‹ RomansChapitre 14 sur 16 · EST A TOUS · texte numérisé non relu

EST A TOUS

Et le jour où l'étendard qui portera cette devise sera mouillé des pleurs d'un eniant, je l'arracherai pour m'iu fciire un linceul.

— L'histoire des peuples anciens n'est pas difficile à raconter; l'histoire des peuples à venir n'est pas difficile à prévoir. — Les pères, les vieillards, les sages, les prêtres, les soldats, les rois. — Et puis après... les peuples peut-être?...

— Il n'y a que trois manières de lier sa mémoire à celle du temple de Delphes. 11 faut le bâtir, le consacrer

ou V mettre le feu.

— Donnez moi une force qui ose prendre le nom de loi, et je vous montrerai un vol qui prendra le nom de propriété.

— La liberté n'est pas un trésor si rare : elle est dans la main de tous les forts et dans la bourse de lous les riches.

— Tu es maître de mon argent, et je le suis de ta vie. Cela ne nous appartient, ni à toi, ni à moi. Rends, et je laisse.

— Mille fortunes pour une pensée ! mille pensées pour un sentiment! mjlle sentiments pour une action ! mille actions sublimes pour un cheveu ! — çt le ïïioudç, et l'ave^ nlr» ei V<Hormi(5 ^vço toiU çtlal

JEAN SDOGAI'u 195

— Lo fondatoiir d une secte nouvelle, pauvre liomiiu' renluiriiiuur d'une \ioil!e morale, pauvre homme! u( législateur pauvre hoiume! — Un conquérant, qnclh nnsére !

— S'il y a une bonne société au monde, c'est celle où l'on partage tout, en donnant une prime au plus fort. — Quand la ruse et la trahison s'en mêlent, il arrive une législation.

— Je ne sais plus qu'un métier à décréditer, celui de Dieu.

— On m'a demandé quelquefois si j'aimois les enfanis. Je le crois bien. Ils ne sont pas encore hommes.

— Toutes les voix de la terre annoncèrent une fois, que le grand Pan étoil mort. Ce fut l'émancipation des esclaves. Quand vous les entendrez une seconde fois, ce sera l'émancipation des pauvres, et alors l'usurpation du monde recommencera.

— De tous les gouvernements, celui qui révolte le moins mon cœur, celui qui dégrade le moins l'humanité, c'est le despotisme de l'Orient, où l'abaissement des peuples est au moins expliqué par des superstitions. Je conçois un tyran qui descend des prophètes et qui est allié des astres. Au Thibet, il est invisible, immortel, sacré. Cela est bien, cela ne devroit jamais êlre différemment. La tyrannie et l'esclavage sont deux états qui impliquent deux espèces. Les plus avilis des hommes, ce sont les esclaves qui reconnoissent des tyrans faits à leur image.

— On a bien des grâces à rendre à son étoile quand on peut quitter les hommes sans être obligé de leur faire du mal et de se déclarer leur ennenni.

19 i ROMANS.

— Quelle différence y a-l-il entre un crime et une action héroïque, entre un supplice et une apothéose? Le lieu, le temps, la méprisable opinion d'une foule stupide qui ne connoît pas le vérilabie nom des choses, et qui applique au hasard ceux que Tusage lui a appris.

— Les fléaux sont dans l'ordre de la nature, et les lois n'y sont pas.

— G'étoit une idée moins appropriée à la Divinilé, telle que je la conçois, mais qui avoit quelque chose de consolant pour l'homme, que de donner des infirmités aux dieux. J'aime qu'Apollon soit banni, que Gérés souffre de la faim chez la mère de Stellion, que Vénus sois blessée par Diomède, que le berceau a'ilercule soil entouré de serpenis comme celui du génie, et qu'il meure luimême dévoré par celte robe de Nessus qu'il a léguée à ses successeurs.

— Si mon cœur pouvoit se donner la foi,... si j'avois un dieu à inventer ^ je voudi ois qu'il fût né sur la paille d'une étable ; qu'il n'eût échappé aux assassins que dans les bras d'un pauvie artisan qui auroit passé pour son père; que son enfance se fûl écoulée dans la misère et dans l'exil; qu'il e^t été proscrit toute sa vie, méprisé des grands, inconnu des rois, persécuté par les prêtres, renié par ses amis, vendu par un de tes disciples, abandonné par le plus intégre de ses juges, dévoué au supplice de préférence au dernier des scélérats, fouetté de verges, couronné d'épines, outragé par les bourreaux, et qu'il eût péri entre deux voleurs, dont l'un le suivit dans le ciel.

— Dieu tout-puissant, ayez pitié de moi ! i

JEA> SBÙGAR. 105

C'est moi qui conduis au séjour des gèmissemenls, c'est moi qui conduis dans 1 éternelle doiileu'', c'est moi qui conduis au milieu du peuple réprouvé des rebelles. Laissez (ouïe espérance, vous qui entrez.

Dante.

Depuis le départ de Lolhario, la mélancolie d'Aiilonia avoit fait de rapides progrès. Elle étoit tombée dans lui abattement d'autant plus effrayant qu'elle sembloit en ignorer elle-même ou en avoir oublié la cause. Sa tristesse ii'avoit rien de déterminé; c'éloit un malaise vague duquel on la tiroit avec une distraction vive, mais où elle rentroit plus vite qu'elle n'en étoit sortie. Il lui arrivoit souvent de sourire, ei quelquefois même sans motif; alors sa gaieté faisoit peine à voir, parce que l'expression de sa physionomie paroissoit ne pas bien s'accorder avec létat de son cœur. Jamais elle n'avoit cherché avec plus de soin les promenades solitaires. Presque tous les lieux qu'elle fréquentoit lui rappeloient Lolhario, mais elle ne le nommoit jamais. Elle évitoii les conversations où son souvenir pouvoit se mêler ; on auroit cru qu'elle cherchoit à se persuader qu'il n'avoit pas existé pour elle, et qu'il n'étoit dans sa vie que l'illusion d'un rêve ou d'un accès de délire. Elle s'occupoit souvent au contraire de son père et de sa mère, qu'elle n'avoil pas nommés depuis longtemps, et elle en parloit, contre son usage, sans répandre des larmes, comme si elle n'en avoit été séparée que par un court espace de chemin, et qu'elle dût iDienlôt les rejoindre.

