‹ Romania (volume 4)Chapitre 174 sur 283 · Decam., IV, o · texte numérisé non relu

Decam., IV, o

2. Le texte le plus ancien et le plus authentique dit déjà : E cantaya de lieis en fazia sas cansons. Les textes plus modernes indiquent, parmi les chansons de Guillem, celles qu'il composa à diverses occasions et qui trahirent son secret. Ces chansons n'ont en réalité aucun rapport avec les circonstances où on veut qu'elles aient été faites. Il en est de même pour beaucoup des chansons citées dans les biographies de troubadours. Il en est de même encore des chansons du châtelain de Couci dans notre roman : elles s'adaptent fort mal au récit où elles sont encadrées.

3. Pétrarque a certainement connu les biographies auxquelles il fait allusion en parlant de

quel Guglielmo Che per cantar ha M fior de' suoi dl scemo.

4. La plus ancienne forme de la biographie provençale le dit aussi ; voy. cidessus.

sur le compte du troubadour Cabestaing, et que Boccace a suivi le récit le plus ancien.

C'est aussi à un poète, à un minnesinger connu, que nous voyons le même récit s'attacher en Allemagne. Reinmann de Brennenberg, qui vivait au milieu du xine siècle et qui nous a laissé quelques chansons, est devenu, longtemps après sa mort, le héros d'un récit semblable à la biographie de Cabestaing. Un Meistergesang, imprimé à la fin du xv6 siècle, nous raconte que « le Brennberger », aimé de la duchesse d'Autriche, se trahit par ses chansons. Le duc lui fit trancher la tête; le cœur fut arraché, cuit et servi à la duchesse, qui, lorsqu'elle sut ce qu'elle avait mangé, jura qu'aucune nourriture n'entrerait plus dans sa bouche. Elle tint parole : « elle vécut onze jours et au douzième elle trépassa. » Ce dénouement, que nous ne trouvons que là, doit être celui de la légende primitive : il est le seul qui s'accorde pleinement avec les paroles que tous les récits prêtent à l'amante infortunée. Au reste il faut remarquer que, d'après le Meistergesang, la duchesse était innocente ; le Brennberger n'avait pour elle qu'une passion respectueuse, et elle ne l'avait jamais pressé dans ses bras 1 . Les imitateurs modernes du roman du Châtelain de Couei ont présenté les choses de même

Jusqu'ici nous avons vu le cœur de l'amant arraché par le mari du sein de celui qu'il vient de tuer ; notre roman raconte les choses autrement, d'une façon moins atroce, mais aussi moins conforme à la vraisemblance poétique. L'idée de l'amant, quand il se sent mourir, d'envoyer par son écuyer son cœur embaumé à sa maltresse, est d'ailleurs parfaitement d'accord avec certains usages du xme siècle. Il était fréquent alors d'enterrer le cœur, avec ou sans les entrailles, dans un autre endroit que le corps ; on l'envoyait souvent à une église lointaine, à laquelle on avait une dévotion particulière; pour le voyage il était naturellement embaumé. On comprend qu'on ait pu imaginer qu'un amant exalté avait fait pour sa dame ce que d'autres faisaient pour un saint de prédilection). Mais si dans le récit primitif on admet que l'épouse infidèle

1 . Voy. Hagen, Gesammtabenteuer9 t. I, p. cxvn. L'histoire du Brennberger est racontée, d'après le Meistergesang, dans Grirnm, Deutsche Sagen, n* 506.

2. Le Meistergesang du Brennberger a été imité dans des chansons en basallemand et en néerlandais (voy. Lambel, Erzahlungen und Schwœnke, p. 273). — Dans une chanson suédoise (Lambel, ib.), c'est un père et non plus un mari

ui exerce l'atroce vengeance, ce qui se rapproche, comme on l'a fait remarquer, 'un autre conte de Boccace, Guiscardo et uhismonda (IV, 1) ; mais je ne crois pas que cette histoire ait la même origine aue la nôtre.

3 . C'est une sorte de réalisation matérielle de l'idée, si souvent exprimée par les poètes du moyen âge, que le cœur reste, quand on est éloigné, en la possession de la personne Qu'on aime. Un désir comme celui qui est prêté au châtelain n'est pas en dehors de la vraisemblance, même depuis le moyen âge. c Un des administrateurs généraux des Postes m'a assuré qu'on lui avait adressé d'Italie

ait pu manger ce qu'on lui servait en le prenant pour un cœur de cerf ou de sanglier, on conçoit difficilement, comme on l'a déjà remarqué, qu'un cœur desséché et embaumé ait pu paraître à la dame de Faiel aussi exquis qu'elle le dit. L'auteur de ce changement n'est d'ailleurs pas Jakemon Sakesep ; il s'est produit dans un poème antérieur au sien, où il en a puisé la matière.

