Mesure locale
ger, de lui donner à manger tant qu'il en demanderait, et, à la première occasion, de le tuer.
Un jour que le jeune garçon se promenait, le capitaine fit tirer sur lui à balles ; Bénédicité se secoua et continua son chemin. « Eh bien! Bénédicité, » lui dit le capitaine, « comment vous trouvez-vous ici ? — Oh ! » répondit l'autre, a il y a des mouches dans votre pays, mais elles ne sont pas bien méchantes. » Le capitaine fit tirer le canon sur lui, mais les boulets ne firent pas plus d'effet que les balles. Enfin, de guerre lasse, il le renvoya chez le fermier.
Celui-ci dit alors à Bénédicité de curer un puits profond de cinq cents pieds, qui était comblé depuis cinq cents ans. Bénédicité eut bientôt fait la besogne. Pendant qu'il était encore dans le puits, on jeta dedans, pour l'écraser, une meule de moulin qui pesait bien mille livres : la meule, ayant un trou au milieu, lui tomba sur les épaules et lui fit une sorte de collier ; du reste, il n'eut pas le moindre mal. On jeta ensuite dans le puits une cloche de vingt mille livres, qui tomba de telle façon que Bénédicité s'en trouva coiffé. Tout le monde le croyait mort, quand tout à coup on le vit sortir du puits. Il Ata la cloche de dessus sa tête avec une seule main. « Voilà mon bonnet de nuit, » dit-il, « prenez garde de me le salir. » Puis il ôta la meule en disant : « C'est mon
écharpe ; il faut me la garder pour dimanche Maintenant, maître,
mon année est-elle finie? — Oui, » répondit le fermier. — « Eh bien! donnez-moi ma charge de blé. »
On lui en apporta deux sacs. « Qu'est-ce que cela ? » dit-il ; « j'en porterai bien d'autres. » On apporta encore huit sacs. « Bah ! c'est seulement pour mon petit doigt. » On en apporta trente-deux. « Allons, » dit-il, « en voilà pour deux doigts. » Son maître alors lui déclara qu'il lui en donnerait cent, mais pas davantage. Bénédicité s'en contenta ; il chargea le blé sur ses épaules et s'en retourna chez ses parents.
Dans une variante de ce conte, également recueillie à Montiers-sur-Saulx, nous relevons les passages suivants :
Louis a déjà deux ans, et il ne s'est pas encore levé, c Louis, levez-vous ! » lui disent ses parents. — • Quand vous m'aurez donné une blouse et une culotte, je me lèverai. » A huit ans, il est toujours au lit. c Allons donc, Louis, levezvous ! — Donnez-moi une blouse et une culotte, et je me lèverai. • Quand il a douze ans, on le presse encore de sortir du lit ; mais il répète toujours : c Apportez-moi d'abord une blouse et une culotte. » Enfin, lorsqu'il a quinze ans, on lui fait des habits avec trente-six pièces, et il se lève.
Il se met, comme Bénédicité, au service d'un fermier, aux mêmes conditions. Il lui faut tous les jours un tombereau de pain et une feuillette de vin.
Quand il va au bois rejoindre les autres domestiques, il les trouve essayant
de tirer leur chariot des ornières ; il dételle les chevaux et dégage le chariot sans être aidé de personne.
