Nom familier du diable
Ed. Wcelfflin, Lateini8che vnd Romanische Gomparation. Erlangen, Deichert, 1879.
M. Wœlfflin a divisé le sujet de son livre en neuf parties : !• Introduction; 2* De la comparaison du positif par les adverbes ; y De la périphrase du comparatif et du superlatif ; 4* Des renforcements du corn p. et du super lat. ; De la comparaison double ; 6* De l'objet avec lequel on compare ; Du déplacement des degrés ; 8* De quisque avec le pos., le comp. et le sup.; 9* Réflexions finales.
Le titre de cet ouvrage, qui est exécuté avec soin et montre que l'auteur est extrêmement versé dans la basse latinité, promet plus qu'il ne tient. En effet, M. W. ne traite, comme on peut le voir par le contenu, que de la partie syntactique de la comparaison latine et de quelques points de la comparaison romane. Je ne parlerai ici que des points qui intéressent le romaniste.
L'auteur voit dans le redoublement du positif pour former 1' c élatif » (comme il appelle le superlatif absolu), c'est-à-dire dans des expressions comme fa freddo freddo, une influence de l'hébreu. Le fait est que cette manière d'insister sur une idée en redoublant le mot qui l'exprime est commune à beaucoup de langues et ne se borne pas à l'adjectif ; cf. l'allemand : Hinab, hinab in der Erde Ritzen rinnet, rinnet, rinnet dein Blut (Braut von Messina)> et l'angl. : Scrooge went to bed a gain, and thought and thought, and thought it over and over and over (Dickens, Christmas Carol, 2).
Dans la deuxième partie, M. W. parle de multum, valde, saney vehementer^fortis, beney et des autres renforcements du positif. Quant au fr. bien, il ne croit pas qu'un malade dise, en parlant sérieusement : je suis bien malade ^ doute qui n'est nullement justifié. L'auteur cite quelques exemples de per qui sont instructifs, parce qu'ils montrent per séparé de l'adjectif comme en afr.: cf. Socrates per fuit fami- Uaris.
La partie suivante, qui traite de la périphrase du comp. et du superl. et qui intéresse particulièrement le romaniste, ne le satisfait pas ; en effet, le bas-latin ne donne pas de réponse à la question de savoir pourquoi, dans certaines régions, on a préféré magis, et plus dans les autres.
Plus loin, M. W. réfute avec raison l'opinion qui voit dans l'ablatif qui suit le comparatif un cas instrumental; il déclare que Me doctior es veut dire : t Tu es le plus savant, envisagé de mon point de vue. » Je ne comprends pas comment l'auteur, partant de cette explication, a pu voir dans la construction italienne : È pià
1. Knhn dit dans son Journal (I, 12) : c Doppelt gesagt ist nachdrucklicher gesagt. »
6l6 COMPTES-RENDUS
ricco di me, l'influence de l'hébreu, tandis qu'elle renferme la même idée. Il est du reste à remarquer que Phébreu dit simplement : È ricco di me, c'est-à-dire que l'adjeçtif n'a pas de comparatif. M. W. montre ensuite que déjà Tacite disait : Vehementius quam cau.it, au lieu de cautius. A la fin, l'auteur donne une étymologie d'aller, à laquelle il aurait pu mettre comme préambule les paroles de M. Fœrster(voy. Rom. VIII 466) : t Puisque tout a été permis jusqu'à présent pour expliquer l'énigmatique and arc, je voudrais faire usage de la même liberté. • Il dérive aller d'amb(u)lare, ce qui n'a même pas le mérite de la nouveauté, et dit que la consonne du milieu devait tomber. Pour montrer l'inexactitude de cette assertion, il suffit de comparer trembler, où le b a été intercalé. Ambler existe du reste en ancien français et est le seul représentant régulier d'ambulare.
J. Ulrich.
Studi di Etimologia italiana e romanza, osservazioni ed aggiunte al t Vocabolario etimologico délie lingue romanze • di F. Diez del D«* rJ. Càtx, professore nel R. Istituto di studi superiori di Firenze. Firenze, Sansoni, 1878. In- 12, xxxv-213 p. — Prix : 2 fr. 50.
