‹ Romans à lire et romans à proscrire: essai de classification au point de vue moral desChapitre 5 sur 32 · CAMBRAI · texte numérisé non relu

CAMBRAI

Cher Monsieur l'Abbé,

Vous me demandez l'Imprimatur pour la 3« édilion de votre livre : Romans à lire et Romans à proscrire. Je m*empressc de Venvoyer avec mes félicitations les plus sincères.

Votre livre deviendra classique. Les directeurs d'œuvres de jeunesse, les prêtres chargés des bibliothèques paroissiales, les pères et mères de famille au bénéfice de leurs enfants, le consulteront volontiers. Les gens du monde consciencieux et réfléchis lui accorderont leur suffrage.

De nos jours on lit beaucoup et on veut tout lire. Qui jamais dira le charme de la lecture, mais qui en dira la puissance sur Vintelligence humaine ? Ce que Dante a dit à Virgile : « Tu duca, tu Signore e tu maestro, Vous êtes mon guide, mon Seigneur et mon maître », que de lecteurs doivent le répéter aux auteurs qu'ils ont lus ou approfondis ! La pensée de l'écrivain se verse goutte à goutte. Elle pénètre Vintelligence comme une essence pénètre le vase qui la reçoit. Qui ne connaît Vadage : « Dis-moi qui tu fréquentes, je te dirai qui tu es ? » Autant le livre portant le triple cachet du vrai, du beau, du bien, rend de signalés services, autant le livre écrit contre la foi ou les mœurs m'apparaît comme un livre perfide malgré ses formes attrayantes et ses dehors brillants. Qu importe que la coupe soit bien ciselée si elle contient du poison ? Qu'importe que le poignard soit émaillé de yierrerien s'il donne la mort ? Les livres délicatement x^iawoTaux

sont souvent plus dangereux que les livres grossièrement obscènes.

On ne saurait assez Vétablir : beaucoup de romans <:omposés avec un art savant, parés des charm(^s de la littérature, ont été néanmoins de vrais séducteurs et de vrais meurtriers d'âmes au point que leurs auteurs méritent d'être appelés des empoisonneurs' ou des malfaiteurs publics.

Rousseau a écrit quelque part : « Je ne regarde -aucun de mes livres sans frémir ; au lieu d'instruire. Je corromps ; au lieu de nourriture je donne du poison, mais la passion m'égare, u

Qu'un homme disparaisse, frappé par le couteau d'un assassin, vous entendez plaintes sur plaintes, doléances sur doléances, protestations sur protestations, et certes un pareil crime est digne d'une profonde réprobation.

Mais qu'un homme perde son âme, la souille ou la ternisse, et chose plus condamnable encore, cherche à répandre autour de lui les germes morbides qui Vont miisi dégradé, qui pleure, qui gémit, qui proteste ?

Pour les individus, les familles, les sociétés, je vois là des dangers permaneyits de lamentable déchéance et d'irrémédiable décadence. N'est-ce donc pas un sujet d'amère tristesse que le spectacle de ces infirmités intellectuelles et de ces laideurs morales ?

Préoccupé du salut des âmes, en véritable apôtre, vous essayez. Monsieur l'abbé, de prémunir les lecteurs ■contre de si graves j)érils, et, séparant le bon grain des herbes malsaines, vous dites avec un accent vraiment sacerdotal: « Si vous mangez de tel arbre, vous mourrez. Si au contraire vous allez dans tel jardin, plantes, ^ ^eurs et fruits, tout contribuera à vous nourrir et à

roi(6- récréer ». En faisant cette sélection, votre fAume fut-elle troj) sévère ? Je ne le crois pas. J'estime au contraire que vous avez fait une œuvre excellente. D'ailleurs vous avez reçu la haute approbation du Pontife diocésain. Quelle meilleure récompense f

Recevez, Monsieur Vabbé, l'assurance de mes sentiments les plus affectueux.

Em. Lobbedcy,

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