Voir les remarques de notre n» 14, le Fils du Diable, très voisin de ce conte et de la variante. Aux contes allemand, norwégien, roumain, tchèque, — et aussi aux contes orientaux (avare du Caucase et kariaine de Birmanie), — mentionnés dans ces remarques, il convient d'ajouter un conte du nord de l'Allemagne (Kuhn et Schwartz, Norddcutschc Sagen, Marchen und Gebrauche, p. 360), un conte du Tyrol allemand (Zingerle, II, p. 220), un conte suisse (Sutermeister, n° 21), un conte flamand (J. W. Wolf, Deutsche Marchen u. Sagen, n* 22), et un conte danois (Grundtvig, Danische Volksmarchen. 2tc Sammlung, ûbersetzt von Ad.^trodtmann. Leipzig, 1 879, p. 67). Ce qui, dans les contes étrangers de notre connaissance, ressemble le plus au commencement du conte lorrain et surtout de la variante, c'est le début d'un conte irlandais (P. Kennedy, Legendary Fictions of the Irish Celts, p. 23) : Une veuve est si pauvre qu'elle n'a pas de vêtements à donner à son fils. Elle le met dans le cendrier auprès du foyer et entasse autour de lui les cendres chaudes ; à mesure que l'enfant grandit, elle fait le trou plus profond. Quand le jeune homme a dix-neuf ans, elle finit par se procurer une peau de bique qu'elle attache autour des reins de son fils, et elle l'envoie gagner sa vie. Le jeune homme, qui est d'une force extraordinaire, fait toute sorte d'exploits et épouse une princesse. — Dans une chanson populaire russe (Grimm, III, p. 341), le héros reste trente ans sans rien faire ; alors sa force se révèle.
Ailleurs, c'est pour avoir été allaité pendant plusieurs années, soit par un géant (conte allemand : Grimm, n* 90), soit tout simplement par sa mère (contes allemands : Grimm, III, p. 160; Kuhn et Schwartz, loc. cit.; — conte roumain de Transylvanie, Ausland, 1856, p. 692), que le jeune homme est devenu si fort4. Dans le conte norwégien, le héros, sorte de monstre, est né d'un œuf que des bonnes femmes ont trouvé et couvé. Enfin, dans un second conte du c pays saxon » de Transylvanie (Haltrich, n° 16), un forgeron qui n'a pas d'enfants s'en forge un, à la demande de sa femme, et l'enfant devient d'une force extraordinaire.
Nous raconterons brièvement ce dernier conte, qui est curieux. Comme c Jean de fer », — c'est le nom de l'enfant, — mange tant qu'on ne peut le rassasier, ses parents lui disent d'aller s'engager comme domestique. Il s'en va donc avec le fouet de fer que son père lui a forgé et entre au service d'un pope. Il commence par manger tout le souper des douze valets; le lendemain, il dort jusqu'à midi, mange d'abord à la maison le dîner des servantes, puis, aux champs, celui des valets et s'étend par terre pour dormir. Pendant son sommeil, les valets, pour se venger, lui promènent des branches d'arbre sur le visage. Jean de fer,
1. Dans un conte du « pays saxon » de Transylvanie (Haltrich, n° 17), qui se rattache au même thème que notre n° 1, Jean de l'Ours, le héros Jean le Fort a été allaité pendant vingt et un ans par sa mère, qu'une malédiction a transformée en vache. Notons à ce propos que le très intéressant conte avare d'Oreille d'Ours, déjà cité par nous dans les remarques de nos n°* 1 et 14, réunit, juxtaposées, deux séries d'aventures se rapportant aux deux thèmes de Jean de VOurs et de Bénédicité. (Il en est de même dans le conte suisse ci-dessus indiqué.)
RomaniayVlll 36
impatienté, se lève, empoigne les douze valets par le pied et se sert d'eux comme d'un râteau pour ramasser le foin de toute la prairie. Le lendemain, les douze valets vont au bois. Jean de fer part plus tard ; un loup et un lièvre à trois pattes (sic) lui ayant mangé chacun un bœuf de son attelage, il les attelle à la place des bœufs ; un diable ayant brisé l'essieu du chariot, il le met à la place, pois il ramène sur son chariot moitié de la forêt. Sur son chemin, il rencontre les douze valets embourbés ; il dégage leurs douze voitures, et il est rentré avant eux à la maison. Pour se débarrasser de lui, le pope lui dit d'aller à la recherche d'une de ses filles que les diables lui ont enlevée, lui promettant en récompense un sac rempli d'autant d'argent qu'il en pourra porter. Jean de fer se met en route. Arrivé à la porte de l'enfer, il fait claquer son fouet et demande qu'on ouvre. Celui des diables auquel il a déjà eu affaire l'ayant reconnu, la panique se met parmi les diables, qui s'enfuient tous. Jean de fer enfonce la porte et ramène au logis la fille du pope, puis il réclame son salaire. On lui fait un sac avec cent aunes de toile; le pope met dedans tout son grain et, par-dessus, tout son argent. Jean de fer porte le sac à ses parents et s'en va courir le monde.
