LA BICHE BLANCHE
Un jeune prince partit un jour pour la chasse. Une trentaine des plus grands seigneurs de la cour le précédaient. Lorsqu'on fut dans la forêt, on se dispersa de côté et d'autre selon son caprice et sa fantaisie. Le prince ayant aperçu un cerf magnifique s'élança sur ses traces. Il courut presque toute la journée, toujours devancé par l'animal qui semblait ne point se lasser de la poursuite à laquelle il donnait lieu. Enfin le cheval du prince tomba mort et le cerf disparut dans le lointain. Le prince s'arrêta dans une clairière, tira quelques provisions de sa gibecière, et se mit à manger avec un appétit aiguisé par la longue course qu'il venait de faire. Puis le jeune homme se reposa sur le gazon. Il fut tout étonné de voir dans un fourré quelque chose de blanc qui s'avançait vers lui. Le prince ne bougea pas et reconnut une biche blanche.
« Quel joli animal! » se dit-il; « je donnerais beaucoup pour l'avoir. Comme ma mère serait contente si je la lui rapportais ! »
En disant ces mots, il prit de petits morceaux de pain et les jeta à la biche blanche qui les mangea sans se montrer effrayée. Le prince continua ce manège et voulut amener l'animal à ses pieds en lui jetant du pain près de lui. Mais la biche n'approcha pas. « Puisqu'elle ne veut point approcher, je vais la tuer. Cela me sera facile, elle est si près de moi ! »
Le prince prit son fusil, ajusta la bête, tira, et ne vit plus rien :
la biche blanche avait disparu.
Après avoir erré à l'aventure pour trouver un chemin qui le conduisit hors de la forêt, le jeune homme s'aperçut qu'il était perdu. Le soir était venu. Il fallait trouver une cabane, ou se résoudre à passer la nuit
à la belle étoile. Le prince grimpa sur un arbre élevé et regarda autour de lui. Une petite lumière brillait au loin à travers les branches. Il prit son mouchoir blanc dans lequel il avait lié une pierre, et le jeta du côté de la maison. Ensuite il descendit de l'arbre et marcha dans la direction de son mouchoir. Il ne tarda pas à arriver devant une riche habitation.
« Pan ! pan ! — Qui est là ? — C'est le fils du roi qui vous demande l'hospitalité.
— Entrez ; vous serez le bienvenu. »
Une grande et belle femme vint ouvrir au prince. Elle lui servit à manger, lui montra sa chambre et le fit coucher. Le lendemain matin, il lui raconta ses aventures dans la forêt sans omettre sa rencontre avec la biche blanche.
« Ah! vous avez vu la biche blanche? lui dit la femme.
— Oui ; et je donnerais mille écus pour la rapporter à la reine, ma mère.
— Eh bien ! cette biche m'appartient. ÊUe n'est ni à vendre ni à donner, mais elle est à gagner.
— Que me faudrait-il faire ? Je suis prêt à tout entreprendre pour l'obtenir.
— Alors, suivez-moi ; je vais vous montrer la tâche que vous avez à remplir. »
La fée (car c'en était une) conduisit le prince dans une grande forêt, et, lui donnant une scie, une pioche et une hache, lui dit :
« Vous allez, à l'aide de ces instruments, couper, lier, mettre en bûches et en fagots le bois que vous avez devant les yeux. Ensuite vous défricherez le terrain, qui devra pour ce soir être rempli de plantes rares et de fleurs précieuses. Je veux aussi qu'on puisse voir une mouche voler d'un bout à l'autre du jardin. Si vous n'avez point terminé au coucher du soleil, j'enverrai des dragons vous dévorer. »
La fée s'éloigna. Le prince se mit aussitôt au travail. Aux premiers coups ses outils se brisèrent : ils étaient en carton. Le jeune homme se mit à pleurer. « Hélas ! » disait-il, & que ne suis-je resté au château de mon père ; je ne serais point exposé à être dévoré par les dragons ! Maintenant ma perte est certaine ! » Tout en se lamentant ainsi, il vit venir à lui une belle demoiselle qui lui apportait à manger. Elle était, envoyée par la fée dont elle était fille.
« Mon beau prince, qu'avez-yous à pleurer ainsi ? Ne pourrait-on pas vous consoler ? »
Le jeune homme lui dit quelle tâche il devait remplir pour le soir.
« N'est-ce que cda ? Il y a vraiment de quoi pleurer ! ah ! ah ! mangez : je vous tirerai d'affaire. »
La fille de la fée prit une baguette et dit :
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« Par la vertu de ma petite baguette, je commande que ce bois soit coupé et lié, et qu'à la place s'élève un jardin magnifique entouré d'une grille et rempli de fleurs. »
Elle avait à peine terminé que tout se trouva fait. Puis elle retourna au château. Le soir venu, la fée vint trouver le prince et fut tout étonnée de voir un beau jardin à la place de la forêt.
