‹ Romania (volume 4)Chapitre 43 sur 283 · L. Havet · texte numérisé non relu

L. Havet

On a proposé pour ce mot, — it. desinare ou disinare, pr. disnar et dirnar, fr. disner, — dix étymologies à ma connaissance. Autrefois on était parfaitement satisfait de îencvetv, que Diez a écarté ainsi que dignari. Il rejette lui-même, après l'avoir mise en avant, une forme verbale tirée de décima (hora). Il cherche à démontrer que la véritable origine est *decoenare. M. Mahn ne l'ayant pas acceptée et ayant suggéré *disjejunare, Diez l'a réfuté dans la seconde édition du Dictionnaire et a maintenu decoenare. Bien que depuis lors généralement acceptée, cette étymologie n'a pas satisfait tous les philologues 3 : M. Storm ne s'en est que peu écarté en proposant *discenare (Roman. V, 177) ; mais dans un même numéro du t. I de la Zeitschrift fur romanische Philologie, M. Rônsch et M. Suchier ont proposé deux explications nouvelles : le premier (p. 418) rattache disner à esca par les intermédiaires 'escinare et 'deescinare; le second (p. 429) le tire de disais, table à manger, d'où on aurait fait discinare (cf. Rom. VI 629). M. Scheler, dans l'appendice qu'il vient de joindre à la quatrième édition de YEtymologisches Wôrterbuch, fait remarquer que ces deux étymologies ont le défaut de supposer un suffixe verbal -inare qui n'existe pas. Il aurait pu ajouter que discinare et deescinare (!) donneraient nécessairement en a. fr. disnier ou doisnier, tandis que disner rime toujours en é pur. Je ne rappelle que pour mémoire l'idée que j'ai eue un moment et dont j'ai entretenu la Société de Linguistique de rattacher disner à destinare. Enfin tout récemment un savant qui n'est pas romaniste par état me proposait die coenare, qui est assurément fort ingénieux.

1 . Après une voyelle nasale les muettes fermantes se changent purement et Simplement en nasales. Dans vingt-deux, vingt-trois, trente dames, quarante tours, grande dame, la trombe passe, Tes t, d, b fermants sont remplacé par des n et m fermantes. Je' dois cette observation à M. Storm.

2. M. Brachet range dîner parmi les mots dont l'origine est inconnue.

La concurrence ne peut réellement exister qu'entre un composé de coenare, avec de ou dis, et l'étymologie de M. Mahn, disjejunare. Or il faut bien reconnaître que la formation d'un mot comme decoenare n'a aucune vraisemblance : la coena est le repas du soir; coenare était nécessairement encore en usage à l'époque où on aurait créé decoenare : on aurait imaginé une singulière façon de distinguer le repas de midi et celui du soir en disant decoenare pour le premier en regard de coenare pour le second. Les analogies invoquées par Diez pour l'adjonction du préfixe de sont fort lointaines. D'ailleurs decoenare ou discoenare, tout comme discinare ou deescinare, aurait donné disnier. Pour le fond comme pour la forme, l'étymologie de Diez est donc fort peu acceptable ; il faut en dire autant de ses variantes.

Diez oppose également des objections de fond et de forme à l'étymologie soutenue par M. Mahn et par M. Littré (qui l'a abandonnée devant ces objections). « On ne peut guère comprendre, dit-il (Kritischer Anhang, p. 1 5 ; Wb.i I, desinare), comment notre mot aurait pu naître de dis-jejunare, qui a trouvé sa représentation correcte dans di-jeùner : le thème tout entier, avec l'a long, aurait disparu. Puis il serait étrange que les Français, qui envisageaient à bon droit le repas du matin comme la rupture du jeûne, eussent appliqué la même dénomination au repas du milieu du jour. » A mon avis, ces deux objections sont sans valeur ; mais pour le démontrer il faut rétablir la véritable forme et le véritable sens du mot qui nous occupe.

Disner ne vient pas de disjejunare, mais de disjunare. Le latin populaire possédait les deux formes jejunare et junare, et elles se sont maintenues, souvent l'une à côté de l'autre, dans les langues romanes. A l'article giunare, Diez tire lui-même l'esp. ayunar de [je]junare avec un a préposé ; il aurait dû faire la même remarque pour l'it. giunare (de même digiuno), pourleprov. dejunar (etdejun), pour le roumain ajunà (et ajun). Ce junare, — formé de jejunare par une aphérèse qu'explique la presque identité des deux premières syllabes, — existait aussi en français sous la forme juner, qui apparaît trop fréquemment et trop anciennement pour qu'on puisse y voir une contraction de jeûner. Ainsi dans 5. Brandan (éd. Suchier), v. 1 3 3 : E junun la quarenteine; dans 5. Gile (inédit), v. 609: Metz lur venist juner le jur; dans le Nicolas de Wace, v. 1477 : Quant remis estât, sijunout; dans Ignaure (cité par Littré à jeûner) : Ce dist li uns : les ordes gloutes Ont creanti a juner toutes ; dans le Théophile d'Adgar, v. 91 5 et 9)0 ; dans Huon de Bordeaux, v. 5872 ; dans d'autres textes cités par Littré, etc. A juner correspond le subjonctif junie, qu'on trouve dans des textes encore plus anciens, par exemple dans le Psautier de Montebourg, XXXIV, 18, où M. Suchier (Zeitschr. 1, 470) a tort de voir une faute de copiste ; dans le Psautier de Canterbury, LXVIII, 12;