Le conte roumain, également de Transylvanie, mentionné ci-dessus, et dont nous avons donné le résumé dans les remarques de notre n° 14, nous a déjà offert divers traits du conte lorrain qui n'existent pas dans le conte de Jean de fer : ainsi, l'épisode du moulin du diable et celui du puits (où il n'est parlé que de la meule et non de la cloche). Ce second épisode se retrouve dans le conte hessois n' 90 de Grimm, dans le conte tyrolien indiqué plus haut, dans le conte flamand, dans le conte danois, et aussi, — avec la meule et la cloche, tout à fait comme dans notre conte lorrain, — dans un autre conte hessois (Grimm, III, p. 160) et dans le conte suisse ci-dessus. Comparez encore les remarques du n° 90 de la collection Grimm.
Le moulin du diable figure, en dehors du conte roumain, dans le conte tyrolien et dans le conte flamand.
Du reste, on pourrait également rapprocher de quelque conte étranger tous les détails, pour ainsi dire, de notre conte lorrain. Ainsi, dans le conte hessois (Grimm, n° 90), le c jeune géant » refuse de se lever quand on l'appelle; il mange, avant d'aller à la forêt, deux boisseaux de pois en purée ; il est revenu bien avant les autres valets. Dans un conte grec moderne (Hahn, n° 64), dont tout le reste se rapporte à un autre thème, Jean, étant aux champs avec son père et ses frères, se couche par terre et dort jusqu'au soir ; alors il prend sa faux et il a encore terminé sa besogne le premier.
Dans le conte allemand de la collection Kuhn et Schwartz, le héros s'est mis au service d'un laboureur. Les autres valets, un jour qu'il y a du bois à aller chercher dans la forêt, se mettent en route de grand matin, avec les meilleurs chevaux de l'écurie, pendant que leur camarade dort. Celui-ci prend les deux rosses qui restent. Arrivé au bois, il déracine deux chênes et les met en travers du chemin, de sorte que les autres valets, lorsqu'ils veulent revenir à la ferme, ne peuvent passer. Quant à lui, sa voiture chargée, il débarrasse le chemin et s'en va devant eux. Ses mauvais chevaux ne voulant pas marcher, il en met un sur la voiture, attelle l'autre par derrière et traîne la voiture lui-même; il est encore le premier à la maison. — Comparez le conte hessois de Grimm, et aussi
le conte tyrolien, le conte flamand, le conte danois, ainsi que le conte tchèque mentionné dans les remarques de notre n° 14.
Pour le passage où Ton fait tirer à balles et à boulets sur Bénédicité, comparez un conte suisse (Sutermeister, n* 52), où le rôi fait aussi tirer sur le héros : celui-ci rejette les balles aux soldats, qu'il tue. Comparez aussi le conte norvégien déjà cité. Mais le récit qui, sur ce point, présente le plus de ressemblance avec le nôtre est le conte avare du Caucase où le roi chez lequel sert Oreille-d'Ours le fait attaquer par toute une armée, qui le crible de flèches ; mais, dit le conte avare, a les flèches ne firent pas sur Oreille-d'Ours plus d'effet que des puces. »
Enfin, au sujet de la charge de blé promise comme salaire, on peut ajouter aux contes cités dans ces remarques et dans celles de notre n° 14 un conte allemand de la collection Mûllenhoff (n* 220 des Légendes).