‹ Romans & chansons de geste sur Gérard de Roussillon: étude historique & littéraireChapitre 2 sur 4 · PRÉLIMINAIRES · texte numérisé non relu

PRÉLIMINAIRES

BIBLIOGRAPH IQUES

EPUIS quelques années on se livre en France, avec ardeur, à l'étude de nos grands poëmes nationaux. Ils avaient été trop négligés, et les publications récentes démontrent combien notre dédain avait été injuste , et, disons-le, dépourvu de patriotisme.

C'est à l'Allemagne que nous devons cet heureux réveil; sans doute, l'amour-propre national souffre de cet aveu, mais devant l'évidence il faut se résigner à le faire. Oui, c'est elle qui, ennous devançant dans la voie, a triomphé de notre indifférence. Les Allemands, avec la ténacité habituelle à leur race, nous V»

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disputent depuis longtemps la mémoire de Char* lemagne. Ils soutiennent que le grand empereur est à eux et qu'il n'a rien de la nationalité française. Pour faire triompher cette prétention historique, ils fouillent les bibliothèques de l'Europe, ils mettent au jour tous les documents qui, de près ou de loin, se rattachent à leur sujet, chroniques latines, cantilènes, légendes, chansons de geste qui remontent aux époques carlovingiennes ou qui les rappellent. Ils n'étudient les âges héroïques de notre monarchie que pour y rechercher quelle a pu être l'influence germa* nique sur nos institutions, et, à l'aide d'une érudition pleine d'artifices, ils interprètent ingénieusement nos poëmes épiques , et veulent refaire à leur point de pue l'histoire du grand homme qu'ils considèrent comme le père de leur patrie.

Cette invasion des étrangers dans notre littérature nationale avait éveillé l'attention d'un ministre de l'Empire, M. Fortoul. Il s'en émut, et le premier il poussa vivement à la publication de notre épopée nationale. Son but était de ravir à nos voisins d'outre- Rhin l'honneur d'éditer dans la pureté de leur texte nos Gestes les plus importantes, soit qu'elles appartinssent au cycle carlovingien proprement dit, soit qu'elles fussent d'une date postérieure et dussent être rangées dans le groupe qui constitue plus particu* lièrement l'épopée féodale.

Sous l'impulsion du ministre, un savant français, M. Guessard, membre de l'Institut, se mit à Vœu* yre f et les anciens poètes de la France commencèrent

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à paraître, non plus comme autrefois, mutilés, travestis, mis à la portée des enfants , dans la bibliothèque bleue où nous avons tous lu Renaut de Montauban et les quatre Fils Aymon, mais dans d'excellentes publications revues sur les manuscrits les plus célèbres, accompagnées de glossaires et de savantes annotations.

Nous avons vu ainsi se produire quelques-uns de nos poèmes les plus renommés: Gui de Bourgogne, Doon de Mdience, Fierabras, Huon de Bordeaux, Macaire, Gui de Nanteuil, Aye d'Avignon, Gaydon, Aliscans et bien d'autres.

Malheureusement, cette publication, qui devait comprendre soixante volumes, ne fut qu'ébauchée; la mort et les événements politiques^' arrêtèrent presque à son début. Hélas! les dieux ne nous sont plus propices!... Mais la voie est ouverte et le but que se proposait M. Fortoul sera atteint. Des hommes nouveaux reprennent l'œuvre inachevée, et nous pouvons saluer avec joie la venue de la chanson de Roland, et applaudir aux efforts couronnés de succès de M. Léon Gautier, qui récemment nous a donné une savante et splendide édition de cet admirable poème épique, un des plus anciens et des plus beaux monuments de notre littérature nationale.

Si nous avons été devancés, constatons toutefois que nous n'arriverons pas trop tard, à la condition cependant d'utiliser les immenses richesses que nous possédons. Hâtons-nous de prouver que nous avions une épopée romane, une littérature toute formée.

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déjà célèbre, lorsque le reste de V Europe moderne était encore plongé dans l'ignorance, et que l'étude de nos vieux poèmes est une mine inépuisable, impar* faitement connue et à peine explorée.

La source de nos Gestes doit être recherchée dans les chroniques latines, composées dans le silence des monastères. Le fait Historique, avant d'arriver au poëme épique, passe par la cantilène, heroïca cantilena. Sous cette forme, la chanson héroïque est la chanson populaire, elle est très-concise, n'a que quelques strophes, mais elle contient en germe toute une épopée à laquelle le rapsode consacrera cinq ou six mille vers. C'est alors que la Geste prend un caractère plus élevé, passe de la rue et des camps dans le palais du suzerain, et devient par excellence le poëme aristocratique.