Madame Alberti regarda celte circonstance comme quelque chose d'heureux dans la situation d'Antonia. Elle pensa que ses souvenirs se détruiioil plus facile-

ment les uns par les autres, el qu'il lui seroit pins aisé d'oub'ier les contrariétés d'un senlinient dont elle étoit encore loin de connoître toute la puissance, auprès du to.nheau de ses parents. Elle résolut donc de reco:iduire Antonia à Triesle, et Antonia reçut cetlte proposition avec un témoignage de satisfaction froide, le seul que ses traits mornes et ses yeux fixes pussent impaifaitement manifester. Au reste, madame Alberti n'avoit pas renon pour elle à toute espérance. Elle éloit bien persuadée, au contraire, et il n'y avoit h la vérité rien de plus probable, que l'étiange procédé de Lothario n'étoit qu'un nouvel effet de la bizarrerie de son caractère ou de l'embarras de sa position, et qu'il ne tarderoit pas à revenir aux pieds d'Antonia réclamer les droits qu'elle lui avoit donnés à un bonbeur qui sembloit passer toutes ses espérances.

Il étoit possible que les raisons qui rendoient nécessaire ce mystère singulier dont il enveloppoit ses actions Tempèubassent alors de former un nœud qui, en fixant tout à fait son existence, le soumettroit de trop près et par trop de points à la curiosité des hommes, et lesoulrairoit à ce vague de conjectures dont l'incertitude ne lui étoit sans doute pas utile.

Dans l'état de l'Europe, combien d'bommes éminents étoient forcés, comme Lothario, à cacher leur nom à travers vingt pays différents, et à se dérober comme lui aux aftections les plus profondes, aux devoirs les plus doux de la nature, pour conserver leur sécurité, et surtout pour ne pas compromettre celle des personnes qui leur étoient chères !

Telle étoit évidemment la situation de Lothario, et il falloit bien qu'elle changeât un jour. Il auroit été absurde de chercher à sa conduite une autre explication. Onpouvoit même penser que s'il avoit redouté, avec de justes motifs, de trop prolonger son séjour dans une grande capitale où il est déjà très-connu, il ne manqueroit pas

de se diriger du côté de Trioste, quand il aiiroii appris qu'Anloniay étoit de retour.

Ces suppositions avoient beaucoup de vraisemblance, et Antonia ne les repoussoit point; seulement elle ne lépondoit rien, et regardoit sa sœur d'un œil défiant quand il en étoit question ; puis elle se jeloit dans ses bras.

Les affaires qui les avoient appelées à Venise, ne les retonant plus, elles partirent sur unbateau qui se rendoit à Triesle par les lagunes. Cette manière de voyager leur avoit paru préférable à toute autre, parce qu'elle leur fiisoit éviter les routes infestées par la troupe de Jean Shogar, et surtout le passage dangereux où elles avoient iailli devenir ses prisonnières.

Les canaux des lagunes offrent peu d'intérêt au voyageur. Tracés par la nature enire des portions de terre désertes et arides que la mer envabit et abandonne tour à tour, et qui ne peuvent offrir d'asile qu'aux troupes errantes des oiseaux de rivage, rien ne varie, rien n'anime leur triste monotonie. Ils ne présentent partout aux regards que des grèves stériles ou des forêts de roseaux, d'où s'élève quelquefois avecun long cri le béron surpris dans son sommeil par le bruit des mariniers et des passagers.

Ântonia, pensive, n'avoit encore été distraite par aucuîie circonstance digne de l'occuper, quand la nuit iMiuba et vint prêter à tous les objets un caractère plus siinjile et plus doux. Le ciel étoit parsemé d'étoiles brillant* s, mais la lune lui refusoit sa lumière. On ne distingoit plus rien hors de la barque, et le balancement alternatif des rameurs s'y faisoit à peine apercevoir. On n'entendoit que la chute cadencée de leurs nunes et le mouvement de l'eau divisée par la proue. Tout à coup i homme placé au gouvernail rompit le silence delà nature en chantant, d'une voix qui n'étoit pas sans agrément, quelques strophes du Tasse où sont peintes en vers

A9« î«0>lA.N<i

lianuonieux les délie s de la soltiide entre deux amants égalemenl épris. Ses accents, que rien ne réfléchissoit dans l'immensité de l'air et ûu ciel, et qui s'étendoient sans obstacle sur la surface unie de la mer, faisoient participer l'âme à la jouissance de cet infini dans lequel ils alloieit mourir. Antonia les écoutoit avec un sentiment dont la douceur l'étonna, et qu'un moment aupavaiit elle n'auroit pas cru pouvoir goûter encore. Elle ne savoit à quoi attribuer la confiance qui remplissoil son cœur, et qui en calmoit tous les orages. Ce n'étoit pas l'illusio:! vive et tumultueuse des premières espérances, c'étoit la jouissance reposée d'un avenir pur. Il lui sembloit que ces intelligences tutélaires qui veillent sur les derniers moments de l'innocence, et qui viennent lui ouvrir le séjour de l'éternel repo?, dévoient manifester ainsi leur présence.

Madame Alberti éprouvoit la même émotion. Sa main s'étoitunie àcelled'Antonia, elles s'étoientpenchées l'une contre l'autre, et leurs cœurs battoient d'un mouvement régulier et doux. Plongées dans une langueur que l'extrême tranquililé de l'air et l'ondulation presque insensible des eaux contribuoient à entretenir, elles s'endormirent en s'embrassant.

Il y avoit peu de temps que leur repos duroit quand un coup de fusil, tiré à peu de distance, troubla le sommeil d'Antonia. Madame Alberti et oit encore appuyée contre elle, mais elle ne parla point. Antonia crut d'abord qu'elle avoit rêvé; mais 1 immobilité du bateau, le silence des rames, et quelques mots étrangers qu'elle entendit dans l'entretien confus des mariniers épouvantés, la détrompèrent. Elle essaya de réveiller sa sœur sans pouvoir y parvenir. Elle voulut se lever, et se sentit saisir le bras par une main froide et nerveuse.

— C'est encore une femme, dit une voix : Jean ne sera pas content.