Cet excellent petit livre est le précurseur d'un dictionnaire étymologique italien que nous promet l'auteur et qui comblera une lacune vivement ressentie. M. Caix a réuni, en les abrégeant, mais avec des additions, la plupart des articles étymologiques qu'il a insérés çà et là et dont nous avons parlé à diverses reprises. Il y a ajouté de nouvelles notes, et il a divisé le tout en quatre parties. La première comprend des étymologies données par Diez et réfutées par l'auteur; la seconde, des additions à des articles de Diez ; la troisième est un petit glossaire de mots toscans, expliqués très souvent pour la première fois ; la quatrième a une autre forme, elle traite des perturbations étymologiques dues 1° à l'influence d'un son sur un autre (dans le corps d'un mot), 2* à l'influence d'un mot sur un autre, et donne de nombreux exemples d'assimilation, de dissimilation, d'étymologie populaire, d'analogie, de fusion de deux mots en un. Dans une introduction substantielle, l'auteur expose sa méthode étymologique, montre le danger des constructions phonétiques pures, et insiste sur la nécessité de l'historique et des variantes dialectales.
Sans parler du dernier chapitre, et d'une petite liste de doublets donnés dans l'introduction, les Studi ne contiennent pas moins de 667 articles. On comprend, grâce à la grande information, à la pénétration et à la critique de l'auteur, quel enrichissement un pareil recueil apporte à l'étymologie italienne. La troisième partie surtout, qui compte $43 numéros, est féconde en véritables révélations. Les rapprochements de l'auteur ne sont pas toujours à l'abri de tout doute; quand il nous dit par exemple, sans aucun argument à l'appui, que spillânzora, • femme gaie et jeune », est « pour *pulldnzona=pulzellona i, on se demande où sont les formes intermédiaires dont l'auteur proclame ailleurs si hautement la nécessité. On peut en dire autant de beaucoup de mots, où les rapprochements sont très ingénieux, mais non probants. En général on peut reprocher à l'auteur, habitué à suivre et à démontrer les plus singuliers effets, notamment dans les idiomes populaires, de l'analogie et de la déformation des mots, de ne pas tenir assez de compte des exigences de la phonétique ; non certes qu'il les ignore, mais
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il sait que si une loi phonétique, prise à la rigueur, ne pent pas avoir d'exception plus qu'une loi naturelle quelconque, l'application en est contrecarrée par des sollicitations physiologiques et psychologiques aussi nombreuses que variées, qu'on ne peut pas toujours exactement reconnaître, et qui produisent, en la modifiant, des déviations souvent très étranges. L'italien, il faut le dire, offre plus de ces altérations anomales qu'aucune autre langue romane. M. C. sait aussi que dans le toscan même le plus pur ont pénétré des mots et des formes appartenant à d'autres dialectes, et dont l'étymologie contredit dès lors les règles strictes. Ces considérations expliquent ce qu'on peut trouver parfois de trop hardi dans ses rapprochements, mais ne le justifient pas tout à fait. Un peu plus de sévérité encore aurait été de mise dans un ouvrage dont l'auteur prétendait écarter autant que possible les conjectures, et où, ne donnant que des mots choisis, il pouvait en effet n'admettre que des résultats assurés. Mais la plupart des étymologies de M. C. sont aussi probables que bien trouvées. Non seulement il a le mérite d'expliquer d'une manière satisfaisante un grand nombre de mots italiens d'une forme souvent bizarre, mais ses explications ajoutent avec la plus grande vraisemblance un nombre considérable de mots à la liste des mots latins survivant dans les langues romanes. A ce titre, il intéresse tous ceux qui s'occupent de l'histoire de la langue latine.
