L'ITALIEN ANCHE, LE FRANÇAIS ENCORE
L'article que Diez consacre dans son Etymologisches Wôrterbuch à l'adverbe italien anche n'est pas le plus net que contienne ce précieux recueil. Diez y étudie pêle-mêle des adverbes équivalents de etiam, comme l'it. anche, et des adverbes équivalents de unquam, comme le fç. onc ; il y discute pêle-mêle trois étymologies, unquam, adkuc et hanc [horam]. Au risque d'augmenter momentanément cette confusion, mais avec l'espoir de fournir quelque indice qui aide un jour à la débrouiller, je propose une étymologie de surcroît. Elle s'applique exclusivement aux adverbes qui ont le sens de etiam.
Je pense que anche vient du latin atque.
Atque est d'abord devenu *acque, c'est-à-dire *akfore. Le premier des deux k s'est ensuite changé en la nasale de son ordre, c'est-à-dire dans le son qu'a encore l'n de anche en italien, celui du y nasal des Grecs, du n adulterinum des grammairiens latins, du ng anglais de song ou allemand de gang. C'est ainsi que reddere est devenu rendere par le changement du premier des deux d en la nasale de son ordre, une n dentale ordinaire. Ce changement de la première muette en nasale est roman commun pour reddere; il l'est aussi pour *akkwe. Outre l'italien anche, qui représente exactement atque, il y a encore en italien anco, qui est pour *anc comme amano pour aman et comme en espagnol cinco pour *cincl. En français il y a hanc (dans le Saint Léger), en roumanche aune. En outre un type élargi en -a, comme le vieil italien dunqua, le vfç. avecques, le fç. jusque ou jusques, etc., est conservé dans le composé vfç. enque-nuit, pç. anca-nuech (cette nuit), et a donné le roumanche
1 . [Je reconnaîtrais plutôt dans Vo de anco et de cinco Vu de atque et de quoique. — G. P.]
aunca et le roumain incq . — La forme non élargie anc a fourni le composé vfç. enc-ui, pç. ancui, it. ancoz (aujourd'hui), où le sens de atque s'est effacé comme dans enquenuit, et un autre composé où le sens de tftyu* est encore très sensible, fç. enc-or, enc-ore, it. anc-ora etc., des éléments latins atque ad horam '.
Encui montre qu'il ne faut pas voir dans enquenuiî l'accusatif féminin hanc. Ce mot paraît n'avoir laissé aucun souvenir en roman.
Le changement d'une muette en nasale devant une muette semblable n'est point borné aux exemples rendere et anche. L'espagnol a lampazo (bardane) = lappaceum, fincar = it. ficcare, encentar = inceptare *incettare ; toutes les langues romanes ont *amindala pour *amiddala, amygdala [amande, mandola, almendra, mandulç), etc. Les nasales insérées dans les mots italiens tels que Campidoglio, imbriaco, santoreggia, fangotto, dans les mots espagnols tels que embriago, alondra, ont bien pu n'être à l'origine que de simples redoublements : l'étymologie populaire a eu plus beau jeu à tirer Campidoglio de *Cappit- que de Capitolium, santoreggia de *satt- que de satureia. Ces insertions de nasales pourront aider à connaître l'histoire des consonnes redoublées dans les langues galliques et hispaniques, qui d'ordinaire ont détruit les redoublements de consonnes tant romans que latins.
Si de deux muettes consécutives qui s'écrivent de même la première se change aisément en nasale, — bien plus fréquemment que la seconde, — cela tient à une raison qu'on peut démêler. Deux consonnes consécutives de notation semblable sont en réalité deux phonèmes fort différents l'un de l'autre. Le second se forme en écartant d'une paroi contre laquelle il s'appliquait un organe mobile (langue, lèvre inférieure), c'està-dire en livrant passage à l'air à travers la bouche ; le premier se forme au contraire en appliquant l'organe mobile vers la paroi, en interceptant le flux d'air qui vient du larynx. Deux d consécutifs sont le premier un d fermant et le second un d ouvrant, deux n consécutives sont une n fermante et une n ouvrante. Or les consonnes fermantes ont un son beaucoup moins intense que les consonnes ouvrantes. A quelques mètres de la personne qui parle, l'oreille ne les discerne pluS; si à cette distance on distingue encore une phrase comme le sac craque d'une phrase comme ça craque, ce n'est point que le c de sac reste perceptible, c'est que l'esprit, guidé par le rhythme des deux phrases, rétablit instinctivement les éléments qui manquent. A proximité même les consonnes fermantes, les muettes surtout, sont extrêmement faibles ;
1 . Le vfç. uncore vient peut-être de unquam et non de atque. Il n'a uncorc représenterait ces mots : ille non habet unquam ad horam. Si cela est, uncore n'a dû figurer originairement que dans des phrases négatives.
It. ANCHE, jr. ENCORE 95
si, devant un observateur non prévenu, on prononce sec, sept, cap, cab en ne formant les consonnes finales que par fermeture» il s'imaginera qu'on les supprime; même prévenu, il devra être assez attentif s'il veut distinguer dans ces conditions sept de sec ou cep, Joad de Joab, dime de dine, dîne sera encore assez différent de dites, mais dine donc ressemblera fort à dites donc 1 . La faiblesse particulière aux consonnes fermantes est ce qui a amené l'échange entre une muette fermante et une nasale fermante dans les mots comme rendere.