A ces paroles, ses cheveux se dressèrent sur son front,

une sueur froide inonda ses membres, et elle perdit connoissance. Elle ne revint à elle qu'au bruit des roues d'une voiture qui la conduisoit, et sous laquelle trembloient, qïi grondant sourdement, les ais retentissants d'un pontlevis.

Elle étoit seule.

Antonia, revenue de ce premier accès d'étonnemont qui donne aux malbenrs inattendus l'apparence d'un songe, ne tarda pas à comprendre celui-ci. 11 étoit hors de doule que c'étoient des bandits apostés sur le bord de la mer qui avoient arréié le bateau, et ces bandits ne pouvoient appartenir qu'à la troupe de Jean Sbogar. Descendue de la voiture, et soutenue par deux hommes dont le vêtement bizarre et la physionomie féroce la remplissoient d'effroi toutes les fois que les lumières éparses sous les voûtes venoient à les éclairer, elle parcouroit les vastes galeries, les escaliers immenses, les salles gothiques du château, en se confirmant de plus en plus dans l'horrible idée qu'elle était prisonnière à Duino.

Arrivée à une chambre qui paraissoit lui être destinée, et où son affreuse escorte la laissa libre un moment, elle s'élança vers une croisée ouverle, et ne vit devant elle que la mer. Une lueur lointaine, qui lui parut êti e celle du phare d'Aquilée, brilloit seule au milieu des astres nocturnes. Elle ne douta plus de son sort, et tomba navi'ée de douleur sur un fauteuil.

— A Duino! s'écria-t-elle : — Jean Sbogar! — Mais qu'a-t-on fait de ma sœur ? i

Les voûtes sonores répondirent seules à ses cris.

Le dernier mot qu'elle avoit prononcé expira dans leurs /)rofondeurs, comme une voix foible qui s'éteint. Antonia se leva épouvantée en répétant : Ma sœur !... du ton d'une personne affligée d'un songe pénible, et qui cherche à se réveiller.

L'illusion de l'écho se renouvela plus sinistre encore. Elle rcssembloit au dernier gémissement d'une mortvio-

lente. La mallieureuse Ântonia, presque incapable de se soutenir, s'appuya contre un des grands pilastres de la porle d'entrée, sous un réverbère qui répandoit sur elle toute sa clarté. Elle embrassa en tremblant la colonne froide, y colla son visage à demi recouvert de ses cheveux flottants, et se sentit fléchir sous le poids de sa terreur. Quelques hommes groupés dans le corridor paroissoienf Ja regarder de loin ; mais la foiblesse de sa vue ne lui laissoit rien distinguer, dans Tombre où ils étoient cachés, que le mouvement de leurs panaches, et elle n'étoit p[is bjen sûre de ne pas s'abuser quand un cri terrible frappa son oreille.

Un de ces hommes s'étoit enfui en la nommant

La nuit étoit fort avancée, lorsque Antonia céda pour la seconde fois à ces cruelles émotions. Ce ne fut que bien des heures après qu'on put la rendre entièrement à ellemènie. Elle s'étonna, en regardant autour d'elle, de la délicate SS'S des soins dont elle étoit l'objet. On l'a voit transportée dans une cli ambre plus commode et plus ornée. Il n'y avoit pas de femmes dans le château, mais elle étoit servie par des enfants d'une figure agréable.

Un seul des brigands sollicita, vers la fin du jour, la permission d'être introduit près d'elle pour s'acquitter des ordres dont son capitaine l'avoit chargé. C'étoit un très-jeune homme, dont la physionomie triste, maisdouce et modeste, auroit inspiré dans tout autre lieu la confiance et l'intérêt. Il venoit apprendre à Antonia que son baleau n' avoit été attaqué que par la méprise la plus funeste ; que rien de ce qu'elle possédoit ne lui seroit enlevé; qu'elle-même étoit libre à Duino, qu'elle n'avoit pas cessé de l'être ; que tout éloit disposé pour son voyage, et qu'il dêpendoit d'elle seule de le hâter ou de le retarder, suivant que sa santé l'exigeroit ; qu'en attendant, enfin, elle pouvoit commander en souveraine à tout ce qui habitoitdans le château.

— Mais ma sœur! s'écria Antonia,

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— Votre sœur, madame, répondit le jeune homme en jjaissant les yeux, ne peut vous être rendue. C'est la seule iéserve que nous soyons obligés de mettre à notre obéie sance, et cette condition même n'est pas imposée pa; une force qui dépende de nous.

— Et quia pu l'imposer? reprit vivement Antonia. Qui empècheroit que je me réunisse à ma sœur, qui a été aiTôlée, enlevée, conduite ici avec moi? Ah ! je ne veux aucun des avantages, aucune des réparations que vous m'offrez, si je ne les partage avec elle.

— Madame, dit le jeune homme en s'inclinant, je n'ai pas reçu d'autres instructions.

Et il se retira sans attendre de nouvelles instances.

Le nom de madame Alberti erroit encore sur les lèvres d'Antonia interdite ; il ne fut pas entendu.

La perplexité dans laquelle elle resta plongée est plus facile à comprendre qu'à décrire. Elle commençoit à espérer que cet événement n'auroit pas les suites affreuses qu'il lui avoitfalt craindre ; mais ellenedevinoit pas les motifs qu'on pouvoit avoir de la tenir éloignée de sa sœur, et ce nouveau mystère étoit un abîme où son esprit s'égaroit. Tout lui persuadoit d'ailleurs qu'on ne l'avoit pas trompé par de fausses promesses. Le soleil étoit couché depuis plusieurs heures, et ses portes Festoient ouvertes. Les gens employés à la servir s'étoient retirés d'eux-mêmes pour lui laisser une liberté entière, en lui indiquant la partie de son appartement qu'ils alloient occuper et où ils altendoient ses ordres. Eutln il ne paroissoit pas un soldai dans la vaste étendue des corridors qu'on avoit éclairés comme pour lui offrir un passage, à quelque moment qu'elle prît la résolution de soi tir.