« C'est bien, » dit-elle ; « mais la biche blanche n'est pas encore . gagnée. Je vous ferai subir demain une nouvelle épreuve. »
Le lendemain, elle conduisit le fils du roi devant un grand étang, lui remit trois seaux, et lui dit :
« Ce soir, cette eau devra être vidée et jetée par-dessus la montagne. A la place vous construirez un château plus beau que celui du roi votre père. Sinon, vous serez dévoré par les dragons. »
La fée partie, le prince voulut enlever un seau d'eau. Le seau creva et l'eau retomba dans l'étang. Il essaya les deux autres seaux sans plus de succès : ils étaient en papier. Le jeune homme s'assit sur le bord de l'étang et se mit à pleurer. La deuxième fille de la fée lui apporta à manger et résolut de le tirer encore d'embarras. Prenant sa baguette magique, elle dit :
« Par ma baguette, j'ordonne que cet étang soit desséché à l'instant, et qu'à la place on aperçoive un palais magnifique. »
L'eau du lac se vida aussitôt et un château la remplaça. Il était éclairé par trois cent soixante-cinq fenêtres , formées chacune de deux vitres ; douze portes donnaient accès dans son intérieur.
« Ne dites point cela à ma mère. Elle est si méchante qu'elle me tuerait, » lui dit la jeune fille en s'éloignant.
La fée ne voulut point encore donner la biche blanche au jeune prince.
Elle voulut lui imposer le lendemain une épreuve définitive. A cet effet, le prince eut pour mission d'aller porter un fruit à un des dragons enfermés dans une tour. S'il revenait sain et sauf, il aurait à choisir entre les trois filles de la fée. La biche blanche y serait. S'il la prenait, il l'aurait pour épouse ; s'il choisissait mal, il serait dévoré. Le prince dut accepter.
En allant porter à manger au dragon, il rencontra une des filles de la fée qui lui dit :
<c Au-dessous de la porte de la tour, vous verrez un trou. Jetez-y le fruit et sauvez-vous. Je suis la biche blanche. Je me ferai reconnaître de vous en avançant mon pied droit devant ma jambe gauche. Adieu ! »
Le prince se conforma aux instructions qu'il venait de recevoir et revint au château. La fée fit placer ses trois filles devant lui et lui dit de choisir. Après les avoir examinées quelque temps, le prince désigna la biche blanche. La fée fut contrainte de la lui donner.
Le soir venu, le prince alla se coucher avec la jeune fée.
« Je crains ma mère, » lui dit-elle ; « je vais aller écouter ce qu'elle dit à mes sœurs. Elle est si cruelle qu'elle peut venir nous égorger d'un moment à l'autre. »
Elle rentra quelques instants après et annonça au prince que sa mère allait venir les étrangler. « Prends les bottes de sept lieues qui sont sous le lit, et suis-moi. Si tu vois venir quelqu'un derrière nous, avertis-moi. »
Ils partirent tous deux en grande hâte. La fée arriva bientôt pour les tuer : le lit était vide. Elle, appela une de ses filles et lui remit des bottes de quatorze lieues pour aller à la recherche des fugitifs. Elle lui recommanda aussi de les toucher si elle les apercevait, ce qui les rendrait immobiles jusqu'à son arrivée.
La jeune fille partit. Elle traversait en un saut les plus hautes montagnes et les villes les plus grandes.
Le prince ne tarda pas à l'apercevoir.
« Voici ta sœur, » dit-il à sa femme ; « nous allons être ramenés au château.
— Par la vertu de ma baguette, je commande que tu sois changé en chapelle et moi en curé. »
La jeune fille passa presque aussitôt sans faire attention à la chapelle. Ne trouvant aucune trace des fugitifs, elle revint trouver sa mère. « Eh bien ! tu n'as rien vu ?
— Non, si ce n'est une chapelle et un sonneur.
— Et tu n'as point vu que c'étaient le prince et ta sœur ! »
De colère elle précipita sa fille dans la rivière. Puis elle envoya sa deuxième fille avec des bottes de vingt lieues. Le prince vit venir la jeune fille et en avertit la biche blanche qui s'écria :
« Par ma baguette, je commande que tu te changes en prunes et moi en prunier. »
Sa sœur passa et repassa devant le prunier sans se douter de rien. « As-tu rejoint ta sœur ? » lui dit la fée à son retour ?
— Non ; je n'ai vu sur mon chemin qu'un prunier chargé de beaux fruits rouges.
— Et tu n'as pas vu que c'étaient le prince et la biche blanche ! Tu vas périr comme ta sœur. »
La fée précipita sa dernière fille dans la rivière et partit avec des bottes de trente lieues.
« Voici ma mère, s'écria la biche blanche. Je commande que tu te changes en poisson et moi en rivière. »
La fée arriva aussitôt et ne fut point dupe du stratagème. Elle voulut toucher avec sa baguette le poisson et le ruisseau. L'eau se retira, et la méchante femme s'enfonça dans la boue et y mourut.
Le fils du roi partit seul pour le château de son père, laissant la biche blanche retourner à sa maison, d'où elle devait bientôt revenir. Elle avait recommandé au prince de ne point se laisser embrasser par ses parents, sinon il oublierait complètement et ses aventures et sa femme.