Ce poème ne nous est pas parvenu ; mais nous pouvons nous en faire une idée exacte par l'imitation qu'en a rimée le poète allemand Conrad de Wurzbourg. On a supposé, il est vrai, que Conrad avait eu pour source le roman même du Châtelain de Couci ; mais, outre qu'il n'aurait sans doute pas omis le nom d'un personnage aussi célèbre ou au moins la mention de son talent poétique, les dates respectives des deux ouvrages excluent cette supposition. Le roman de Jakemon ne peut, comme nous l'avons dit, être plus ancien que la fin du xme siècle; Conrad de Wurzbourg mourut en 1287, et le Cœur ne parait pas être une de ses dernières compositions. On y retrouve la charpente générale du roman français avec quelques divergences1. La longue introduction manque, ainsi que tous les épisodes dont nous avons parlé. Dès le début, le voyage d'outre-mer est annoncé par le mari ; l'amant veut faire aussi le pèlerinage ; c'est la dame qui le décide à partir seul, pour sauver son honneur. Arrivé en Terre-Sainte, il ne fait que languir et finit par mourir de regret. Comme on le voit, il ne s'agit pas ici de croisade ni de blessure. Quand il se sent près de sa fin, il charge son écuyer de porter à sa dame, dans une boite d'or, son cœur embaumé et l'anneau qu'elle lui a donné en partant. Le mari, comme dans notre roman, rencontre le messager et lui arrache la boite. Quand la dame apprend la vérité, elle jure, après cette nourriture si noble, de n'en prendre aucune autre, et, tordant ses mains, elle expire de douleur. — L'étroite parenté qui existe entre ce court poème (592 vers) et notre long roman est évidente ; il parait également certain que c'est Jakemon qui a amplifié de toutes façons le poème, traduit par Conrad, qu'il avait sous les yeux. Il a donné des noms aux héros, et a choisi le châtelain de

une boîte contenant un cœur et une lettre, qu'une Dame, à l'article de la mort, avait donné ordre d'envoyer à un Français qu'elle avait aimé (J. de Belloy, Œuvres, t. IV, p. 329). » Huit romances espagnoles, bien connues par le ch. XXIII de la seconde partie de Don Quichotc, racontent comment Durandarte, mourant à Roncevaux, chargea son cousin Montesinos de porter son cœur à Paris à Belerma, et comment Montesinos s'acquitta de sa funèbre commission (Duran, Romancero gênerai, n0B 387-394). On connaît le couplet final de la chanson du Déserteur : Que Von mette mon cœur Dans une serviette blanche; Qu'on le porte au pays, Qu'on ledonne à ma mie, Disant : voici le cœur De votre serviteur.

1. Hagen, G. A, n° XI, t. I, p. 229 ss. Ce poème a été récemment réédité dans les Erzahlungen und Schwankc p. p. M. H. La m bel (Deutsche Class., t. XII), p. 269 ss.

Couci, dont le pèlerinage était connu par ses pièces les plus célèbres, pour pouvoir intercaler neuf chansons dans son œuvre et la diversifier ainsi, à l'exemple de poètes plus anciens '.Ha inventé tous les incidents, d'ailleurs assez peu caractéristiques, des amours du châtelain et de la dame, excepté ceux qu'il a empruntés, comme nous l'avons dit, à des contes plus anciens. Enfin et surtout il a donné pour cadre à son récit la peinture brillante de la haute société de son temps. Certains traits mettent bien en lumière la relation de son ouvrage avec la source de Conrad. Ainsi celui-ci ne fait joindre au cœur envoyé par l'amant que l'anneau donné par sa dame : Jakemon ajoute une lettre, ce qui a visiblement un caractère plus moderne. L'anneau lui-même est remplacé par les tresses blondes que la belle a coupées lors du départ de son amant ; mais, ce qui montre l'imitateur pris pour ainsi dire sur le fait et en flagrant délit de distraction, Jakemon nous raconte, comme Conrad, que la dame, au moment de la séparation, donna son anneau au chevalier ; seulement plus tard il oublie cet anneau pour ne songer qu'aux tresses, et il ne le fait pas joindre au funèbre envoi2.