Rassurée partout ce qu'elle remarquoit, elle n'hésita pas à s'engager dans la galerie qui aboutissoit à sa chambre et à suivre ses détours jusqu'au grand escalier du château. Elle desççndit sans obslacle, parcourut avec

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Ja même facilité le vcslii)ulG et les cours, et parvint au pont-levis sans rencontrer personne. Il se baissa à son approche, comme si une puissance magique avoit interprété le vœu d'Ântonia, et s'éloit empressé d'y obéir. A peine reûl-elle laissé derrière elle, qu'elle aperçut une. voilure de voyage prêle à partir, et gardée par des dômesliques. Elle crut même reconnoître qu'elle éloit chargée des bo gages qui avoient été pris avec elle sur le bateau, et l'eiopressement du postillon à son approche, lui donna lieu de croire qu'elle étoit attendue. KUe s'informa cependant de la destination de celte voiture.

— Apparemment pour Trieste, réj)ondit un des domestiques ; mais pour tellieuqu'ilplairaà lasignoraÂnlonia di^ Monteleone.

— C'est moi, reprit Ântonia.

— Nous n'en doutions pas, dit le postillon; il n'y a pas d'autre femme dans ce château, et nous sommes prêts à vous obéir.

— 11 y a une autre femme dans ce château, s'écria Antonia... Ma sœur est dans ce château... Ne vous a-t-on pas prévenus que je serois accompagnée de ma sœur?

— On n'a parlé que de la signora, dit-il en secouant tristement la tète, et il n'y a pas d'apparence que sa sœur puisse sortir du château, si ce n'est pas rintentioii du propriétaire. Mais madame ne connoît peut-être pas le propriétaire du château de Duino. Captive depuis si peu dettnips...

— Pardonnez-moi, répondit Antonia, je sais où je suis. Il est cependant incompréhensible que ma sœur ne soit pas ici.

Le pont-l';vis étoit encore baissé. Le château n'étoit gardé que par les vigies de ses tours. Antonia jeta les yeux dans l'intérieur et pensa que sa sœur y étoit prisonnière.

— Je resterai, dit-elle d'une voix forte, je ne partirai pa5 sans elle, et sa destinée sera la mienne.

JEAR biiOGAU. ICo

En prononçant ces paroles, elle avoit rapidenieiî' ]i;:couru une partie de l'espace qui la séparoit du gi.nii fscalier. Elle se retourna pour voir si elle n'éioil 1 1!< suivie. Le pont-leyis se relevoit. A cet aspect son courage foiblit; il lui sembla que tout finissoit, et qu'elle venoit d'élever entre elle et le monde une barrière qu'elle ]ie frauchiroit plus. Elle auroit voulu se voir transportée tout à coup au milieu d'une forêt sauvage, à la merci des animaux les plus féroces, pendant une des nuits les plus âpres de l'hiver, mais encore libre et maitiesse, d'eileinême ; les murs du château pesoient sur elle, sur l'air qu'elle respiroit, et son cœur comprimé étoit près d'éclater dans son sein. Elle s'approcha de la balustrade pour s'appuyer et pour reprendre haleine. Ses veux éloient tournés vers un soupirail d'où sortoit une faible lumière qui venoit trembler à ses pieds. Au bout de quelques inslants d'attention vague et involonlaire, elle crut saisir des bruits singuliers qui sortaient aussi des souterrains du château et rappeloient à son esprit la solennité de certains chanls religieux. Elle jugea d'abord que ce devoit être le mugissement de la mer qui se brise au pied de la montagne; mais ces bruits n'arrivoient à elle que par intervalles, quelquefois même ils paroissoient tout à fait arrêtés, et Antonia se rapprochoit à pas mesurés du soupirail avec une curiosité inquiète. Ils la frappèrent enfin plus directement, au point qu'elle s'imagino't y discerner des sons articulés et le nom même de sa sœur. Persuadée que la préoccupation de son esprit pour-, voit avoir produit cette illusion, elle s'agenouilla sur le bord du soupirail; et, retenant sa respiration pour ne pas perdre le moindre bruit qui agitoit l'air, elle l'entendit encore.

— Ma sœur est-là, dit-elle à haute voix, incapable de modérer le sentiment qui absorboit toutes ses idées, qui pénétroit tous ses sen? d'un mélange inconcevable de joie et de terreur,

Elle se leva précipitnmiuent, et s'élança dans une rampe mal éclairée qui devoit la conduire aux souterrains du château. Après d'innombrables détours qu'indiquoient d'espace en espace des lampes pâles cachées dans les creux de la muraille, elle ralentit sa marche, parce que le bruit qui l'avoit attirée s'étoit rapproché de manière àne pas lui laisser perdre un mot, mais elle n'entendit plus le nom de madame Alberti. C'étoit seulement, comme elle l'avoit présumé, un chanl semblable aux chants de l'Église, qui étoit entonné par une seule voix et répété en chœur. Bientôt elle arriva au lieu même de la cérémonie; et, transie de frayeur, elle se glissa comme un spectre entre les hautes colonnes qui soutenoient la voûte aune hauteur prodigieuse, cachée dans les ombres que projetoient au loin leurs bases énormes. Toutes ces colonnes chargées de faisceaux de lances, de cimeterres et d'armes à feu, formoient une espèce de forêt à travers laquelle on ne pouvoit distinguer que confusément ce qui se passoit au centre de cette salle souterraine.

Antonia, exaltée par son attachement pour sa sœur, s'armoit de plus en plus d'une résolution jusqu'alors étrangère à son caractère. Chaque fois que les voix réunies remplissoient les échos d'un bruit prolongé qui pouvoit couvrir le bruit de ses pas, elle voloit d'une colonne à* l'autre, et attendoit, pour oser tourner ses yeux sur l'enceinte, et que le silence universel qui y succédoit de temps à autre, et que son aspect auroit sans doute troublé, lui prouvât qu'elle navoit pas été aperçue.

Cependant la délicatesse de sa vue ne lui permettoit de distinguer les objets que comme s'ils avoient été interceptés par un image, et le vague que son imagination prétoit à leurs formes incertaines augmentoit la terreur do celte scène nocturne.

