LA TIGE DE FÈVES
Un pauvre paysan se plaignait un jour dans un bois de ses infortunes. Un mendiant qui passait lui dit :
« Hé! l'ami. Qu'avez-vous à vous lamenter?
— Mon brave homme, je meurs presque de faim ; je gagne à peine de quoi acheter du pain pour moi et ma femme. J'ai beau m'adresser au bon Dieu, ma fortune ne s'en augmente pas d'un denier. Sans doute qu'il est trop haut placé pour m'entendre.
— Console-toi; voici une fève que tu planteras près de Pâtre. Elle montera si haut qu'en y grimpant tu arriveras au ciel. Adieu! »
Le mendiant disparut aussitôt. Quoique peu confiant dans sa fève merveilleuse, le paysan la planta. Deux jours après, elle sortit de terre, monta jusqu'au haut de sa cheminée et finit par se perdre dans le ciel. Le manant grimpa à la tige dont les feuilles lui servaient d'échelons. Après de longues heures de marche, il arriva dans une plaine délicieuse embellie par une multitude de fleurs qui l'embaumaient. Il suivit un sentier qui le conduisit à une riche habitation. C'était la demeure de saint Pierre.
« Pan! pan! — Qui est là? — Ouvrez toujours. » Saint Pierre parut et demanda au paysan ce qu'il venait faire dans ce lieu.
« Je suis venu vous trouver pour obtenir du bon Dieu une petite maison sur le penchant de la colline, avec une petite somme d'argent pour m'aider si je deviens malade.
— N'est-ce que cela ? Tu peux retourner chez toi, ton souhait est exaucé. »
Après avoir remercié le portier du paradis, le paysan redescendit. Il trouva sa femme en extase devant une belle maison dans la cour de laquelle picoraient de nombreux volatiles. Malheureusement l'ambition s'empara de la paysanne. Son heureuse médiocrité ne lui suffit plus. Elle força son mari à grimper de nouveau au ciel. Il le fit et arriva de nouveau devant saint Pierre.
« Te voilà encore. Que te manque-t-il donc, pour venir me trouver ? N'as-tu pas trouvé ta maison et le petit trésor?
— J'ai reçu tout cela et j'en serais heureux. Dieu merci, si ma femme ne m'avait pas forcé de revenir pour obtenir de Dieu un château magnifique avec de grands trésors et de riches équipages.
— Tu auras tout cela puisque tu le veux. Mais je crains que cela ne te nuise. »
En rentrant, il eut peine à se frayer un passage dans la foule de valets qui encombraient un salon magnifique. Il osa à peine lever les yeux vers sa belle compagne, habillée richement et couverte de diamants, trônant au milieu de caméristes et de suivantes attentives à prévenir ses moindres désirs. L'ambitieuse princesse ne se contenta point de sa position.
« Retourne trouver le bon Dieu et demande-lui de me faire reine.
— Il m'est impossible d'en agir ainsi. J'y ai déjà été deux fois, c'est bien assez. Saint Pierre serait capable de me précipiter du haut du ciel.
— Pars, je le veux, ou bien je te quitte. On n'a jamais vu un homme si peu complaisant : il serait capable de me faire mourir plutôt que de me satisfaire. Ah! que j'ai du malheur! »
Le paysan, le cœur gros, grimpa une troisième fois le long de la tige
de fève. Il trouva le visage du saint singulièrement sévère. Néanmoins il fut fait droit à sa demande.
Le voilà entouré de gardes, de soldats qui veillent sur lui. Des ambassadeurs étrangers arrivent chaque jour lui apporter des présents et lui demander sa protection.
Quant à la reine, elle aurait dû jouir d'une félicité complète. Il semblait que rien n'eût dû manquer à son bonheur. Il n'en était pas ainsi. On ne devinerait pas ce qu'elle convoitait. Elle força de nouveau son mari d'aller demander pour elle le titre de pape. Il fallut obéir. Cette fois, le roi manqua tomber évanoui à l'aspect de saint Pierre. Il s'expliqua pourtant.
« Misérable, s'écria le saint; comment oses-tu me demander pareille chose? Je te préviens que je ne céderai plus à tes désirs. Puisque ta femme veut être pape, qu'elle le soit; grand bien lui en arrive! »
Ce nouveau titre ne put pas plus que les autres suffire à la femme; elle voulut être Dieu. Son mari grimpa une dernière fois à la tige de fève. Il n'eut pas sitôt expliqué sa demande qu'il fut précipité du haut du ciel. Il tomba meurtri devant sa cabane d'autrefois et y trouva sa femme dans ses pauvres habits de jadis. Quant à la fève, elle fut brisée par un coup de foudre épouvantable qui manqua de renverser la cabane.
Conté en décembre 1877 par Zélia Graux, de Warloy-Baillon (Somme).