Dick-ct-Don ; Ch'é min nom.

I nol séro point 4 !

Il répéta longtemps ces mots, et toujours de plus en plus fort. A la fin il s'éloigna. Longtemps encore le paysan entendit résonner dans le lointain :

Dick-et-Don ; Dick-et-Don ; Ch'é min nom ; I nol séro point ! •

Le tisserand revint et alla trouver de nouveau la fée sa marraine. « Eh bien ! » lui dit-elle ; « qu'a dit le diable i

— Il a dit : Dick-et-Don, ch'é min nom, i nol séro point.

— Tu peux te jouer de lui ; il se nomme Dick-et-Don ; retourne chez toi ; il ne tardera point à y arriver. »

Le paysan fut bientôt chez lui. H s'assit tranquillement devant un bon feu et attendit l'arrivée de messire Satan. Un grand bruit se fit entendre dans la cheminée et un petit homme tomba dans le feu et fit voler des myriades d'étincelles. C'était le diable qui, s'adressant au tisserand, lui dit d'un ton sarcastique :

« Eh bien ! as-tu trouvé mon nom ? Voyons un peu jusqu'où va ton savoir.

— Je crois l'avoir trouvé. T'appelles-tu Jean ?

— Non ; répondit le diable tout joyeux. Il dévorait le paysan des yeux.

— T'appelles-tu Pierre ?

i. C'est-à-dire : Dick-et-Don; Dick-et-Don; C'est mon nom.

Il ne le saura point 1

— Non. »

Cette fois le diable se tint prêt à sauter sur sa victime pour l'emporter avec lui.

« T'appelles-tu... Il ne faut pas se tromper. Ne serait-ce pas... Dicket-Don ? »

Satan poussa un rugissement affreux et se sauva par où il était venu. La maison se trouva remplie d'une fumée noire et suffocante qui obligea le paysan à sortir pour quelques instants.

Depuis ce temps, le tisserand n'entendit plus parler du diable Dicket-Don.

Conté le 12 janvier 1878 par Alfred Haboury, d'Acheux (Somme).

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