Du côté opposé à l'entrée du terrain, s'élevoit une longue suite d'arcades anguleuses dont les pointes se per-

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doieiit dans l'obscurité de la voûte, et qui n'étoient sépalées entre elles que par d'autres groupes de colonnes minces, noircies et usées par le temps. Des tentures de deuil coupoient ces arcades à une certaine élévation, et les brigands disséminés sur le fond de cette décoration funèbre ajoutoient à sa mystérieuse horreur , les uns, immobiles el recueillis, assis au fond des stalles creusées dans le massif des colonnes, et qu'on auroit pris pour des figures sinistres disposées par un sculpteur atrabilaire ; eeux-ci, debout autour des candélabres de fer, et attisant de leurs poignards la flamme des torches et des brasiers; ceux-là qui se perdoient dans la nuit des portiques éloignés, et qui, à travers les ténèbres mobiles dont s'obscurcissoient et se dégageoient tour à tour leurs têtes sourcilleuses et leurs barbes touffues, ressembloient à autant de fantômes. Parmi eux, il en étoit un surtout dont la singulière attitude excitoit d'autant plus vivement Tatlenlion d'Antonia, qu'elle jugea bientôt qu'il étoit maliieureux et sensible. Son visage étoit enveloppé d'un crêpe qui le cachoit entièrement. Agenouillé sur les premières marches d'une estrade dont le reste se déroboit à la vue d'Antonia, il étoit appuyé sur la poignée de son ^abre et pleuroit amèrement. Le bruit de ses sanglots inlerrompoitseul la v.oix ferme et soutenue du prêtre qui jirésidoit au sacrifice. Antonia, hors d'elle-même et près. si'e d'une curiosité invincible, fit un mouvement pour voir l'autel. C'étoit un lit funèbre, et sur ce lit une femme couchée, la tête soulevée sur un coussin de velours noir, et à peine défigurée par les traces récentes de !a mort.

— Ma sœur ! s'écria Antonia, et elle tomba.

C'étoit elle, en effet, car le coup de fusil tiré sur le bateau l'avait tuée, et la troupe de Jean Sbogar lui rendoit les derniers honneurs.

200 POMANS,

Pourquoi hèrisîes-lu ainsi, en me regardant, la chevelure sanglaiile? Pcurqiioi tounies-lu sur moi ces yeux d&nt la pru • neiie dessécLée a disparu de son orbite? Ce n'est pas moi qui l'ai tué.

Shakspuare.

Vousretrouverai-je partout, ombres des assassinés, avec tos larges plaies livides? el vous, mères éplorées, qui me monlrtz ces llammes alliiuiécs parmesmidns, ces flammes dont les langues horribles dévorent le berceau de vos premiers nés? Schiller.

Aiitoiiia resta longtemps ensevelie dans un état qui ressembloit au .sommeil. Elle ne paroissoit éprouver aucune agitation, et ce calme étoit si profond, il devoit faire place selon toute apparence, à de si mortelles angoisses, qu'on trembloit de le voir cesser. Cependant elle revint à elle sans manifester de douleur. Tout au plus, elle sembloit occupée d'une idée fâcheuse, d'un souvenir importun! qu'elle essayoit de chasser. Elle promenoitses regards autour d'elle avec incertitude, etpassoit sa main sur son front pour chercher à se rendre compte d'un doute inquiétant.

— Je sais bien, dit-elle enfin, je sais où elle est, Je la retrouverai ce soir.

Fitzer, le plus jeune des brigands, s'approcha d'elle pour s'informer de son état. Elle lui sourit comme à une personne connue, parce que c'étoit lui qui lui avoit parlé la veille de la part de Jean Sbogar.

— Je vous atlendois depuis longtemps, reprit-elle. Je voudrois savoir de quel supplice vous punissez les indiscrets qui pénétrent dans vos fêtes sans y avoir été priés. Je connois une jeune fdlo... Mais je vous recommande ce secret sur le salut de ce que vous aimez le mieux au monde... Promettez-moi de n'en parler jamais à personne.

Le jcmie homme la regardoil, les veux mouilles de larmes, parce qu'il s'apercevoit que sa raison étuit égarée.

— Alteiuls, lui dit elle du ton de la plus grande surprise, ce sont des larmes! je croyois qu'on ne pleuroit plus. Ne me cache pas tes larmes. Quant à moi, je ne puis plus enmonirer. Je me souviens d'avoir vu un autre homme, c'étoit dans un endroit où je n'étois pas attendue, un homme qui pleuroit aussi. Je pense que ce pouvoit être toi, car son visage étoit couvert d'un voile qui nj'empêchûit de le connoitre

— Ses traits me sont inconnus comme à vous, répondit Fitzer. Peu d'entre nous l'ont aperçu autrement qu'à travers ce voile ou la visière de son casque. Nos vieux guerriers seuls l'ont vu à découvert dans les combats ; mais il vient très-rarement à Duino, et n'y paroîtquemasqué depuis que nous parcourons sans danger les provinces vénitiennes. C'est notre capitaine.

— Où est-il? reprit froidement Antonia. II ne sait donc pas que je suis ici?

— Il le sait, mais il n'ose se présenter devant vous, de crainte que sa présence ne vous alarme, et que vous ne lui impuliez l'erreur qui vous a rendue captive.

— Captive! dis-tu! Antonia est plus libre que l'air! Cette nuit encore, je me suis promenée bien loin d'ici dans des bosquets délicieux, où je respirois un air si pur! Je n'ai jamais vu tant de fleurs! Ma sœur y étuit avec moi; elle a voulu y rester. J'y allois plus souvent quand j'étois plus jeune; mais je n'y suis jamais allée avec ma mère. Ma vie a bien changé depuis ce temps-là.

Antonia reposa sa tête sur sa main, et ses paupières s'abaissèrent. Son teint étoit animé de couleurs foncées, ses lèvres paroissoient desséchées par une fièvre brûlante. Elle rioitet sanglotoit.

