P. 124-130; cf. Michel, Chansons, etc., p. t
Romania,Vlil 24
le passage relatif aux aventures du châtelain 1 . Cet extrait devait, un siècle après, donner lieu à tout un mouvement littéraire et rappeler vivement l'attention publique sur les amours et les malheurs prétendus du châtelain de Couci*.
Ce mouvement remonte en réalité tout entier au roman de Mlle de Lussan, publié en 1733, Anecdotes de la cour de Philippe-Auguste 3. Le costume de ce roman est ridicule : Monsieur de Fajel, Madame de Fajel, Raoul de Coucy et les autres personnages s'y comportent comme des gens du xvu° siècle, sinon du xvme ; leur langage, leurs manières et leurs sentiments sont également inadmissibles â l'époque où ils sont censés vivre. Mais on ne peut dire autant de mal de la composition même du roman. En feignant que Raoul de Coucy et « madame de Fajel a s'aimaient dès l'enfance et avaient été séparés malgré eux, mais surtout en représentant la jeune femme comme résistant â sa passion et ordonnant elle-même â celui qu'elle adore de partir pour Jérusalem, en en faisant la victime innocente des fureurs jalouses de son mari, Mlle de
1 . C'est d'après la chronique ou le roman qu'Henri Estienne a très brièvement raconté notre histoire, sans donner de noms aux héros, dans Y Apologie pour Hérodote (XIX, 11). Il l'introduit par ces mots, qui suivent un autre récit atroce : « Laquelle histoire me fait souvenir (ou pour mieux dire entresouvenir) d'un1 autre, qui est telle à peu près. » En effet, il ne fait que s* entresouvenir, c'est-à-dire se souvenir vaguement.
2. Ils n'avaient jamais été oubliés, au moins par les lettrés. En 1634, le poly graphe anglais Howell, retournant dans son pays, voyageait en coche de Paris à Rouen, il y fit rencontre d'un « knowing gentleman », qui lui raconta l'histoire du châtelain, dont Howell fit le sujet d'une lettre à son ami et « père 1 Ben Jonson. L'histoire s'était passée, disait ce gentilhomme, il y a cent et quelques années ; le héros était c Captain Coucy, Keeper of Coucy Castle, whien is yet standing and in good repair. » Sa belle ayant épousé « Monsieur Fayel », il alla guerroyer les Turcs en Hongrie , et fut blessé mortellement c not far from Buda. » Il ordonna à son écuyer c to take his heart out ot his breast, and put it in a earthen Pot to be bak'd to powder. then to put the powder into a handsom box, with that Bracelet of hair he had worn long about his left wrist, which was a lock of mademoiselle Fayels hair, and put it amongst the
Sowder together with a little Note he had written with his own blood to er. » Le mari fait prendre la poudre (1) à sa femme comme un cordial pour le mal qui l'alanguit, et lui révèle ensuite la vérité, c In a sudden exaltation of joy she with a far-fetch'd sigh said, This is a precious Cordial indeed, and so lick'd the Dish (!) saying, It is so precious, that t is pity to put ever any meat uoon 't. » Le lendemain on la trouva < stone-dead » clans son lit. « This gentleman told me that this sad story is painted in Coucy-Castle, and remains fresh to this day. » Cette dernière circonstance, de pure invention, est venue plus d'une fois s'adjoindre aux récits légendaires (Howell, Letters, 7e éd., Lonaon, 1705, t. I, 6» sér., p. 244).
3. Il faut en excepter la belle ballade d'Uhland, D;r Kastellan von Couciy qui remonte directement aux sources anciennes. Uhland a d'ailleurs, comme Mlle de Lussan et The Knjght of Courtesy, mais d'une autre façon, représenté comme
{>urs les amours au châtelain et de la dame. II a sans doute pris dans Boccace 'idée du cœur de cerf auquel le mari substitue le cœur embaumé qu'il vient d'arracher à l'écuyer ; mais l'erreur de la dame est ici bien difficile à admettre.
LE ROMAN DU CHATELAIN DE COUCl tfl
Lussan a rendu cette tragique histoire plus intéressante et plus tendre. Aussi son oeuvre inspira-t-elle des imitateurs qui ne s'écartèrent pas de cette voie. La romance du duc de La Vallière 1 mérite réellement, par la simplicité du style, la grâce touchante des sentiments et des expressions, l'immense succès qu'elle obtint. C'est elle qui inspira la tragédie de Belloy, qui, après avoir réussi presque autant que le Siège de Calais, ne put se soutenir au théâtre. L'auteur suit pas à pas Mlle de Lussan, si ce n'est qu'à l'exemple du duc de La Vallière il restitue au mari le nom de Fayel. Mais comme lui et comme elle il appelle la femme Gabrielle de Vergy. On s'est perdu en conjectures sur l'origine de ce nom, et Belloy lui-même, dans une savante dissertation, a essayé de prouver que Vergy était une altération de Levergies ou Levergier, château voisin de FaieL On a déjà fait voir 2 que le nom de Vergy donné, comme nom de fille, à la dame de Faiel, provenait d'une confusion avec la châtelaine de Vergy, héroïne d'un joli petit poème du xme siècle, mis plus tard en prose et imprimé au xvi* siècle, puis rajeuni et amplifié au xvme *. Mais cette confusion ne s'est pas faite, comme on l'a dit, « parmi le peuple » 4 ; il n'y a jamais eu, à ce sujet, d' « opinion populaire ». Les amours du châtelain de Couci et de la dame de Faiel appartiennent au pur domaine littéraire ; les prétendues traditions que des amis de Belloy recueillaient à Fayet pour les lui envoyer sont du même acabit que les traditions relatives à Clotilde de Surville, qu'on retrouverait encore aujourd'hui autour de son château. C'est Mlle de Lussan seule qui a eu l'idée de donner à son héroïne le nom de famille de Vergy, de même que c'est elle qui a inventé le prénom de Gabrielle, absolument inconnu au moyen âge. Belloy a supposé que « Raoul de Coucy » n'était pas mort après la lettre écrite à sa dame et saisie par l'époux, et que cette lettre donnait à « Fayel », quand il a tué Raoul, l'idée de lui arracher le cœur et de l'apporter à sa femme. Mais le dénouement du roman, conservé par Mlle de Lussan, ne pouvait être transporté au théâtre. Belloy se contente de nous montrer un « vase », dans lequel Gabrielle, qui l'ouvre croyant y trouver du poison préparé pour elle, aperçoit avec horreur le cœur sanglant de son ami. « Il est nécessaire d'observer, remarque l'auteur,