‹ Romania (volume 4)Chapitre 111 sur 283 · BRAS D'ACIER · texte numérisé non relu

BRAS D'ACIER

Un soldat, surnommé Bras-d'Acier, était passé caporal depuis vingt ans. Ne pouvant devenir sergent, il alla trouver son colonel et lui demanda son congé. Comme ses supérieurs n'avaient rien à lui reprocher, il fut libéré. Avant de quitter son régiment, il reçut en don six écus de cinq francs pour faire sa route. Le voilà parti, heureux comme un roi, pour retourner dans ses foyers. A peu de distance de la ville, il rencontra un pauvre homme qui lui demanda la charité.

a Mon cher monsieur, j'ai six beaux écus tout neufs ; je vais vous en donner un. 11 m'en restera encore cinq pour faire mon voyage. »

Le mendiant s'éloigna. Après s'être reposé quelques instants, le caporal repartit. Il s'arrêta dans une ferme où il reçut la plus cordiale hospitalité. En quittant son hôte, il rencontra de nouveau le pauvre à qui il avait déjà fait l'aumône.

a La charité pour l'amour du bon Dieu ! » dit celui-ci. Le soldat tira un nouvel écu de sa bourse et le donna. Quatre fois encore le mendiant se présenta à lui et reçut jusqu'au dernier les écus du caporal.

Pour le récompenser il reçut du pauvre, qui n'était autre que le bon Dieu, une baguette magique qui accomplissait tous les désirs de celui qui la possédait. Le soldat alla dans une hôtellerie pour passer la nuit. L'hôtesse crut qu'il se moquait d'elle, car depuis longtemps personne n'osait plus venir y loger, le diable hantant la maison et faisant mourir les voyageurs.

a Logez-moi tout de même et je ferai déloger Satan. Pour cela je ne demande que du pain, un jambon, du vin, un jeu de cartes et une chandelle. »

L'hôtelier le laissa faire et lui donna ce qu'il demandait. Le soldat s'enferma dans l'appartement, s'assit devant un bon feu qui pétiHait dans l'âtre, soupa et attendit. Minuit allait sonner. Un grognement se fit entendre et un objet pesant tomba par la cheminée aux pieds du caporal : c'était une jambe, qu'il jeta dans un coin de la salle. Une autre jambe suivit, puis un tronc humain, deux bras et une tête portant deux longues cornes recourbées. Tout cela rejoignit la jambe et forma le corps du diable, qui vint s'asseoir devant le militaire. « Tu n'as pas peur, mon brave. Mais pourquoi ne m'as-tu pas laissé dans le foyer?

— Fallait le dire, fallait le dire, et je vous aurais laissé griller. C'est fait, n'y pensons plus. Jouons une partie de cartes.

— Je le veux bien; jouons. »

Et les deux ennemis se mirent à jouer à « berniques ». Une des cartes tomba par terre. Satan voulut forcer le soldat à la ramasser. « Je ne la ramasserai point.

— Tu le feras.

— Ce sera toi.

— Je vais te tuer si tu ne te hâtes point.

— Tu crois, Satan. Eh bien! dis-moi des nouvelles de ceci : Par la vertu de ma baguette, je commande que tu sois lié, garrotté et enfermé dans mon sac. »

Ce qui fut fait. Le lendemain, le soldat alla trouver des forgerons auxquels il donna quelque argent pour battre le diable sur une enclume pendant deux heures. Le diable hurlait, criait sans pouvoir s'ôter du mauvais pas dans lequel il se trouvait. Il dut consentir à signer un acte par lequel il consentait à ne plus jamais entrer dans l'hôtellerie. De cette

façon, il put reprendre sa liberté. Le soldat n'était plus loin de son village lorsqu'il passa devant la boutique d'un pâtissier. Des gâteaux de toute espèce étaient exposés à la vitrine. L'ex-caporal entra et demanda le prix des brioches et des gâteaux. On lui en montra à cinq francs, à trois francs et à cinquante centimes.

« Voulez-vous, » dit-il au pâtissier, « me donner ces trois gâteaux pour un sou ?

— Pour un sou ! vous raillez. Je vous les donnerai pour dix francs.