Le destin d'Antonia étoit accompli. Il neluiiestoit plus sur la terre d'autre protection que celle de ce redoutable amant qui lui avoit si mystérieusement apparu

208 n OMAN S.

au Farnedo, et qui étoit Jean Sbogar lui-même. L'amour de Jean Sbogar veilla sur elle avec une sollicitude et avec une pureté qui l'auroit étonnée sans doute, si le trouble de sa raison lui avoit permis de réfléchir sur son état. Onfit venir des chaumières de Sestiana déjeunes femmes pour la servir et pour la garder ; des médecins célèbres furent appelés ou enlevés des villes voisines pour lui donner les soins que sa maladie exigeoit. Un ecclésiastique, depuis longtemps prisonnier des brigands, celui qui venoit de célébrer le service funèbre de madame Alberli, dans un souterrain qu'ils avoient converti en chapelle pour cette cérémonie, épioit auprès de son lit de douleur les instants lucides que son mal lui laissoit, pour lui porteries consolations du ciel. Ces hommes féroces, enfin, dont l'âme n'avoit conçu jusque-là que des pensées de sang, purifiés par l'aspect dotant d'innocence et louches de tant d'infortune, lui prodiguoient les marques de soumission les plus délicates et lesplus teiidres. Antonia s'accoutumoit à les voir et à les entretenir des illusions bizarres qui se succédoient dans son imagination malade. Jean Sbogar, lui seul, n'osoit se présenter auprès d'elle sous le voile ou le Ciisque à visière qui dèroboit ses traits, que lorsqu'elle étoit livrée au sommeil, ou que le délire lui ôtoit la connoissance de tous les objets, et qu'il pouvoit nourrir ses regards de la douloureuse contemplation de l'objet aim.é, sans s'exposer à lui inspirer de la crainte et de l'horreur. Un jour cependant prosterné à ses pieds et incapable de contenir les sentiments qui l'oppressoient :

— Antonia ! s'écria-t-il d'une voie étouffée par les sanglots, Antonia! chère Antonia!

Elle se retourna de son côté, et le regarda avec douceur. Il s'empressoit de s'éloigner, Elle le rappela d'un signe. Il demeura, la tête penchée sur sa poitrine, dans l'attitude de robéissanceet de ratlention,

'-' Antonia i çlMle après yn moment de silence, jq

JEAN SDOGAR. '200

( rois que c'est eu effet mon nom, je le poitois dans la ïnoisoiî où je suis née, et l'on me promelloit alors cVèlre heureuse. Écoute, coniinua-t-elle en prenant la main du voleur, je veux te faire une confidence. Du temps de ma première jeunesse, quand je croyois qu'il éloit si aisé et si doux de vivre, quand mon sang ne brûloit pas mes veines, quand les pleurs ne briiloient pas mes joues, quand je ne voyois pas des esprits qui courent dans les lialliers, qui ouvrent la terre en la frappant de leur pied, qui y creusent des abîmes plus profonds que la mer, et qui en font jaillir des Fonrces de feu; quand les âmes des assassins qui ji'ont point d'asile dans le tombeau ne vonoient pas encore autour de moi bondir et s'élancer avec des rires cruels, et qu'à mon réveil je n'étois pas obligée de délacher la vipère enlacée à mes cheveux, la vipère dont la tète écumante d'un poison bleuâtre a reposé sur mon cou... dans ce temps-là, il y avoit un ange qui voyage oit sur la terre avec des traits qui auroicnt ému le cœur d'un parricide ; mais je n'ai fait que Je voir, parce que Dieu le relira quand sa félicité fut jalouse de la mienne, et je l'appelois Lothaiio, mon Lothario... Je me rappelle que nous avions un palais dans des montagnes bien éloignées. Jamais je n'ai pu en trouver le chemin.

Quoique le brigand n'eût pas quitte son voile, Anlonia s'aperçut que ses pleurs avoient redoublé à ses derniers mots. Elle lui sourit alors avec une pitié tendre ; et reprenant sa main qu'elle avoit laissé échapper et qui n'avoif osé retenir la sienne :

— Je sais, lui dit-elle, que je te fais de la peine, et je l'eu demande pardon. Je n'ignore pas que tu m'aimes el que je suis ta fiancée, la fiancée de Jean Sbogar. Tu vois que je te connois et que je parle raison aujourd'hui. Il y a longtemps que notre mariage est arrangé, mais je n'a* pas voulu avoir de secret pour toi. D'ailleurs ce Lothario pourroit biçn ne pas exister. J'ai vu, depuis nuelques

210 P,OMA>S.

jours, tant de personnes qui n'existent que dans mon imagination et qui m'échappent quand je reviens à moi !.., Je suis sûre, par exemple, que tu ne m'as pas connu de sœur? Non, reprit-elle après avoir réfléchi un instant. Si j'avois une sœur, elle me liendroit lieu de mère, et nous ne pourrions nous passer d'elle à la célébration de nos noces. Dis-moi si lu fais, pour ce jour-là, de brillants préparatifs ? Il le faut, caria mariée est une riche héritière. J'ai des agrafes d'or et des anneaux de diamants pour me parer ;maisje ne veux dans mes cheveux qu'une simple guirlande d'églantier.

Elle s'interrompit de nouveau. Son égarement redoubloit. Un sourire affreux avoir s'arrêta sur sa bouche.

— Ce sera une belle fête ! continua-t-elle ; tout l'enfer y sera. Le flambeau des noces de Jean Sbogar doit faire pâlir le soleil dans son midi. Yois-lu d'ici les conviés ? Tu les connois tous. Je n'ai invité personne. En voilà qui ont les membres à demi calcinés par le feu ; des vieillards, des enfants dont h-s lambeaux se réveillent vivants des incendies que tu as allumés, pour prendre part à tes plaisirs... En voilà d'autres qui se lèvent dans leur linceul, et qui se glissent à la table du festin en cachant des plaies sanglantes. 0 mon Dieu! quels monstres ont tué cette jeune femme? Pauvre Lucile! El de quel nom ils me saluent... Les as-tu bien entendus?... Sallt, salut... Je n'oserai jamais le répéter! Salut, disent-ils ; et ils murmurent tous ensemble le mot de ralliement des maudits, le cri de joie que Satan auroit poussé s'il aToit vaincu son créateur, la parole secrète que prononce une pxécrable mère qui va égorger son enfant, pour se rendre ïourde à ses gémissemeets. — Salut a la fl\ncée de Jean Sbogar...

En achevant ces mots, Antonia perdit connoissance. Cette crise fut longue el terrible : longtemps même on désespéra de sa vie. Pendant huit jours, le chef des voleurs, immobile au pied du lit sur lequel elleé'oit cou-

JCAN SBOGAR. 211

cliéc, attentif à tous ses mouvements, ne s'étoit occupé d'aucun autre soin que de la servir. Il veilloit et pleuroit.