Un dictionnaire étymologique est Un travail d'autant plus méritoire qu'il ne rapporte pas à son auteur un honneur aussi assuré que d'autres plus faciles. On ne peut du premier coup en apprécier toute la valeur ; ce n'est qu'à l'usage qu'on lui rend justice, et comme chacun le consulte d'ordinaire à l'occasion de mots qu'il a particulièrement étudiés, on le trouve souvent en faute, tandis qu'on n'accepte qu'avec doute ce qu'il renferme sur les mots dont on n'a pas fait l'objet de recherches personnelles. Quand on le lit de suite, on est de même plus frappé des omissions et des erreurs que des nouveautés heureuses, dont on ne mesure avec certitude ni l'originalité ni le bonheur. De lâ vient que ces sortes de travaux sont rarement, à leur apparition, l'objet de critiques sérieuses et qu'on ne leur rend pleine justice que quand ils commencent i devenir surannés. Il en sera de même du travail de M. Caix. Discuter chacune de ses étymologies, indiquer les bonnes, les douteuses, les fausses, serait refaire son travail. Je n'en ai nullement la prétention. En recommandant vivement son livre à l'attention des lecteurs compétents, je me borne à relever quelques points qui m'ont paru discutables à une rapide lecture, surtout dans les deux premières parties, où l'étymologie italienne touche de plus près à l'étymologie romane en général. Les objections que je vais présenter brièvement ne sont pas, en beaucoup de cas, de nature à détruire les conclusions de l'auteur; seulement il aurait dû, me semble-t-il, les signaler et y répondre lui-même. La plupart sont naturellement tirées du français, qu'il aurait pu faire figurer plus souvent dans ses comparaisons. Je dirai en revanche que souvent le rapprochement du français, omis par M. C, vient confirmer ses explications, ou qu'elles éclairassent, en même temps que des mots italiens, des mots français dont il n'a point parlé.
Ancidere n'est, d'après M. C, qu'une variation de alciderc pour auciderc de occiderc; c'est possible, mais il a pu y avoir une influence de incidercy qui a donné le pr. afr. encis, ancis (v. Du C. s. v. ancisus). — Arbosccîlo est rattaché à
*arboricellus ainsi que le fr. arbrisseau; mais arbrisseau, afr. arbroisscl, ne peut tenir d'arboricellas qui aurait fait arbroisel; il suppose arboriscellus, d'où aussi rit. (cf. les formes arbasecllo, al basai la, etc.); arbriscellus se trouve d'ailleurs dans les Gloses de Reichenau. — Badart rattaché à * pond are t sbadigliarek *expandicularc sont tout à fait inadmissibles : le changement de p initial en b, dans tout le domaine roman, est inouï. — L'explication de bastardo par c mulet » est ingénieuse; mais est-il bien vrai que c i veribastardi cioè portatori dei basti erano muli » ? Les ânes méritaient bien autant ce titre. « Cosi anchè l'espressione francese fils de bast è perfettamente chiara. » Je ne vos pas comment En outre les expressions enfant de la balle, ail. bankert (né sur un banc), me semblent confirmer l'explication donnée par Mahn à bâtard. Le bit, la balle (ballot de marchandises), le banc sont opposés au lit conjugal, où sont conçus les enfants légitimes. J'ai supposé (Hist. Poet. de Charl., p. 441) que fils de char pouvait avoir eu le même sens. — Bettola ne pourrait-il pas venir de bibita (cf. fr. bette, boite) L'étymologie baitân paratt peu probable. — Aux roots rapprochés de bilenco il faudrait ajouter Pafr. bel line, bellin et p. e. bcrlcnc, car l'étymologie admise, brettling, me semble assez douteuse. — Bisda vient d'être rattaché avec toute vraisemblance à bestia. — Je ne pense pas, malgré Diez, qu'on doive séparer broncio et ses dérivés de l'a. fr. embronc. Diez objecte que le fr. n'a pas le simple, mais c'est une erreur ; outre que broncher est sans doute de la même famille, bronc a existé, bien qu'il soit rare : Soi les hialmes et bron et quei (Troie, v. 2346). — Crojodt cradius n'est pas sans difficultés; mais le faire venir de corieus paratt encore bien moins vraisemblable, et pour la forme et pour le sens. Et il faudrait que le pr. croi eût fait la même évolution que l'italien.
— M. C. a, je crois, parfaitement raison de rapporter à la même origine (net) toutes les formes romanes qui signifient c fois », qu'elles présentent comme initiale un v ou un /. L'explication de la chute du c dans Vit. nota de *vkaU (= pr. vegada, fr. fiée) par l'origine méridionale du mot est ingénieuse, mais il ne faut pas citer le sic. moniali comme un exemple analogue : ce mot vient du b. lat. monialis. — Que grezzo, greggio viennent iïagrcsùs, c'est ce qui me paraît assez douteux ; mais en tout cas il est inexact de dire avec Diez que st c est assimilé en z en espagnol, en ss en prov. et en français (trad. fr. I 224) »; dans angoisse tesson (testione) huis puis, st est suivi d'i atone en hiatus, et c'est la seule condition où le phénomène se produise; il en est de même en provençal. Le z espagnol, prononcé autrefois te, n'est nullement une c assimilation », et Diez n'emploie d'ailleurs pas ce mot. — Le rapprochement fait par Diez du pr. mod. esfarfalhà avec sparpagliare rend peu vraisemblable l'étym. palea de M. Caix.