— Je les aurai pour rien, en ce cas. Par la vertu de ma baguette, que tous vos gâteaux se mettent dans mon sac. »

A l'instant le sac fut rempli de pâtisseries. Le soldat s'en alla sans payer, poursuivi par les cris du marchand qui le dénonça à la police.

Les archers conduisirent le voleur en prison.

Il fut condamné à être pendu le surlendemain. Il s'échappa trois fois de prison, et trois fois il fut repris. On fut obligé de le lier pour l'amener au lieu de l'exécution. Il avait conservé en secret un morceau du bâton merveilleux, et en l'invoquant, il fit enfermer tous les assistants, sans qu'ils pussent comprendre comment cela se faisait, dans la prison qu'il venait de quitter. Il n'eut pas de peine à s'enfuir.

Lorsqu'il fut rentré dans son pays, il s'écria : « Par mon bâton, que mon sac revienne me trouver. » Et le sac se trouva à l'instant près de lui. Le soldat se maria avec une jolie femme, qu'il obtint encore au moyen de sa baguette, eut de nombreux enfants, et vécut longtemps aussi heureux qu'il est possible de l'être.

Lorsqu'il mourut, son âme partit pour le royaume des esprits, emportant avec elle le sac et la baguette magique. Le soldat alla frapper à la porte du paradis.

« Pan! pan! — Qui est là? — Ouvrez. C'est moi, Pierre Bras-d'acier, ex-caporal de son vivant. — Ah! c'est toi. Que veux-tu? — Je voudrais une petite place dans le paradis. — Il n'y a pas de place pour un voleur. Va-t'en, » lui dit saint Pierre en lui fermant la porte au nez.

Sans se déconcerter, l'esprit alla frapper à la porte du purgatoire. Un grand ange aux longues ailes dorées vint entrebâiller la porte. Après avoir écouté le caporal, l'ange regarda sur un grand livre, et, n'y trouvant point le nom de celui-ci, le jeta à la porte.

« Pour le coup, se dit notre homme, je suis perdu. Il faudra aller en enfer. J'aurais pourtant mieux aimé grelotter de froid dans le paradis que de griller dans le logis de Satan, qui ne m'épargnera pas, je le crains. »

Aux coups appliqués sur la porte de l'enfer, Satan se montra.

« Que désires-tu ? » dit-il à l'âme du soldat.

— Une place dans l'enfer. On ne veut point me recevoir dans le paradis ni dans le purgatoire; je suis forcé de venir ici.

— Ah! c'est toi qui m'as mis dans ton sac autrefois. Crois-tu que je veuille renouveler connaissance avec lui ? Par l'enfer, il n'en sera pas ainsi. Tu peux t'en retourner. »

Egalement repoussé partout, le soldat prit le parti de retourner trouver saint Pierre. Celui-ci vint ouvrir et, voyant que c'était Bras-d'Acier, s'apprêta à refermer la porte. Le soldat le "pria de mettre son sac dans le séjour céleste. Le saint accepta.

« Par la vertu de mon bâton, que je sois transporté dans mon sac, » dit le caporal, qui se trouva aussitôt dans le paradis. Le portier voulut le faire sortir : il ne put y réussir. Il alla trouver la sainte Vierge, qui ne fut pas plus heureuse. Jésus-Christ n'eut pas plus de pouvoir. On fit venir le Père éternel, qui demanda au soldat pourquoi il s'obstinait à rester. Celui-ci s'expliqua et dit qu'il tenait sa baguette d'un mendiant. Dieu le laissa dans le paradis, et comme saint Pierre et Jésus-Christ persistaient à vouloir foire sortir son protégé, il prit le parti de s'en aller dans une autre partie de l'univers. Les saints, les saintes, les anges, les chérubins, le saint Esprit le suivirent dans sa retraite. Jésus-Christ, se voyant abandonné, dit à saint Pierre : « Il faut laisser ce rustre ici et rappeler mon père. Sans cela je craindrais fort de m'ennuyer ici pendant toute l'éternité. »

Le Père éternel revint. C'est de cette façon que Bras-d'Acier est entré dans le paradis, où il est encore, s'il a conservé sa baguette magique. Conté en septembre 1877 par Alph. Ladent, de Warloy-Baillon (Somme).

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