LA SALADE BLANCHE ET LA SALADE NOIRE
Il était une fois une femme qui avait deux enfants, un petit garçon et une petite fille. Un jour qu'elle venait de cuire, elle leur donna à chacun de la michotte 1 et dit à la petite fille d'aller dans les champs cueillir de la salade. L'enfant mit sa michotte dans son panier et partit.
Chemin faisant, elle rencontra la Sainte-Vierge qui lui dit : « Où allez-vous, ma chère enfant? — Je vais chercher de la salade, madame. — Qu'avez-vous dans votre panier ? — De la michotte, madame. En voulez-vous ? — Non, mon enfant, » dit la Sainte-Vierge, « gardez-la pour vous. Tenez, voici une boite que vous n'ouvrirez pas avant d'être rentrée à la maison. Allez cueillir votre salade, mais passez par la porte blanche et non par la porte noire. »
La petite fille passa par la porte blanche : c'était la porte du ciel. Elle
i . Sorte de galette.
trouva de belle salade blanche qu'elle cueillit. De retour à la maison, elle fut grondée par sa mère, qui lui demanda pourquoi elle était restée si longtemps dehors. Au premier mot que répondit la petite, il lui sortit de la bouche des perles, des diamants, des émeraudes. La botte que lui avait donnée la Sainte- Vierge en était également remplie.
La mère, tout émerveillée, dit alors au petit garçon d'aller à son tour cueillir de la salade, dans l'espoir qu'il aurait la même chance. Elle lui mit aussi de la michotte dans son panier, et le petit garçon partit Il ne tarda pas à rencontrer la Sainte-Vierge, qui lui dit : « Où vas-tu, mon ami ? — Cela ne te regarde pas. — Que portes-tu dans ton panier ?
— De la michotte, mais ce n'est pas pour toi. — Tiens, » dit la Sainte- Vierge, voici une boite ; tu ne l'ouvriras pas avant d'être rentré à la maison. Va maintenant cueillir ta salade et passe par la porte toire. »
Le petit garçon passa par la porte noire, qui était celle de l'enfer : il trouva de vilaine salade noire, qu'il cueillit et rapporta à la maison. Quand il rentra, sa mère, voyant la salade noire, lui demanda où il l'avait été chercher. « Je n'en sais rien, » dit le petit garçon ; « je suis passé par une porte noire. »
Pendant qu'il parlait, il lui sortait des vipères de la bouche ; la botte aussi en était pleine. La mère, au désespoir, fit des reproches à la petite fille qu'elle croyait cause de l'aventure arrivée à son frère.
Une nuit, on entendit les deux enfants chanter. La petite fille disait : « Fleurs et roses! »
Et le petit garçon répondait :
« Couleuvres et serpents !
— Fleurs et roses!
— Couleuvres et serpents ! »
En disant ces mots, ils moururent tous les deux.
L'idée de ce conte est la même que celle du conte de Perrault les Fies, et aussi que celle d'un conte recueilli, au XVII* siècle également, par le Napolitain Basile (P entameront, n° 37), et du conte hessois n° 1 3 de la collection Grimm (Voir les remarques de ce dernier conte et ajouter aux contes qui y sont mentionnés le conte lithuanien traduit par M. Chodzko, Contes des Paysans et des Pâtres slaves , p. 315). Mais il existe des variantes de ce même thème qui se rapprochent davantage sur certains points de notre conte lorrain.
Ainsi, dans un conte tyrolien (Zingerle, I, n° 1), une petite fille est allée cueillir des fraises avec son frère. Elle répond poliment aux questions d'une belle dame, qui est la Sainte- Vierge, tandis que le petit garçon répond malhonnêtement. La Sainte-Vierge donne à la petite fille une boîte d'or, au petit garçon une botte noire. Quand ce dernier ouvre sa botte, il en sort deux serpents qui remportent De la boîte de la petite fille sortent deux anges, qui emmènent l'enfant au àd.
— Comparez un conte allemand de la collection Kuhn et Schwartz (p. 33$).
Là le petit garçon refuse de donner de son déjeuner à un petit homme, et c'est le diable qui sort de la boîte pour lui tordre le cou.