Quand l'état d'Antonia fut amélioré, certain qu'elle s'éloit familiarisée avec son aspect et qu'elle le voyoit sans effroil, il veilloit encore.

Cette assiduité la frappa.

Les rémiuiscences qu'elle avoit du passé étoient trop confuses pour que le nom de celle homme et les souvenirs qui y étoient attachés lui inspirassent un sentiment continu d horreur. De temps en temps seulement, son âme se révoitoit contre l'idée de dépendre de lui, et sa seule approche la glaçoit d'épouvante; mais, ()lus ordinairement, abandonnée comme un enfant, par l'absence de sa raison, au seul instinct de ses besoins, elle ne voyoit plus, dans le capitaine des bandits de Duino, qu'une créature sensible et compatissante qui s'efforçoit d'adoucir l'amertume de ses souffrances, et qui prévenoit avec empressement ses moindres besoins. Alors elle lui adressoitdes paroles douces et flatteuses, qui paroissoient redoubler la douleur secrète dont il étoit dévoré.

Un jour, entre autres, il étoit assis auprès d'elle, voilé suivant son usage, et attentif à protéger son sommeil contre tous les accidents qui pourroienl le troubler. Elle se réveilla cependant tout à coup avec un mouvement brusque, en prononçant le nom de Lothario.

— Je le voyois, dit-elle en soupirant profondément ; il étoit assis à ta place. Je l'y vois souvent dans mon sommeil, et je me trouve bien heureuse; mais comment se fait-il que je croie l'y voir aussi quelquefois quand je suis éveillée, et quand il me semble que je ne rêve point? C'est là, sous ce rideau, qu'il a coutume de venir. — Dans ces jours de douleur... et d'espéi^ance, où je me sentois appelée à l'éternelle liberté, un ruisseau de ilanmies parcouroit tous mes membres, ma bouche éloit ardente, mes ongles bleus et meurtris. — Tout, ici, éloit plein de fantômes. — On y voyoit des aspics d'un vert éclatant,

212 nOMANS.

comme ceux qui se cachent dans le tronc des saules ; d'autres reptiles bien plus hideux, qui ont un visage humain; des géants démesurés et sans formes; des têtes nouvellement tombées, dont les yeux pleins de vie me pénétroient d'un affreux regard; et toi, tu étoit aussi debout au milieu d'eux, comme le magicien qui présii^oitàtous ces enchantements de la mort.... Je criois de teireur, et j'appelois Lothario pour me protéger... Tout S coup, — ne ris point de ma chimère! — je vis ce voile /omber, et, à l'endroit où tu étois placé, j'aperçus Lothario tout en larmes, qui étendoit vers moi ses bras tremblants, et qui me nominoit d'une voix gémissante... Il est vrai que ce n'étoit pas lui tel que je l'ai connu, triste, soucieux et sévère, mais beau d'une céleste bonté! Défait, livide, effaré, il tournoit des yeux sanglants ; sa barbe étoit épaisse et hideuse ; un rire désespéré, comme celui des démons, erroit sur ses lèvres pâles... Oh! tu ne concevrois jamais ce qu'est devenu Lulhario!...

Le voleur paroissoit ne pas avoir entendu Antonia. 11 étoit plongé dans un silence profond. Il se leva et martha dans la chambre à pas précipités, puis il revint vers Antonia et la contempla longtemps. Ses dents se heurtoient violemment. Une méditation horrible sembloit l'occuper tout entier au point même de ne pas lui laisser discerner l'effroi toujours croissant qu'il inspiroit à son infortunée prisonnière.

Enfin elle se souleva sur son lit, parvint à se soutenir *=ur ses genoux, et lui cria, les mains croisées en signe îe prière ;

— Grâce, grâce, pardonne-moi ! ne crains rien de Lothario; il ne veut point d'Antonia. Je me donnois à lui, Et il m'a refusée. — Grâce encore pour cette fois, et je ne t'en parlerai jamais.

Ensuite, elle retomba, car ses forces étoient épuisées. Jean Sbogar vola à ses pieds, saisit l'extrémité de la cou-

JEAN SBOGAn. 213

veiture qui l'onveloppoit et qui lluUuil jusqu à Icrro, y imprima sa bouche avec fureur, qX s'enfuit...

Force du guerrier, qu'es-lu donc? Tu roules aujourd'hui la bataille devant loi en nuages de poussière. Tes pas sont jonchés de morts comin-i les feuilles desséchées marquent pendant la nuit la route d'un spcclie. Demain, le rêve niomenlaiié de la b'-avoure est lini; ce qui épouvantoit des milliers d'homme a disparu. Le moucheron, porté sur ses ailes couleur de fumée, chante sur les buissons son hymne de triomphe, et insulte à la gloire, qui n'est pKis qu'un vain mot.

OssiAN.

Il y avoit deux mois qu'Antonia vivoit de celte manière parmi les brigands de Duino, sans que son état eût changé, sans qu'il eût donné d'espérance. Elle avoit seulement repris quelque force, et elle aimoit à venir respirer l'air du soir à sa fenêtre sur la mer.

Un jour, aucune des personnes qui la serv oient n'avoit paru auprès d'elle. C'étoit la première fois que cela arrivoit; mais elle s'en aperçut à peine. Le bruit du canon qui grondoit aux environs de Duino l'occupa davantage, parce que l'émotion qu'il lui causoit se répétoit souvent. Désirant de voir ses compagnes, elle descendit le grand escalier, parcourut les salles et les vestibules, et trouva le château désert. Le canon se rapprochoif, et chaque coup étoit suivi d'une rumeur semblable à celle de la tempête. Antonia remonta, ouvrit sa fenêtre et regarda la mer. Elle y remarqua un grand nombre de petits bâtiments ou de nacelles pareilles à celles des pêcheurs, qui sembloient cerner le pied de la forteresse.

' Tijutes ces impressions furent assez vives d'abord.

214 nOMANS.

mais elles s'effacèrent promptement. La nuit éloit tombée, l'air éloit serein, les flots tranquilles, le ciel peuplé de myriades d'étoiles resplendissantes, comme dans la nuit où le bateau d'Antonia avoit été arrêté sur les côtes d'istrie en sortant des lagunes. Elle prit quelque temps plaisir à le contempler.