Il n'oublia point cette recommandation et ne voulut point permettre à ses parents de l'embrasser. Il se coucha. Sa mère s'approcha doucement du lit de son fils et l'embrassa. En se levant le lendemain, le prince reçut la visite de son père, qui lui demanda pourquoi il était resté si longtemps absent du palais. Le jeune homme soutint qu'il revenait de la chasse et qu'il n'y était resté qu'une journée. On crut qu'il plaisantait.
Quelque temps après, le prince alla se promener avec deux jeunes seigneurs de ses amis. Us entrèrent dans un des douze moulins du roi et y virent une belle demoiselle qui y était comme servante. Tous trois prétendirent la posséder. Ils convinrent de venir la trouver chacun leur tour pendant trois nuits.
Un des seigneurs arriva le soir et s'introduisit en secret dans le moulin. Il allait entrer dans le lit auprès de la servante, quand elle lui commanda de couvrir les tisons du foyer afin d'avoir du feu pour le lendemain. Le jeune homme prit la pelle et les pincettes et se mit au travail. Le feu continua toujours à brûler malgré ses efforts. Trois heures sonnèrent à l'horloge : il n'avait point encore réussi. De colère, il jeta les pincettes sur le pavé et fit un tel bruit que lé meunier se leva et le mit en fuite.
Le lendemain, l'autre seigneur vint trouver la demoiselle. Elle lui donna à vider dans la cour un vase plein d'eau. Il eut beau verser, le vase resta toujours plein. Il n'avait point terminé à deux heures du matin. Prenant le vase malencontreux, il le jeta sur une pierre et le brisa. La meunière se leva et chassa encore le seigneur.
C'était au tour du prince. Il arriva au moulin et alla trouver la servante qui lui dit :
« Vous ne coucherez avec moi qu'après avoir changé de chemise. En voici une ; mettez-la. »
Le fils du roi ôta sa chemise et voulut la remplacer par celle qu'on lui donnait. Il ne put y parvenir : il en avait à peine une demi-aune sur le corps qu'elle se retirait d'une telle façon que le prince découragé déchira la chemise et la jeta par la fenêtre. Le bruit attira le meunier qui chassa le jeune homme à coups de fouet. Le fils du roi ne st vqita de rien, comme on doit le penser.
Un autre jour, il entra chez un cordonnier pour y acheter des souliers. La fille de celui-ci était belle ; elle plut au prince qui voulut l'épouser. Ses parents cherchèrent en vain à l'en détourner. Le mariage fut convenu. Les noces devaient durer trois jours. On y invita les douze
meuniers du roi avec leur famille. La biche blanche, déguisée en servante, y fut appelée. Elle parut tout à coup avec une robe couverte de pierres précieuses. La cordonnière lui témoigna le désir de posséder la robe.
« Je vous la donnerai, » lui répondit la meunière, « si vous voulez me laisser passer la nuit avec le prince. »
Cela déplaisait fort à la cordonnière. Mais la robe était si belle ! Elle accepta et fit coucher la biche blanche dans le lit du jeune roi Elle ordonna aux valets de mêler de l'opium au vin du prince, de sorte qu'il s'endormit en se couchant. La biche blanche voulut le réveiller. Il continua à dormir de plus en plus fort.
« Ah ! beau prince, » s'écria-t-elle, « si tu savais que je suis celle qui te tira des mains de ma méchante mère, tu repousserais bientôt la vilaine cordonnière que tu dois épouser dans deux jours ! Mais on t'a endormi. »
La biche blanche fut obligée de se lever de grand matin. Elle sortit du palais pour rentrer bientôt après avec une robe encore plus belle que la première. Elle la céda à sa rivale aux mêmes conditions que l'autre. On endormit encore le prince. Il ne put entendre ce que lui dit la biche blanche. Un des valets avait tout écouté. Il raconta tout au jeune homme à son réveil. Celui-ci se promit de ne pas boire de vin de toute la journée.
Le soir la meunière se présenta avec une robe toute blanche qu'elle offrit encore à la cordonnière. Celle-ci n'en voulait point. La fille de la fée fit éteindre tous les flambeaux et l'on vit une robe de feu qui éblouissait les yeux par sa lumière. La cordonnière prit l'habit et fit entrer la biche blanche dans le cabinet du prince. Le jeune homme se coucha bientôt après et écouta ce que disait la jeune fille. Il la reconnut et lui jura de l'épouser.
Le roi son père fut bien étonné lorsqu'il vit son fils lui amener une belle princesse et lui dire :
« Sire, voici une jeune fille qui m'a sauvé la vie dans la forêt où j'avais été chasser. Elle m'avait recommandé de ne point me laisser embrasser par personne à ma rentrée. On l'a fait sans doute, car je ne me rappelais plus rien. Elle se nomme la Biche Blanche ; je veux l'épouser à l'instant.
— Mais la cordonnière ?
— On lui donnera cent écus et on la mettra à la porte. »
Les noces durèrent trois jours encore. J'y assistais. J'eus le malheur de laisser tomber un plat ; on me donna un coup de pied dans le derrière pour m'envoyer vous raconter ce conte.
Conté en janvier 1878 par A. Haboury, d'Acheux (Somme).