‹ Romania (volume 4)Chapitre 112 sur 283 · LES TROIS SOUHAITS · texte numérisé non relu

LES TROIS SOUHAITS

Un soldat avait perdu ses parents. Il ne lui restait plus qu'un grandpère qu'il n'avait point vu depuis longtemps. Ce militaire, nommé Tholomé, alla trouver un jour son capitaine et lui demanda un congé de trois mois.

« Comme je n'ai rien à te reprocher, » lui répondit son supérieur, « je t'accorde volontiers la permission de t'en retourner. Je te ferai délivrer trois livres de pain et six liards. Tu pourras alors partir. »

Tholomé s'en alla par la grande route.

Il ne tarda pas à rencontrer une vieille femme qui lui demanda l'aumône. Le soldat prit une livre de pain et la lui donna. « Dieu vous le rendra, » dit la vieille en s'éloignant.

A quelques pas de là, Tholomé rencontra un vieillard qui lui dit d'une voix glapissante :

ce Faites la charité à un pauvre malheureux qui n'a pas mangé depuis deux jours.

— Depuis deux jours! Tenez, voici une livre de pain, mangez-la.

— Dieu vous en récompensera, Tholomé. Adieu. »

« C'est drôle tout de même, » se dit le soldat en s'éloignant. « Je n'ai jamais vu cet homme, et il me connaît. »

Il fut tiré de ses rêveries par un nouveau mendiant à qui il donna sa dernière portion de pain. Trois autres suivirent et reçurent chacun deux liards. Le dernier mendiant se changea en un être brillant comme le soleil, qui lui dit :

« Tu viens de faire la charité à Dieu. Pour te récompenser, j'accomplirai les trois souhaits que tu vas former.

— En ce cas, je vous demande que la personne que je ferai asseoir sur le banc de pierre qui se trouve à la porte de notre maison y reste tout autant que je le désirerai. Pour deuxième souhait, je demande que celui que je ferai monter sur notre cerisier y reste aussi longtemps que je le voudrai. Enfin, pour dernière demande, je veux une bourse qui ne laisse sortir ce que j'y enfermerai que sur ma volonté expresse.

— C'est bien. Je t'accorde tout ce que tu viens de me demander. » Tholomé rentra à la maison paternelle, embrassa son grand-père, qui

ne pensait plus le revoir, et se maria avec une de ses cousines. Les trois mois de congé se trouvèrent bientôt passés. Il fallait donc retourner au régiment, ce qui ne faisait pas son affaire. Le soldat jugea qu'avec les souhaits qu'il avait formés, il ne devait craindre personne, toute la maréchaussée fût-elle à ses trousses. Il attendit les événements.

Quelques jours après, un gendarme se présenta chez Tholomé pour le conduire au régiment. « Je suis prêt à partir. Laissez-moi sealement le temps d'embrasser mon pauvre grand-père. Il est si bon pour moi ! En attendant, asseyez-vous &r le banc de pierre. »

Un moment après, Tholomé se présenta et sortit dans la rue. Le gendarme voulut se lever pour le suivre, il ne put bouger de place.

« Tholomé, laisse-moi libre de m'en aller, et je te donnerai un congé de six mois.

— Volontiers, volontiers.

Grand Dieu, fais que l'archer Se lève et s'en aille chez lui ; Grand Dieu, laisse-le aller :

C'est Tholomé qui t'en prie. »

Le gendarme s'en alla, laissant libre le soldat, qui passa ses six mois aussi vite que les trois mois qu'on lui avait accordés auparavant. Un autre archer revint chercher Tholomé.

« Mon ami, laisse-moi dire adieu à mon grand-père. En attendant, assiedfr-toi sur le banc de pierre.

— Ah! tu crois que je vais rester comme un terme sur te banc de pierre. Non, non, il n'en sera pas ainsi. Suis-moi à l'instant. »

Le soldat passa par le jardin et grimpa sur un grand cerisier chargé de fruits rouges et vermeils. Le gendarme l'y suivit et se mit à manger. Lorsqu'il voulut descendre, il se vit retenu par une force invisible qui le tenait attaché aux branches. Il fut obligé de promettre au soldat de le laisser libre pendant un an. Tholomé s'écria :

Grand Dieu, fais que l'archer

Descende et s'en aille chez lui ;

Grand Dieu, laisse-le aller :

C'est Tholomé qui t'en prie. »

Au bout d'un an, un autre gendarme arriva et emmena Tholomé. En passant près d'un grand peuplier, l'archer s'allongea tant qu'il s'éleva fort au-dessus de l'arbre.

« Puisque tu es si adroit, » lui dit le soldat, «pourrais-tu te raccourcir jusqu'au point de devenir semblable à une mouche ? »

Le gendarme se changea aussitôt en une mouche qui vint se poser sur le bras du militaire, qui l'attrapa et l'enferma dans sa bourse magique. Puis il alla trouver un forgeron, à qui il donna un demi-écu pour donner un coup de marteau sur la bourse.

« Laisse-moi ! laisse-moi ! » hurla le gendarme. « Ne me tue pas, et je te donnerai un congé définitif.

— Soit, puisque tu le veux. Va-t'en. » Et l'archer s'en retourna.

Quant à Tholomé, il vécut longtemps, si longtemps, qu'il ne pouvait plus compter ses années lorsqu'il mourut. Conté le 1" janvier 1878 par Emile Duchemin, de Warloy-Baillon (Somme).

Page 1