— Le fr. mince et l'it. mencio, que M. C. en rapproche avec raison, viendraient de *minutire c qui a très bien pu (?) donner ammencire, dont mencio serait le participe tronqué pour ammencito, comme fino pour finito, etc. ». J'ai parlé récemment ici (VIII, 448) de ces c participes tronqués », qui sont proprement des adjectifs verbaux. Mince en est un à joindre à ceux que j'ai signalés. Mumtiart a donné en a. fr. un verbe à formes distinctes suivant l'accent : inf. mincier (d'où s. d. l'angl. sax. minsjan), pr. ind. menuis, menuises, menuise, minçons, mincie, menuisent, etc. (cf. percier et permise). Puis mincier s'est assimilé toutes les autres formes et a produit l'adj. mince. L'it. mencio est-il formé d'un menciare
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perdu ou vient-il du français? En tout cas ammencire dérive de mencio et non
I inverse. — Sur pantois et autres mots de la même famille j'ai déjà remarqué (Rom. VI, 628) que la confusion de deux thèmes, pant- et anxia, anxiare, etc. était inutile : pantaisar est phantasiarc, pantasma est phantasma. — L'explication des différents mots romans signifiant c reprocher » est difficile ; en tout cas rtprobarc n'a pu donner Ta. fr. reprouvicr, comme le veut M. C. ; il n'a lait que reprouver. — Strapazzare, plutôt que de se rattacher à pazzo, peut bien venir de strappare avec le suffixe péjoratif -azz- ; mais comment résulte-t-il de là (p. 205) que c le fr. es tra passer et Pesp. estrapazar sont donc des mots parallèles et non dérivés de l'italien »? Strappare n'existe ni en esp. ni en fr.; estrapasser est un mot usité seulement au XVI0 siècle et dont Y s prononcée indique la provenance étrangère. — L'article baraonda est intéressant : l'origine hébraïque de ce mot paraît assurée, et si on en rapproche des variantes comme baracunda, sic. baragunna, etc. signifiant « confusion, tumulte », on sera porté à rattacher à la même famille le fr. baragouin, dont l'étymologie reçue m'a toujours paru fort extraordinaire. Il faut noter que le plus ancien exemple connu de barragouyn (XIVe s.) semble donner au mot un sens opposé à celui de c chrétien » (voy. Littré). — L'art, bisciancola est fort intéressant et ingénieux ; il paraît hardi de rattacher le fr. bascule à bisantlarc, et cependant ce n'est pas impossible. — A propos de bisticeiare, M. C. parle du fr. ttnccr, et conteste l'étym. de Diez, tentiare, parce que, dit-il, elle n'explique pas la double forme tenee tençon, et il veut tirer ce mot de contentio. Mais les féminins n'ont pas de formes du nominatif (excepté suer); tençon est tentione, tence est le subst. verbal de teneur. — Calotta viendrait de calyptra; mais comment séparer ce mot du fr. cale, qui a à peu près le même sens? — A propos de ciolla, M. C. conteste l'étym. de 50111/ donnée par Diez, suillus. M. Scheler a déjà remarqué que souil est simplement le subst. verbal de souiller et, rejetant pour ce dernier mot l'origine allemande que propose de nouveau M. C, il s'en est tenu, avec raison je crois, à suculare. — On dit à Arezzo crialesa et cria pour • raganella », la crécelle du jeudi saint.