Dans un conte souabe (E. Meier, n° 77), une petite fille s'en va aux fraises. Auprès de la porte de la forêt, elle rencontre un ange, à qui elle donne d'abord tout son déjeuner, puis plus tard une partie des fraises qu'elle a cueillies. L'ange lui dit qu'auprès de la porte elle trouvera une boîte : elle devra prendre cette boîte, mais ne l'ouvrir qu'une fois rentrée au logis. Or, la boîte est remplie de pierres précieuses et de pièces d'or. Une autre petite fille ayant appris la chose, s'en va, elle aussi, au bois ; mais elle répond grossièrement à l'ange et refuse de lui rien donner. Aussi, dans la boîte qu'elle a rapportée de la forêt, il ne se trouve que « des diablotins tout noirs ». — Ajoutons encore, à cause d'un détail particulier, un conte flamand (J. W. Wolf, Deutsche Marchen und Sa gai. Leipzig, 1845, n° 38), où nous retrouvons un petit frère et une petite sœur. Ici, c'est le petit frère qui se montre bon envers la Sainte-Vierge, et ensuite envers Jésus, qui ont pris la forme de vieilles gens. Jésus donne au petit garçon une boule blanche, à la petite fille une boule noire, et les boules, en roulant, conduisent les enfants à deux portes : le petit garçon à une porte blanche, d'où sortent des anges qui l'emmènent au Ciel ; la petite fille, à une porte noire, d'où sortent des diables, qui l'emportent en enfer.
Dans un conte écossais cité par M. Loys Brueyre (Contes populaires de la Grande-Bretagne, p. 55), une princesse, qui a quitté la maison paternelle où sa marâtre la rendait trop malheureuse, partage avec un vieillard ses provisions de route. Sur le conseil du vieillard, elle va s'asseoir sur le bord d'un certain puits, d'où il sort successivement trois têtes d'or qui demandent à la princesse de les laver et de les peigner. La jeune fille leur rend gracieusement ce service, et, de ce moment, entre autres dons que lui ont faits les trois têtes, toutes les fois qu'elle parle, il tombe de ses lèvres un diamant, un rubis, une perle. La fille de la marâtre veut aussi tenter l'aventure. Elle se montre brutale à l'égard du vieillard et des trois têtes, et, au lieu de pierres précieuses, c'est un crapaud et une grenouille qui s'échappent de sa bouche à chaque parole qu'elle prononce.
Le service rendu aux,« têtes d'or » se retrouve sous une forme moins adoucie dans d'autres contes. Dans un conte tyrolien (Zingerle, II, p. 39), qui offre beaucoup de ressemblance avec le conte du même pays analysé plus haut, ce qu'un vieux petit homme demande à un petit frère et une petite sœur, c'est de lui chercher ses poux. Il en est à peu près de même dans deux contes serbes : dans le premier (Vouk, n° 35), une jeune fille reçoit deux dons d'une femme envers laquelle elle a été complaisante : quand elle pleure, ses larmes sont des perles ; chaque fois qu'elle rit, une rose d'or tombe de ses lèvres. Dans le second (n° 36), c'est à l'égard d'un dragon que la jeune fille ne manifeste point de dégoût ; comme de plus elle a fait pendant plusieurs jours le ménage du dragon, celui-ci lui dit, quand elle s'en va, de choisir entre plusieurs coffres. Elle prend modestement le plus léger, et, revenue chez sa marâtre, elle le trouve plein de ducats. La marâtre s'empresse d'envoyer chez le dragon sa fille à elle, qui fait tout le contraire de sa belle-sœur. Elle rapporte à la maison le coffre le plus lourd ; mais, quand elle l'ouvre, il en sort deux serpents qui lui arrachent les yeux, ainsi qu'à sa mère.