dans le Comput de Philippe de Than, v. 3300 (lisez, dans S et dans le texte, les junies pour les livres) ; dans le Livre des Rois (cité par Littré), etc.1 A junare se rapporte la forme desjuner, qu'on trouve concurremment à desjeùner, par exemple dans Guillaume d'Engletere (Bartsch, Chrest.i 146, 25), dans le Chastoiement des Dames (Ib. 275, 21, 30), dans le Jeu Adam (Ane. Th. Fr. p. 88), dans un Mir. de N.~D. [Ib. p. 336), et dans un autre (VII, 1030) où il est écrit déjeune, mais rime avec aucune. — Or disner n'est autre chose qu'une variante de desjuner. Il fut un temps où le verbe devait se conjuguer ainsi :

Ind. pr. desjun Subj. pr. desjun Impér. desjune

desjunes desjuns disnez

desjune desjunt disnons disnons Part. pr. disnant

disnez disnez — pass. disné

desjunent desjunent

lmp. disnove, disneve Inf. disner

Inf. disnai Pass. disnasse

Puis par la suite il s'est formé de là deux verbes distincts, desjuner et disner, qui ont eu chacun leurs temps complets. Comparez les remarques de M. Cornu sur parler (Rom. IV, 257), sur mangier, aidier etaraisnier (VII, 420), celles de M. Darmesteter sur empaistrer (V, 1 $5), etc.

La synonymie des formes verbales qui se rattachent à desjuner et à disner n'est pas douteuse et fait tomber la plus grave des objections de Diez. Celle qu'il tire de la contraction trop forte n'existe plus quand on pose comme point de départ disjunare: on sait aujourd'hui que les voyelles longues protoniques tombent aussi bien que les brèves, et que les langues, dans leur développement phonétique, s'inquiètent peu de conserver les thèmes des mots, jadis dépositaires du sens. Mais il peut en effet paraître bizarre que le même mot signifie « déjeûner » et « dîner », prendre le repas du matin et celui de midi. La vérité est que ces deux repas n'en faisaient qu'un autrefois. Le disner était le premier repas qu'on faisait, après la messe, comme il serait facile de le montrer par bien des exemples. En voici quelques-uns :

Après messe furent dignez. S. (aile, v. 1833. Brutus de son lit s'est levez,

Dinne s'un poi, puis s'est armez. Brut (de Munich), v. 1694 Cant virent le jor esclairier, .

Dont ne jurent plus ne dormirent,

1. Il faut remarquer que les mêmes textes qui ont juncr, junie ont souvent jeûner. Je ne me souviens pas d'avoir rencontre pour jejunus une autre forme que joins, geûns.

Romania,Vlll n

Ains levèrent et messe oirent ;

Et tantost corn il ont disné,

Armer se font. Durmart, v. 5045.

Et quant il est tens de lever,

Lors se font chaucier et vestir :

Al mostier vont la messe oir,

Puis repairierent maintenant,

Si se disnerent. Durmart, v. 8726.

Dont se levèrent par Post li cevallier, La messe oirent li pluseur au mostier, Pub s'en montèrent haut el palais plenier : Li quens Guillaumes a fait par Post nonchier Après disner pensent de Pesploitier. Aliscans, v. 4485.

Alons diner ysnet le pas,

Puis que nos heures dit avons. Mir. de N.-D., VII, 468 4.

De là l'expression fréquente de « dîner au matin » : par matin disner (Alex. 3 348) ; par matin Et estoit heure de disner (Châtel. de Couci, v. 429); nous sommes tous disnez a ce matin (Chronique de B. du Guesclin, citée dans Sainte-Palaye) ; disner matinet (Eust. Deschamps, cité par Sainte- Palaye). Il est d'ailleurs à remarquer que Papias, allégué par Diez luimême, attribue à disner le sens de « déjeûner » : jentare disnare dicitur vulgo. Ce sens de « prendre le premier repas » s'est conservé fort longtemps. Montaigne (cité par Sainte-Palaye) dit encore : « La paresse à me levtr donne loisir à ceux qui me servent de disner à leur aise avant partir. » Un proverbe qu'on entend encore souvent est celui-ci : « Lever à six, dîner à neuf, souper à six, coucher à neuf, fait vivre d'ans nonanteneuf. » Dans plusieurs patois de l'Est, dîner a conservé le sens de « déjeûner » au propre, c'est-à-dire « rompre le jeûne, prendre le premier repas. » Dans le Morvan, d'après M. de Chambure, « dîner s'emploie pour désigner le repas du matin. » Dans le Queyras, d'après MM. Chabrand et de Rochas d'Aiglun, on dit dinar et se dinar pour « prendre le repas du matin. » Dans toute la Suisse romande, à ce qu'on m'a assuré, dinà se dit du repas qu'on prend en se levant, souvent de grand matin et même dans la nuit, par exemple avant d'aller au pâturage. De là sans doute la locution proverbiale :.Qui dort dîne; celui qui reste trop tard au lit perd son droit au repas que les autres font pendant qu'il dort.

* C'est ainsi, par sa signification propre de « rompre le jeûne », que disner signifie en général « repaître ». Les exemples des Livres des Rois cités dans Littré sont frappants : Li poples jesque il vienge ne mangerad,

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