‹ Romania (volume 4)Chapitre 264 sur 283 · LA CHÈVRE · texte numérisé non relu

LA CHÈVRE

Il était une fois un homme et une femme et leurs sept enfants. Ils avaient une chèvre qui comprenait tout ce qu'on disait et qui savait parler. Un jour, le père dit à l'aîné des enfants d'aller à l'herbe avec la chèvre et de lui donner bien à manger : si, en revenant, la chèvre n'était pas contente, il le tuerait.

Le petit garçon conduisit la chèvre derrière une haie ; il se mit vite, vite, à couper de l'herbe pour elle, et lui en donna tant qu'elle en voulut. Avant de la ramener au logis, il lui dit : « Eh bien! ma petite biquette, as- tu assez mangé ? — Ah ! » dit la chèvre, t Je suis soûle et moule, J'ai assez de lait dans ma toule1. »

Quand l'enfant fut de retour avec la chèvre, le père dit à celle-ci : « Eh bien! ma petite biquette, as-tu assez mangé? — Ah! » dit la chèvre,

t Je ne suis ni soûle ni moule,

Je n'ai point de lait dans ma toule. »

En entendant ces mots, l'homme prit sa hache et coupa la tête à l'enfant, malgré les pleurs de la mère. Le lendemain, il envoya le second de ses fils mener la chèvre au pâturage. Le petit garçon donna à la chèvre autant d'herbe qu'il en put couper, et lui dit avant de se remettre en

1 . Nous ne nous chargeons pas de donner l'origine philologique des mots moule et toule , qui nous ont l'air d'avoir été forges pour rimer avec le mot soûle. Au moins ne s'en sert-on jamais dans l'usage ordinaire du patois.

chemin : « Eh bien! ma petite biquette, as-tu assez mangé? — Ah ! » dit la chèvre,

c Je suis soûle et moule,

J'ai assez de lait dans ma toule. »

L'enfant la ramena donc au logis. <r Eh bien ! » dit l'homme, « ma petite biquette, as-tu assez mangé? — Ah! » dit la chèvre, t Je ne suis ni soûle ni moule, Je n'ai point de lait dans ma toule. »

Le père prit sa hache et tua le petit garçon. Même aventure arriva aux autres enfants, et le père les tua tous, l'un après l'autre, et la mère après les enfants >.

H fallut bien alors que l'homme conduisit lui-même sa chèvre aux champs. Quand il la crut rassasiée, il lui dit : « Eh bien! ma petite biquette, as-tu assez mangé ? — Ah! » dit la chèvre, c Je suis soûle et moule, J'ai assez de lait dans ma toule. »

Rentré à la maison, il lui demanda encore si elle avait bien mangé. « Ah !» dit la chèvre,

« Je ne suis ni soûle ni moule,

Je n'ai point de lait dans ma toule. »

Et, en disant ces mots, elle sauta sur l'homme et le tua. Elle devint ainsi la maltresse du logis.

Comparez l'introduction du conte hessois n° 36 de la collection Grimm. Dans ce conte, le tailleur ne tue pas ses trois fils ; il les met à la porte de sa maison. Quand il voit que la chèvre Ta trompé, il lui rase la tête et la chasse à coups de fouet. La chèvre se réfugie dans le trou d'un renard et elle effraie le renard et Tours qui ont voulu la faire partir ; mais une abeille, en la piquant, la force à déloger.

Il est à remarquer que cette seconde partie se retrouve avec de légères variantes (ainsi, fourmi ou hérisson à la place de l'abeille) dans tous les contes, moins le dernier, dont il nous reste à parler. Voici quelques indications sur ces contes :

Dans un conte tchèque de Bohême, analysé par M. Th. Benfey (Pantchatantra, t. II, p. 550), un paysan a une chèvre qui est très gourmande. Un jour, sa femme la mène au pâturage ; à son retour, le paysan demande à la chèvre si elle a bien mangé, c Oui, joliment ! » répond la chèvre ; c on ne m'a rien donné du tout. » Le lendemain, même aventure arrive à la fille de la maison. Le troisième jour, le paysan conduit lui-même la chèvre aux champs, et, comme i son retour elle recommence à se plaindre, il lui écorche la moitié du corps et la chasse. La chèvre se cache dans un trou de renard, etc.

1 . Dans la forme originale de ce conte, le même récit revient huit fois de suite. Nous faisons grâce au lecteur de cette plaisanterie par trop prolongée.

Un conte allemand du sud de la Bohême (Vernaleken, n* 22) a un trait qui le rapproche encore plus de notre conte lorrain. Les mensonges de la chèvre sont cause que le paysan coupe la tite à ses deux fils, à sa fille et à sa femme. Suivent les aventures de la chèvre écorchée.

Dans on conte hongrois (Gaal-Stier, n* 19), le père tue deux de ses fils; mais, comme il a épié la chèvre pendant que son troisième fils la gardait, il voit qu'il a été trompé, et, avec l'aide de son fils, il écorche toute vive la méchante chèvre, etc.

Citons encore un conte serbe (n° 28) publié dans VArckiv fur slavische Philologie, 2* vol., 1877, p. 630. La, le bouc, qui remplace la chèvre, se plaint à son maître de ce que les deux belles-filles, les deux fils et la femme de celui-ci lui auraient mis une muselière pour l'empêcher de manger. Même fin ou à peu près que dans les contes précédents.

Enfin un tonte italien (Gubernatis, Zoological Mythology, t. I, p. 425), présente quelques traits particuliers. Une sorcière envoie un petit garçon conduire sa chèvre au pâturage, et elle ordonne à l'enfant de veiller à ce qu'elle mange bien, mais à ce qu'elle ne touche pas au grain. A son retour, la sorcière demande à la chèvre si elle est bien rassasiée; elle répond qu'elle a jeûné toute la journée. Sur quoi, la sorcière tue le petit garçon. Même sort arrive à onze autres petits garçons. Mais le treizième, plus avisé, caresse la chèvre et lui donne le grain à manger, et la chèvre répond à la question de la sorcière : c Son bai satolla e gournata, — Tutto il giorno m'ha pastorata. • (Je suis bien rassasiée et bien traitée ; il m'a fait paître toute la journée), de sorte que le petit garçon est, en récompense, bien traité par la sorcière.

XLVIH.

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