Les ménestrels et les jongleurs , aux accompagnements d'un luth ou d'une viole, déclamaient devant les hauts barons attentifs ces poésies qu'ils scan* daient avec des modulations étudiées. La contexture du vers de dix syllabes, l'uniformité de la rime se prêtaient facilement à cette interprétation, et ce ne fut qu'au XIII me siècle , à une époque où le poëme ne se chantait plus mais se récitait, que les assonances variées alternant entre elles se substituèrent à la facture monorime.

Dans les chansons de geste on peut étudier bien des choses, un peu d'histoire d'abord, histoire confuse, pleine d'anachronismes et de merveilleux , la vie privée des français ensuite, car on y trouve des

récits pleins de charme sur les coutumes, les usages, les mœurs de nos aïeux, leur s festins, leurs tournois, leurs querelles, leurs luttes intestines, leurs guerres avec le suzerain, enfin sur leur piété, leur respect de la femme et des lois de V Eglise. Mais c'est surtout au point de vue de V origine et du développement de la langue française qu'ils sont dignes d'attention : ils sont donc à la fois l'histoire, le drame, la chanson, l'épopée et le roman.

Comme le Roland de Roncevaux, mais à un degré moindre, Gérard de Roussillon est un type parfait du guerrier d'origine française. Comme lui il est digne d'être chanté, tout est épique dans sa carrière, son courage, son héroïsme, sa foi religieuse et ses malheurs; entre les deux époques cependant il y a une différence immense. Roland meurt pour son empereur et sa dernière pensée est pour lui et pour le doux pays de France; il est jusqu'à sa mort le serviteur fidèle de l'un et de l'autre. Gérard de Roussillon se présente sous un autre aspect; il personnifie en lui la puissance féodale dont il est un des champions les plus illustres; avec lui nous sommes en plein dans les luttes des grands vassaux contre le suzerain et la monarchie naissante. L'unité française , le droit d'hérédité, n'étaient point encore passés à l'état de principes politiques. La force était le droit unique, et les rudes guerriers du temps , après le démembrement de l'empire de Charlemagne, n'avaient qu'une seule préoccupation: vivre indépendants et se tailler des États dans les vastes domaines de leur maître.

C'était la mise en pratique d'un vaste plan de décentralisation qui avait des partisans intéressés dans la haute aristocratie de la province et jusque sur les marches du trône. Pendant plusieurs siècles ces idées furent celles de la noblesse française qui trouvait des complices soudoyés dans les poëtes de V époque.

Quoique l'avantage du parallèle reste à Roland, Gérard de Roussillon n'en est pas moins un grand personnage dont la légende se rattache à l'histoire des deux derniers royaumes de Bourgogne, à celle des provinces qui s'appelèrent le comté de Vienne et le Dauphiné. A ce titre il est intéressant de rechercher quels ont été les poèmes et les romans en prose qu'il inspira aux écrivains pendant plusieurs siècles, du XIII* au XVI*.

Le premier, par ordre de date de V impression, est celui qui a paru en Allemagne en i855, dans un recueil consacré aux œuvres de nos troubadours. Il a pour titre: Girart de Rossillon. C'est un poème provençal ; il a été imprimé à Berlin, et l'éditeur est un docteur de l'université de Munich.

Au moment où ce poème paraissait à l'étranger, M. Francisque Michel, dans la collection elçévirienne de Jannet, publiait une chanson de geste de Gérard de Roussillon en langue d'Oc ou provençale , d'après le manuscrit de la bibliothèque nationale. Cette version est la même qui avait fait l'objet de l'édition allemande.

Cette Geste a dû être composée au XIII e siècle;

elle est en vers décasyllabiques et monorimes. Son auteur a commis un grave anachronisme, il n'a pas respecté la vérité historique, les troubadours s'en préoccupaient peu ; il a fait de Gérard de Roussillon et de Charles Martel deux contemporains auxquels il donne pour femmes deux sœurs, filles d'un empereur de Constantinople.

A la suite de son édition, M. Francisque Michel a ajouté, d'après un manuscrit du musée britannique, bibliothèque Harléienne, un fragment de ce même roman en français du XII e ou du XIII 9 siècle en vers monorimes de dix syllabes, comme le poëme provençal.

Il existe un autre roman métrique qui a été consacré au même personnage , à Gérard de Roussillon, mais sous le nom de Girart de Viane (Girart de Vienne). L'auteur de cette Geste, Bertrand, prêtre de Bar-sur- Aube , n'a été à proprement parler qu'un transpositeur , un plagiaire. Sa chanson est une imitation du poëme provençal dont nous avons parlé, avec cette différence que la donnée historique n'est plus la même, elle est prof ondément altérée comme dans la précédente. Le souverain sous lequel Gérard aurait vécu n'est plus Charles Martel, c'est Charlemagne, l'Empereur ; Roland et Olivier jouent un rôle important dans le récit. Aussi ne faut-il pas s'étonner si les Allemands se sont encore emparés de ce poëme et si l'un d'eux, M. Bekker, en a donné une édition à Berlin. Un savant français, M. P. Tarbé, en a publié une à Paris.

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