II faut y joindre le mentonais (Andrews) criao,4n. s.; mais surtout il faut se demander si nous n'avons pas là l'origine, vainement cherchée jusqu'ici, du fr. crécelle. M. C. montre que cria et crialesa viennent de Kyrie, Kyrie eleison, c parce que cet instrument convoque les fidèles à chanter ces litanies ». Crécelle ne serait-il pas pour crelesse et n'aurait-il pas la même origine? Il pourrait venir autrement encore de Kyrie eleison. Littré cite au mot Kyrielle la forme kysielle du XVe siècle; de là p.-ê. crisielle, criselle, creselle, cruelle. Il est curieux qu'on ne trouve dans les patois (sauf le génevois crénelle qui paraît bizarre) aucune variante de ce mot, du moins à ma connaissance. — Je ne relèverais pas la faute d'impression gris-dcAis pour gris-de-lin, à l'art, gridellino, si elle n'était encore répétée aux additions et corrections. — Guitto, c sordido, abbietto, vile », viendrait de vietus, ce dont je doute fort. En tout cas, il est inexact de dire que l'esp. guiton, c vagabondo, ozioso, accattone », paraît dérivé de l'italien (on en rapprocherait plutôt l'arag. guito, cat. guit). L'esp. guiton est un substantif et répond certainement à l'a. fr. guiton, • jeune homme, varlet, » qui se trouve par exemple dans Renaut,p. 156, v. 30; Horn, v. 139; Partonopeus, v. 632; Blancandin, v. 1159, etc. Quant à l'origine de ce mot, elle paraît germanique, mais
je ne la devine pas : on ne peut guère songer à wicht. — A seartabcllo, il eût été bon de citer le fr. cartable (Littré, Supplément), anc. cartabelle^ cartabel (wallon), qui provient sans doute de l'esp. eartapeL — M. C. tire sciagattare de succutarc pour succutere, ce qui est bien peu vraisemblable. Il rapproche le fr. secouer, mais c'est une forme toute moderne où l'infinitif a été refait sur les formes mal interprétées de Pind. prés. : il secout est devenu i/ secoue et a produit secouer (voy. les exemples dans Littré) : un verbe en êrey ère, ire ne passe pas à la conjug. en are dans la première période de la langue. Quant au fr. saccader, il est formé sur saccade; l'origine de saccade est inconnue, mais ce mot, évidemment étranger, n'a rien à faire avec succutere. — Comment, à l'article vescia, à côté des mots germaniques, M. C. ne citet-il pas le latin visire?
Un index termine le volume. Il ne comprend malheureusement que les mots italiens. L'auteur l'aurait rendu bien plus utile s'il avait également disposé par ordre alphabétique les mots d'autres langues romanes dont il s'est occupé, et aussi les mots latins ou germaniques auxquels il les a ramenés.
Apuntaciones criticas sobre el lenguage bogotano por Rufino José Coervo. Segunda edicion notablemente aumentada1. Bogota. Imprenta de Echeverria hermanos. 1876. xxxij-527 pp. in-8'.
La philologie romane compte enfin un adepte dans les pays de langue castillane, ce qui ne veut pas dire que cette science ait pénétré dans la patrie du Cid : c'est de bien plus loin, c'est de Bogotà, capitale de la Nouvelle-Grenade, que nous vient aujourd'hui la lumière. A vrai dire, l'ouvrage de M. Cuervo n'est ni une grammaire historique ni un recueil de recherches étymologiques ou phonétiques. L'auteur poursuit un but tout pratique. Passant en revue les particularités de la langue parlée dans sa province, il montre ce qui doit être proscrit comme contraire au bon usage castillan, ancien ou moderne, et ce qu'on peut tolérer dans les innovations grammaticales d'un peuple qui n'a plus ni les mœurs ni les institutions de la mère patrie. Mais il a compris qu'il ne pouvait donner une base solide à ses critiques qu'en s'appuyant sur l'histoire de la langue, aussi son livre est-il semé de remarques qui intéressent au plus haut point nos études et qui témoignent de sa part une connaissance sérieuse de nos principaux maîtres, tels que Diez et Littré3. On ne saurait reprocher à M. Cuervo de n'avoir pas suivi dans son livre un ordre strictement scientifique : ce manuel critique du bon langage s'adresse à un public qu'il convient de ne pas effrayer ou ennuyer, si l'on veut qu'il lise la leçon et en profite. N'ayant pas à garder ici les mêmes précautions, nous grouperons dans l'ordre adopté par Diez tous les faits linguistiques de l'étude de M. C. qui nous paraissent mériter l'attention.
Accent. — Comme les Espagnols d'aujourd'hui, les Bogotains tendent à
1. La première édition a été publiée en 1872 : nous ne Pavons pas vue.
2. Dès le prologue de son livre, M. Cuervo donne une preuve de son sens philotoôqoe en rejetant pour les mots prenda^ prendary l'étymologie prenderx proposée par l'Académie espagnole, et en adoptant celle de Cabrera : p ignora, pignorare.