Le thème que nous examinons se rattache à un autre thème bien connu, celui du n* 24 de Grimra (Frau HolU). Dans une forme irlandaise de ce dernier thème (P. Kennnedy, Firestor'us of Ireland, Dublin, 1875, p. 33), une jeune fille est jetée dans un puits par sa marâtre. Quand elle reprend connaissance, elle se trouve dans une belle prairie. Elle se montre charitable et obligeante à l'égard de divers êtres qu'elle rencontre sur son chemin et arrive enfin à une maison isolée où demeure une sorcière qui lui offre d'entrer à son service : comme salaire, elle aura, quand elle partira, le choix entre trois coffrets, dont l'un contient plus de trésors que n'en possède un roi. Grâce à ses obligés, la jeune fille peut exécuter plusieurs tâches qui lui sont imposées par la sorcière et savoir quel coffret choisir (des trois coffrets, d'or, d'argent et de plomb, il faut prendre le dernier). Avec leur secours également, elle échappe, quand elle s'en retourne, à la poursuite de la sorcière. Elle revient i la maison paternelle, où sa marâtre est bien surprise de voir les trésors qui sortent du coffret. La marâtre dit à sa fille à elle de se jeter dans le puits, comme sa belle-sœur, espérant qu'elle aura le même bonheur. Mais la méchante fille est hautaine et désagréable avec tout le monde, et il lui arrive les plus fâcheuses aventures. De retour chez elle, plus morte que vive, avec le coffret d'or, elle l'ouvre, et il en sort des crapauds et des serpents qui remplissent toute la maison.
Chez une peuplade qui habite entre la mer Caspienne et la mer Noire, on a recueilli un conte tout à fait du genre de ce conte irlandais. Il s'agit de deux jeunes filles, l'une laborieuse, l'autre fainéante. Un jour, pendant que la première tire de l'eau d'un puits, la corde casse, et le seau tombe au fond du puits. De peur d'être grondée, la jeune fille va chercher le seau. Elle arrive chez Ivan Moroz (Jean la Gelée), qui la prend à son service. Comme récompense, elle reçoit de lui une bague ornée de brillants et plein son seau de pièces de cinq kopeks. La paresseuse veut, elle aussi, avoir un beau cadeau. Elle descend dans le puits ; mais elle ne rapporte de chez Ivan Moroz que des glaçons dans son seau. Ainsi que dans le conte de Grimm, le coq de la maison salue le retour de chacune des jeunes filles : c Kikeriki ! dans le seau de la travailleuse il y a des pièces de cinq kopeks ! — Kikeriki ! dans le seau de la paresseuse, il y a des morceaux de glace!» (Mémoires de l'académie de St-Pétersbourg, y $èr., 1. 17 [1872], n° 8, p. $9).
Il faut encore citer un conte de l'extrême Orient, très altéré, qui a été recueilli chez les Kariaines de Birmanie. En voici l'analyse, telle qu'elle a été donnée par M. F. Mason dans le Journal of the Asiatic Society of Bengal, t. 34 (1865), 2« partie, p. 228. « Un jour, une petite fille s'en était allée au ruisseau pour puiser de l'eau. Elle laissa échapper son seau, qui fut emporté par le courant. Elle se mit à courir sur la rive pour le rattraper, et arriva près d'un barrage qui appartenait à un géant. Peu après le géant vint pour pêcher et il allait la manger ; mais l'enfant lui raconta naïvement son histoire, et le géant l'épargna et l'emmena chez lui. La géante aurait bien aimé de se régaler d'un aussi friand morceau, mais le géant protégea l'enfant, qui devint leur fille adoptive. — Un jour les géants, étant allés chercher des provisions, laissèrent la petite fille à la maison en lui recommandant de ne point regarder dans deux paniers qui étaient dans un coin de la chambre. A peine se vitelle seule, qu'elle jeta un coup d'oeil dans les paniers : l'un était plein d'or
et d'argent ; l'autre, de crânes humains. Après avoir fait cette découverte, elle ne cessa d'importuner les géants pour qu'ils lui permissent de retourner chez elle, et finalement ils y consentirent; mais la vieille géante demanda à la petite fille, avant que celle-ci se mît en route, de lui chercher ses poux. En lui examinant la tête, la petite fille fut bien étonnée de la voir remplie de serpents verts et de mille-pieds. Elle demanda une hache et se mit à frapper et à tailler dans la tête de la géante, jusqu'à ce que celle-ci ne pût plus y tenir, et alors la permission de partir lui fut donnée. (Comparez la forme bien conservée dans les contes serbes mentionnés ci-dessus.) Avant son