Nous espérons, par les recherches qui précèdent, avoir mis en lumière les éléments que Jakemon Sakesep a fait entrer dans la composition de son poème, et avoir montré les procédés dont il s'est servi. Il nous reste à parler du succès qu'obtint son ouvrage ; mais nous devons d'abord dire un mot d'une autre forme, plus étrange encore, sous laquelle nous est parvenue la légende celtique du cœur mangé. Un poète qui écrivait certainement au xne siècle, Renaut, est le plus ancien qui nous l'ait con-

1 . Il y intercale aussi des chansons à danser, toujours à l'exemple de Guillaume de Dole et d'autres romans. Mais il n'y insère plus de chansons de toile ou fistoiie; ce genre avait cessé d'être populaire de son temps.

2. Un exemple cité dans un des Sermons du recueil intitulé Sermones paratL souvent imprimé au XVe siècle, paraît bien provenir du poème imité par Conrad plutôt que du roman de Jakemon. D'abord les héros de l'aventure y sont anonymes, puis l'amant meurt en Terre-Sainte de maladie et non de blessure. Le prédicateur envisage d'ailleurs l'histoire à un tout autre point de vue que les romanciers. « Quidam miles turpiter adamavit uxorem alterius militis. Contigit autem ipsum mare transire ; cumque ibi infirmaretur et morti appropinquaret, ita fatuus erat et ita excecatus amore mulieris quod nec communicare nec confiteri voluit. Precepit autem servo suo ut eo mortuo cor suum amice sue in pixide portaret ; quod eu m fecisset et reversus vellet intrare castrum illius domine, occurrit ei vir ejus et quesivit ab eo auid de transmarinis partibus portaret; et cum nihil responderet coegit eum ut aiceret ; et accipiens coristud conditum in pixide (et) bene coctum dédit uxori sue ut comeaeret. Cumque ' comedisset quesivit de domina dicens : Dilexisti etiam illum militem qui mare transivit. Et illa rubedine perfusa loqui non audebat. Et dixit miles : Sciatis, domina, quod cor dilecti vestri vobis de transmarinis partibus missum comedistis. Et illa respondit : Et certe ego post illum cibum nunquam alium cibum comedam. Et interfecit seipsam. Ecce quomodo luxuria istos duos fatuos fecit et excecavit (Serm. CXXIV, neuvième dimanche après la Trinité). » Je dois cette indication à M. Hauréau.

servée. D'après lui, le bel Ignaure (et non Ignaurès, comme on l'imprime d'habitude) était en même temps amoureux et aimé de douze dames, dont les maris possédaient en commun le même château ; ils apprennent leur honte, le tuent et servent son cœur à leurs femmes réunies à table. Les douze dames vantent ce manger exquis et refusent de prendre aucune nourriture après celle-là. Cette bizarre exagération du thème primitif, traitée dans un style également bizarre par le poète français, a été répandue hors de France. Les Provençaux en connaissaient une version un peu différente ; au moins Arnaut de Marsan nomme le chevalier qui fit tant de malheureuses Linaure, et le traître qui fut cause de sa mort Massot tandis qu'il n'est pas nommé dans notre lai. Une autre version avait de bonne heure passé en Italie ; nous la trouvons dans les Cento novelle antiche *, où se sont conservés tant de vieux récits français et provençaux. Là, les dames, dont le nombre n'est pas indiqué, mais qui sont, l'une comtesse a d'Ariminimonte in Brettagna », les autres ses suivantes, se sont toutes laissé séduire par un ribaud, un « portière. » Après l'abominable repas, elles ne se condamnent pas à mourir de faim, mais se font simplement nonnes, et le couvent où elles se retirent impose aux hôtes qu'il héberge une singulière obligation J. Si le novellatore ne plaçait pas la scène en Bretagne, on serait tenté de reconnaître dans Ariminimonte Remiremont, et de supposer que la légende s'était localisée en Lorraine et prétendait expliquer à sa façon l'origine du célèbre chapitre de femmes de cette ville ; ce qui semble favoriser cette conjecture, c'est qu'un texte de notre nouvelle, qui paraît préférable 4, porte Borgogna au lieu de Brettagna et que Bourgogne et Lorraine ont pu facilement se prendre l'une pour l'autre. Quoi qu'il en soit, le conte d'Ignaure pénétra aussi en Allemagne; plusieurs minnesinger y font allusion s. Seulement ils donnent au héros le nom de Gralant ; le lai de Graelent, qui nous est parvenu, raconte de tout autres aventures. N'est-ce pas sous l'influence de semblables récits que Sordel, dans son célèbre sirventes, invite tous les princes de son temps, pour se donner un courage digne de leur rang, à manger un peu du cœur de Blacatz, tandis que Beçtran d'Alamon propose de le partager entre les femmes qu'il a aimées 6 ? Revenons au roman de Jakemon Sakesep. Il fut de bonne heure fort

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