‹ Romania (volume 4)Chapitre 173 sur 283 · Tristan, I. 1., p · texte numérisé non relu

Tristan, I. 1., p

3. Je ne trouve aucun rapport entre cette aventure, où ne sont enjeu que des sentiments humains, et la vieille fable indienne ou germanique au cœur mangé (par le renard, par Loki, par Recin), que M. Beschnidt en rapproche, encore moins avec l'épisode du cœur de Hœgni dans la version eddique des Nibelungen. Il y a un peu plus de ressemblance avec l'acte féroce de uudrun qui, dans le même récit, fait manger à Atli, pour venger ses frères, les cœurs rôtis des enfants qu'elle a eus de lui ; mais cela rappelle bien plutôt le mythe de Térée et de Procné. Il n'est nullement nécessaire d'admettre un lien quelconque entre ces diverses histoires.

4. On les trouve aussi en Espagne, mais à une époque bien postérieure et dans une forme où les rôles sont renversés. C'est, je pense, Legrand d'Aussy (éd. de 1829, t. IV, p. 176) qui a le premier rapproché de notre conte l'aventure du marquis d'Astorga, arrivée sous Charles II, et plusieurs auteurs l'ont citée après lui, toujours en renvoyant aux c Mémoires d Espagne, I, 203 », et d'ordinaire sans se douter de la différence des deux récits. Je ne sais ce que c'est que les Mémoires d'Espagne; mais je vois par l'article Astorga de la Biographie uidot que ce fut la marquise d'Astorga qui joua le rôle du seigneur de raie! : c transportée d'une jalouse rage, elle tua de sa main la maltresse de son mari, en servit à celui-ci le cœur qu'elle avait apprêté ; puis, après lui avoir

C'est au troubadour Guilhem de Cabestaing que nous les trouvons rapportées dans le récit le plus ancien qui nous soit arrivé. Ce poète, auquel on doit quelques-unes des chansons les plus passionnées que nous ait laissées la littérature provençale, fut sans doute choisi à cause de cela par un conteur qui voulut naturaliser dans son pays l'aventure de Guiron. Nous possédons de lui deux biographies ; la seconde est une amplification de la première, et n'ajoute au récit que des détails plus ou moins romanesques. La première 1 nous apprend que Guillem de Cabestaing, chevalier de la contrée du Roussillon, avait gagné par sa bonne grâce et ses chansons l'amour de dame Sermonde, femme de Raimon de Castel-Rossillon. Le mari le sut. « E quant venc un dia, Raimons de Castel-Rossilhon trobet passan Guillem de Cabestaing ses gran compaignia, e aucis lo, e trais li lo cor del cors e fez lo portar a un escudier a son alberc ; e fez lo raustir e far pebrada e fez lo dar a manjar a la moilher. E quand la dompna l'ac manjat, en Raimons li dis aque el fo 3. Et ella, quand o auzi, perdet lo vezer e l'auzir ; e quand ella revenc si dis : « Seigner , ben m'avetz dat si bon manjar que ja mais non manjarai d'autre. » E quand el auzi so qu'ella dis, el correc sobre lieis ab l'espaza e vole li dar sus en la testa. Et ella s'en anet al balcon e se laisset cazer jos, e fon morta. » Un groupe de manuscrits ajoute un long récit sur la vengeance que le roi d'Aragon prit de Raimon, sur le monument qu'on éleva aux deux amants, sur le pèlerinage dont il était l'objet, etc. Tout indique que le premier biographe, ainsi sans doute que ses interpolateurs et continuateurs, a puisé dans un roman, analogue à celui qui fait l'objet de cette notice, et sans doute également écrit en vers. Il est bien inutile, comme on l'a fait, de chercher de l'histoire dans ces contes, et de se servir des faits prétendus historiques qu'ils contiennent pour établir les dates de la vie de Cabestaing.

Il ne nous parait même pas prouvé que la sanglante histoire de Guiron ait originairement été, en Provence, attribuée au troubadour Guillem de

révélé le secret de cet affreux festin en montrant à ses yeux la tête de sa rivale, elle alla se jeter dans un couvent, où elle mourut folle peu de temps après. » Le trait de la tête coupée paraît emprunté à l'un des remaniements de la biographie de Cabestaing (voy. ci-dessous, p. 36*, n. 2). L'intervention du cuisinier est ici évitée, la marquise se chargeant elle-même de l'apprêt du cœur. En somme, il faudrait des autorités bien sérieuses pour voir ici autre chose qu'une imitation de notre légende.

1. Le texte que je donne ci-dessous est emprunté à la restauration critique, fort convaincante, qu'en a fournie M. Beschnidt dans sa thèse récente, dont je parlerai plus loin, sur Guilhem de Cabestaing.

2. Le remaniement que M. Beschnidt désigne par y et dont le texte a été le plus répandu ajoute plus haut que Raimon coupa la tête de Guilhem et l'apporta avec le cœur, et dit içi qu'il la montra à sa femme après lui avoir révélé ce

Qu'elle venait de manger. Voy. ci-dessus, p. 362, n. 4, l'histoire delà marquise 'Astorga.

Cabestaing. Nous n'en trouvons pas, il est vrai, d'autre version provençale; mais Boccace 1 nous a conservé un récit très semblable dont le héros s'appelle Guardastagno et non Cabestaing. Boccace dit expressément qu'il puise à des sources provençales, « secondo che raccontano i Provenzali » ; et on s'est jusqu'à présent accordé à penser qu'il avait pris son conte dans la biographie de Cabestaing ; mais il serait bien surprenant en ce cas qu'il n'eût mentionné en aucune manière le talent poétique du héros, ni parlé des chansons imprudentes qui, d'après la biographie la plus détaillée3, causèrent sa perte). Suivant lui, Guiglielmo Guardastagno est tout simplement, comme Guiglielmo RossigOone, un noble et puissant chevalier ; les deux seigneurs sont amis intimes, et c'est ce qui irrite le plus le mari, quand il apprend la liaison de Guardastagno avec sa femme. Le ton simple et la brève allure du conte de Boccace montrent qu'il a dû suivre de près son original, et son récit contient plusieurs traits qui le distinguent de ceux des biographes provençaux et dont quelques-uns paraissent plus anciens. Ainsi le mari qui, de ses propres mains, a ouvert la poitrine de Guardastagno et lui a arraché le cœur 4, le donne à apprêter à son cuisinier comme un cœur de sanglier; il ne s'agit pas de la tête ; la dame, quand elle apprend le repas qu'elle a fait, s'écrie : « A Dieu ne plaise que sur une si noble viande que le cœur d'un chevalier aussi valeureux et aussi courtois que fut messire Guillaume Guardastagno aille jamais aucune autre viande ! » et elle se lance d'elle-même par une haute fenêtre. On remarquera que ces paroles coïncident à peu près textuellement avec celles que Jakemon Sakesep met dans la bouche de la dame de Faiel (voy. ci-dessus, p. 551); elles doivent donc provenir d'une source commune à lui et à Boccace, et elles ne sont pas à beaucoup près aussi semblables dans la biographie provençale. Nous pensons donc que l'aventure attribuée d'abord à un chevalier nommé Guardastaing a été mise plus tard, à cause delà ressemblance des noms,

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