départ, les géants lui dirent qu'elle pouvait emporter un des deux paniers, celui qu'elle voudrait. La jeune fille leur dit : « Comme vous commencez à devenir âgés et que vous ne pourrez plus facilement tresser des paniers, je prendrai le vieux. • Elle savait que le vieux panier contenait l'or et l'argent. Voilà donc la jeune fille partie ; mais auparavant la géante lui avait donné un conseil : c Quand tu arriveras auprès d'une eau noire, peigne tes cheveux et nettoie tes dents. Quand tu arriveras auprès d'une eau rouge, essuie tes lèvres ; enfin, quand tu arriveras auprès d'une eau blanche, baigne-toi dedans. » La jeune fille se conforma à ces instructions et elle parvint saine et sauve à la maison, où bientôt le bruit de ses richesses amena auprès d'elle tous ses parents et ses amis : elle donna à chacun d'eux une tasse pleine d'or et d'argent. — Parmi ceux à qui elle avait fait ce présent il y avait un jeune homme qui ne se trouva point satisfait. II résolut de tenter la fortune et de chercher à obtenir des géants un plein panier d'or et d'argent. Il réussit à se faire adopter comme fils par les géants ; ceux-ci, dans la suite, lui permirent de s'en retourner et lui dirent d'emporter un panier. Le jeune homme n'avait pas regardé dans les paniers ; il choisit le vieux, comme avait fait la petite fille. Mêmes avis lui furent donnés, au sujet des rivières qu'il avait à traverser ; mais il n'y prêta aucune attention et fit diligence pour arriver chez lui le plus tôt possible. Rentré au logis, il ouvrit le panier : à sa grande horreur et à son grand désappointement, il le trouva rempli de crânes humains. Mais il n'eut pas beaucoup de temps pour songer à sa déconvenue, car le géant, qui était à ses trousses, tomba sur lui et le mangea sur l'heure. »
Au Japon, les petits livres à l'usage des enfants, dont nous avons déjà parlé, contiennent un conte qui se rapproche beaucoup du type que nous avons principalement étudié. Dans ce conte, traduit par M. A.-B. Mitfôrd (Talcs of Old Japan, p. 249), un vieux bonhomme a* un moineau qu'il aime beaucoup. Un jour, en rentrant chez lui, il ne le retrouve plus et il apprend de sa femme que celle-ci a coupé la langue à l'oiseau, parce qu'il lui avait mangé son empois, et qu'elle l'a chassé de la maison. Très désolé, le bonhomme s'en va à la recherche de son moineau, qu'il finit par retrouver, et le moineau l'introduit dans sa famille, où il est fort bien régalé. Quand le bonhomme est sur le point de s'en retourner, le moineau lui dit d'emporter comme souvenir celui de deux paniers d'osier qu'il voudra. Le bonhomme, alléguant qu'il est vieux et faible, choisit le plus léger. Arrivé chez lui, il trouve le panier plein d'or, d'argent et d'objets précieux. A cette vue, la vieille femme, qui est très cupide, déclare qu'elle veut, elle aussi, aller rendre visite au moineau. Elle se fait admettre dans la maison de celui-ci, qui se donne fort peu de peine pour la bien recevoir. La vieille lui ayant
demandé un souvenir de lui, le moineau lui présente, comme à son mari, deux paniers : la vieille choisit naturellement le plus lourd et remporte. Mais, quand elle l'ouvre, il en sort toute sorte de lutins qui se mettent à la tourmenter. (Comparez, pour cette fin, le conte souabe cité plus haut; comparez aussi le second conte tyrolien et le conte allemand de la collection Kuhn et Schwartz, également mentionnés.)
Dans des contes orientaux nous retrouvons encore un détail de nos contes européens. Le héros d'une histoire du Touti-Namch persan (t. 2, p. 72 de la traduction allemande, faite par M. G. Rosen d'après la version turque. Leipzig, 1858) a ce don particulier que, toutes les fois qu'il rit, des roses tombent de ses lèvres. Dans un conte populaire actuel de llnde recueilli par miss M. Frère (Old Ducan Days, n# 2 1 ), ce sont des perles et des pierres précieuses qui s'échappent de la bouche d'une princesse, dès qu'elle l'ouvre. Comparez l'Introduction du Pantchatantra, de M. Th. Benfey, p. 379-380.
BLANCPIÉD.
Il était une fois un homme, appelé Blancpied, qui avait emprunté une certaine somme au seigneur de son village. Le seigneur, qui n'avait jamais reçu un sou de son argent, finit par lui dire qu'il était las d'attendre, et que, tel jour, il viendrait lui réclamer son paiement. En effet, au jour dit, il sortit pour l'aller trouver.