Cuervo, Apuntaciones criticas sobre A lenguage bogotano 62 1 reculer l'accent de quelques paroxytons, ils disent volontiers côlega, intirvalo, mèndigo. Vesdrûjulo, assez rare en castillan, passe pour plus élégant que le simple llano, et le faux puriste croit se distinguer du commun en rejetant ainsi l'accent en arrière. Ce recul s'observe même dans des formes verbales des plus usitées : le bogotain conjugue hâyamos, hâyais; vâyamos, vâya'is; sèamos, séais; viamosy viais. — Dans resedd pour résida M. Cuervo voit avec raison une influence française.
Phonétique. Voyelles. — Quelques verbes ne diphtonguent pas au présent leur voyelle accentuée e ou 0 : aprctan, goberna, poblc pour aprietan, etc. L'usage castillan, on le sait, n'est pas très logique sur ce point ; il diphtongue généralement, mais parfois aussi il conserve la voyelle pure de l'infinitif. A Buenos- Ayres , au contraire, la diphtongaison est de règle pour les verbes en 0 : on dit muenta (pour monta), ruempa (rompa), dutbla (dobla), etc.4 — Dans les groupes ta, co, Ye passe facilement à l'i, c'est un fait bien connu : pior, golpiar, diotro, diallà pour peor, golpcar, de otroy de alla ; il en est de même à Buenos- Ayres (Maspero, p. 54). — Les voyelles atones sont peu stables : on trouve e pour a : arrellenarse pour arrellanarse, et, par contre, a pour surtout après r : Viendra, hojaldra pour liendre, hojaldre ; e pour 0 : revoletear (revolotear) ; i pour e : chiminea {chimenea), siminario (seminario) ; i pour t, a, u, avant ou après ïï : alfifiique {alf chique), ahidir* (ariadir), bihaelo (buhuelo)yestrihido (estreHido); opour e : chocozuela (choquezucla) ; u pour 0, «, surtout avant ou après une labiale : culumpiar (columpiar), ucupar (ocupar), fundillo (Jondillo), muchila (mochila), tuvillo (tovillo), uvillo {ovillo), ou devant une liquide : cartulon (cartclon), confituria (confiteria). A Buenos-Ayres on dit aussi ahugado (ahogado), afurtunado (afortunado), voy. Maspero, p. 56. — Eu se réduit à u : Ugcnio, Ustorgio, Usebiot de même à Buenos-Ayres (Maspero, p. 55). — Va initial tombe dans plusieurs mots : chaques (aehaques)^ ceeinar (acecinar), lacena (alacena), maca(hamaca).
Consonnes. — M. C. ne dit pas que les sifflantes c, z, aient perdu leur élément dental comme à Buenos-Ayres (Maspero, p. 63) et dans d'autres parties de l'Amérique, cependant il reproche quelque part à ses compatriotes de confondre trois mots de prononciation et d'origine distinctes : azar (pour azahar), fleur de J'oranger, azar, malheur imprévu, et asar, rôtir, ce qui tout au moins laisse entrevoir une tendance à assimiler le c (z) à Ys. — L mouillée s'est conservée, mais seulement dans l'intérieur du pays : c Ya que tenemos la suerte de no confiindir, a guisa de Andaluces, Antioqueflos y costeftos (les habitants de l'état d'Antioquia et de la côte), â polio con poyo, à halla con haya, à cal là con cayâ, debemos oponernos à que las cocineras y fregatrices, nuevos Salmoneos, pre~ tendan arrebatar à Jupiter tonante el manejo de sus rayos : conténtese esa gente bahuna con rallar (râper) en un rallo pan, yuca 6, & Io sumo, nuez moscada. t Et plus loin : • En varios puntos de esta Repûblica, lo mismo que en Andalucia, cambian la // en y, como en caballo, gallina, cabayo, gayina, y en muchas de nuestras seiioritas se observa la ridicula y necia
1. Voy. G. Maspero, Sur quelques singularités phonétiques de l'espagnol parlé dans la campagne de Buenos-Ayres et de Montevideo {Mémoires de la Société de linguistique de PariSy t. IL p. 51 à 65 ).