Ce jour-là, Blancpied avait mis sur le feu une marmite remplie de pommes de terre, et, tandis qu'elles achevaient de cuire, il ruminait un moyen de se tirer d'embarras. Dès qu'il aperçut de loin le seigneur, il se hâta de couvrir le feu et de mettre la marmite au milieu de la chambre.
« Eh ! » dit le seigneur en entrant, « voilà une marmite singulièrement placée! Qu'y a-t-il dedans? — Monseigneur, » répondit Blancpied, « ce sont des pommes de terre, et je n'ai pas besoin de feu pour les faire cuire ; je n'ai qu'à souffler avec le soufflet que voici. Tenez, voyez comme elles sont bien cuites. Avec un pareil soufflet, on épargne bien du bois! — Donne-moi ton soufflet, » dit le seigneur, « et je te tiens quitte de deux cents écus. — Je le veux bien, » répondit Blancpied.
Le seigneur prit le soufflet, et, de retour au château, il le remit à un de ses domestiques pour en faire l'essai sur sa marmite. Le domestique souffla vingt-quatre heures durant, mais la marmite ne voulut pas bouillir.
Le seigneur, très mécontent, courut chez Blancpied et lui dit : « Tu m'as vendu un soufflet qui devait faire merveilles. Eh bien! mon domestique a eu beau souffler pendant vingt-quatre heures, le pot est resté
froid comme devant. — Monseigneur, » répondit Blancpied, « votre domestique est un peu vif ; il aura soufflé trop fort, et le ressort se sera brisé. »
Le seigneur s'en retourna au château et dit à son domestique : k Blancpied a dit que tu es un peu vif : tu auras soufflé trop fort et le ressort se sera brisé. »
Quelque temps après, Blancpied acheta à la foire une vieille rosse de cinquante sous et lui mit un louis d'or sous la queue. Le seigneur, qui était venu reparler de sa créance, alla voir le cheval et ne fut pas médiocrement étonné en voyant un louis d'or tomber sur la litière. « Eh quoi ! Blancpied, » dit-il, « tu trouves de l'or dans le fumier de ton cheval ? Vends-moi la béte, et je te quitte encore cent écus. — Monseigneur, le cheval est à vous si vous le désirez, » dit Blancpied ; « du reste, il sera mieux chez vous qu'ici. Surtout, faites-lui donner bien régulièrement un picotin d'avoine le matin et du foin après midi. »
Le seigneur emmena le cheval et chargea un de ses domestiques d'en avoir bien soin. Au bout de trois jours, la pauvre bète mourait de vieillesse.
Le seigneur retourna chez Blancpied pour lui conter l'affaire. Quand il eut fini ses doléances, Blancpied, qui l'avait écouté fort tranquillement, lui dit : « Monseigneur, comment avez-vous nourri le cheval? — Chaque jour, » répondit le seigneur, ce je lui faisais donner un picotin d'avoine à neuf heures du matin, et à deux heures après midi une botte de foin. — Belle merveille si le cheval est mort, » dit Blancpied, « c'était à dix heures qu'il fallait lui donner l'avoine, et à une heure le foin. — Allons, » dit le seigneur, « n'en parlons plus. Mais où est ton père ? Il y a longtemps que je ne l'ai vu. — Monseigneur, il est à la chasse : tout ce qu'il tue, il le laisse, et tout ce qu'il ne tue pas, il le rapporte. — Est-ce possible ? » dit le seigneur, * Si tu m'expliques la chose, je te tiens quitte de tout ce que tu me dois encore. — Eh bien ! monseigneur, mon père est à la chasse.... de ses poux. Tout ce qu'il tue, il le laisse, et tout ce qu'il ne tue pas, il le rapporte. A présent, monseigneur, je ne vous dois plus rien. »
Ce conte est une variante d'un thème qui s'est déjà présenté à nous dans nos n°* 1 0, René et son Seigneur, et 20, Richedeau. On se rappelle que nous avons constaté l'existence de contes de ce type dans un grand nombre de pays d'Europe et, de plus, en Orient, chez les Tartares de la Sibérie méridionale, chez les Afghans du Bannu et dans l'Inde. Voir le résumé que nous avons donné de ces divers récits dans les remarques de nos n" 10 et 20, et dans l'appendice de notre cinquième partie.
Un détail particulier à notre variante actuelle, c'est le moyen employé par Blancpied pour écarter les reproches du seigneur : il lui dit qu'on s'y est mal
pris en se servant des objets qu'il a vendus. Dans deux contes étrangers analogues, un conte sicilien (Pitrè, n* 1 $7) et un conte islandais (Arnason, p. 581 de la traduction anglaise), le héros fait de même.
Le dénouement ordinaire des contes de ce type, — le héros dans le sac, et la ruse par laquelle il s'en tire et amène ensuite ses ennemis â se noyer, — est remplacé ici par une facétie sous forme d'énigme, que nous rencontrons dans plusieurs contes différents du nôtre, et toujours en compagnie d'autres énigmes.
Citons d'abord un conte picard (Mélusine, 1 877, col. 279) . Un seigneur envoie son intendant chez des pauvres gens pour leur réclamer de l'argent qu'ils lui doivent. Un petit garçon, qui garde la maison, répond à toutes les questions de l'intendant d'une manière énigmatique. L'intendant rapporte cette conversation au seigneur, lequel, fort intrigué, lui ordonne d'aller trouver de nouveau l'enfant et de dire à celui-ci que ses parents seront libérés de leur dette s'il peut expliquer ses énigmes. La seconde énigme est conçue absolument dans les mêmes termes que celle de notre conte lorrain (Cf. un autre conte picard, Romania, 1879, p. 253). — La remise de la dette est également le prix de l'explication d'une série d'énigmes dans un conte du Tyrol italien (Schneller, n° 46).
Dans un conte breton publié par M. F.-M. Luzel (Mélusine, col. 465) et dans un conte gascon (Bladé, Contes et proverbes populaires recueillis en Armagnac, p. 14), l'énigme de notre conte lorrain se retrouve, à peu près identiquement, ainsi que dans une devinette suisse du canton d'Argovie, citée par M. Eugène Rolland dans son petit livre Devinettes ou énigmes populaires de la France (Paris, '877i P. 41-42).
Nous emprunterons à la préface que M. Gaston Paris a mise â ce dernier ouvrage quelques curieux rapprochements. M. Paris trouve cette énigme au XVI* siècle, sous diverses formes latines. Au moyen-âge, Pierre Grognet, dans son livre Les mots dorez du grand et saige Cathon, en françoys et en latin, la donne d'abord en latin :
Ad silvam vado venatum cum cane quino : Quod capio, perdo ; quod fugit, hoc habeo;
puis en français :
A la forest m'en voys chasser
Avec cinq chiens à trasser ;
Ce que je prens je perds et tiens,
Ce qui s'enfuys ay et retiens, c C'est, dit le bon Grognet, quand on va chasser en sa teste avec cinq doigts de la main pour prendre et tuer ces petites bestes. »
Au moyen-âge encore, dans un passage de la vieille histoire latine de Salomon et Marcolphus, qui donne presque toute la série d'énigmes des contes picard, breton, etc. , notre énigme reparaît, mais sous une forme altérée. Marcolphe répond à Salomon, qui lui demande où est son frère : « Frater meus extra domuo sedens, quicquid invenit, occidit. » Même altération dans le Bertoldo italien de Croce (fin du XVI* siècle). (Vid. M. R. Kœhler, Mélusinc, col. 475, et Mrbuch fur romanische und englische LiUratur, 1863, p. 8.)
Comparez encore, dans le recueil d'énigmes versifiées par Symposins, qui vivait à la fin du IV« siècle de notre ère, l'énigme n° XXX :
Est nova notarum cunctis captura ferarum,
Ut, si quid capias, id tecum ferre récuses,
At, si nil capias, id tu tamen ipse reportes. Enfin, il faut rappeler l'énigme posée à Homère, d'après la légende, par des enfants, des petits pécheurs, et que ni Homère, ni ses compagnons ne purent deviner : c Tout ce que nous avons pris, nous le laissons ; ce que nous n'avons pas pris, nous l'emportons. » "Oaé* £Xopev, X(ir£(t&oQa* â à1 oux fXojiev, çapijiwôa. (Suidas, vtrbo "O^Tjpoç.)