Cependant le bruit qu'elle avoît entendu s'augmentoit derrière elle d'une manière nienaçante. Elle crut distinguer un cliquelis d'épées, des imprécations, des gémissements, qui faisoient place, de moment en moment, à un silence de mort. Elle étoit trop malheureuse pour craindre, si elle avoit eu l'usage de sa raison, car son sort ne paroissoit pas susceptible de changer en mal ; mais elle ne vit dans la catastrophe qui s'annonçoit que le danger de souffrir, et les plaintes qui frappoient son oreille lui donnoient une idée affreuse des douleurs auxquelles elle alloitêtre exposée.

Les galeries du château n'a voient pas été éclairées, et Lobscurité étoit devenue profonde. Elle s'y engagea cependant, et se glissa le long des murailles ténébreuses, en les suivant de la main. Quand elle fut en haut de l'escalier, elle écouta. Les cours étoient remplies d'hommes d'armes qui parloient confusément.

On ne se battoit plus.

La crosse des fusils rcsonnoit seule en tombant sur les dalles du pavé.

Tout à coup elle entendit un tumulte horrible, au milieu duquel s'élevoit le nom de Sbogar. Un homme poursuivi s'élança dans l'escalier et passa auprès d'elle comme Tèclair. Quelques flambeaux commençoient à luire sur les premiers degrés. Les baïonnettes se cho quoient. Les marches de pierres retentissoient sous le pas des soldats. Antonia courut vers sa chambre ; et, en y entrant, il lui sembla qu'on la nommoit d'une voix sourde.

— Qui m'appelle? dit-elle en tremblant.

C'est moi, répondil Je ui Sbogai', ne t'effraye point.

SI

Adieu pour toujour

11 s'éloit approché de la fe;iêtre, et déjà la troupe qui éloil à sa reclieiche remplissoit i'oxtrémité opposée de la galerie.

Le voleur revinl vers Aiitonia et la saisit.

— C'esl moi, c'est moi, dit-il; adieu pour toujours ! Antonia épi\)uvoit un sentiment vague d'iiori eur et de

tendresse qu'elle ne comprenoit point.

Sbogar frémissoit.

11 pressa l'un de ses bras contre son cœur.

— Antonia, chère Antonia! s'écria-t il; adieu pour toujours! Oh! pour la dernière fois, plus que cette minute dans tous les siècles! Antonia, chère Antonia !

Son voile étoit tombé, mais Antonia ne voyoit point son visage. Elle le touchoit, elle avoit senti le feu de son haleine. Au même instant, les lèvres du brigand s'attachèrent aux siennes et leur imprimèrent un baiser qui répandit dans les sens d'Antonia une ivresse inconnue, une volupté dévorante qui participoit du ciel et de i'enfer.

— Profanation ou sacrilège! dit Sbogar. Tu es ma maîtresse et ma femme, et que le monde périsse maintenant!

En prononçant ces mots, il la déposa sur le degré élevé qui montoit à la fenêtre, et s*élança dans la mer.

Les soldats étoient arrivés avec leurs torches. Us s'étonnèrent de ne pas voir le voleur, et demandèrent à Antonia si elle l'avoitaperçu.

— ]*aix, leur dit-elle, en appliquant son doigt sur sa bouche, il est allé le premier au lit nuptial; — et voilà, continua-t-elle en nionlrant le crêpe qu'il avoit laissé à ses pieds, voilà son présent de noces.

iiÛ UOMA^iS.

Celui que l'ange me iit voir alors étoit monté sur un clitrn pâle, et traiuoit tous les vivants à sa suita. 11 s'appeloii Là

Les troupes frauçoises venoient d'entrer dans les provinces vénitiennes. Le premier soin des généraux fut de purger ce pays des brigands quil'infestuient, et quipouvoient devenir pour une armée opposée le plus redoutable auxiliaire. C'est'ce motif qui avoit déterminé l'attaque du diàteau de Duino. Presque tous les bandis périrent les armes à la main. On ne put avoir de vivants qu'un petit nombre d'entre eux, que des blessures graves venoient de mettre hors de combat ou qui s'étoienl précipités dans la mer, et qui dévoient avoir été recueillis par ces nacelles quWntonia avoit observées. On préîumoit que Jean Sbogar setrouveroit parmi eux; mais, comme ses traits n'étoient pas connus des brigands eux-mêmes, rien ne pouvoit fixer sur ce point les doutes de leurs vainqueurs. Filzer, Ziska et la plupart des principaux affidés du capitaine étoient morts à ses côtés avant qu'il rentrât dans le château.

Les prisonniers furent envoyés à Mantoue pour y être jugés. On préféra celte ville assez éloignée à toute autre, parce qu'elle les meltoit hors de la portée et des tentatives de leurs comphces, et que son heureuse position militaire la détendoit d'un coup de main. Antonia y fut ' onduile dans une voiture séparée. Son état de démence ' tant bien manifeste, on la confia dans une hôpital aux swins d'un médecin célèbre par les progrès qu'il avoit lait faire à la connoissance et au traitement de cette trislc uialadie.

JEAN SBOCAR. 217

Sfis efforts furent couronnés d'un funeste succès. Antonia j]fuérit, et comprit toute l'étendue de son malheur.

Pendant le temps qu'elle avoit passé dans celle maison, elle ne cessa d'èlre l'objet de ces pieuses sollicitudes dont la religon seule peut enseigner le secret à la charité. A mesure qu elle s'y étoit fait connoître, et que son esprit dégagé des ténèbres qui l'obscurcissoient avoit repris ce charme liant qui enchaîne le cœur, elle avoit excité autour d'elle, et surtout parmi les saintes fdles qui desservoient cet hospice, un sentiment plus doux que la pitié.

Elle étoil aimre.

Comme aucune affection ne la rappeloit dans le monde, et que cet asile paisible étoit désormais tout pour elle, il lui fut aisé de s'accoutumer à l'idée d'y finir sa vie. Un peu plus tard, elle au roi t été forcée de s'y résoudre.

Quelques démarches pour rentrer dan s ses grands biens restèrent inutiles. Des collatéraux avides, arrivés à la suite de l'armée, avoient fait constater la mort de madame Alberti, avoient supposé la sienne, et s'étoienl emparés de son héritage. Ils éloient puissants. Cette spoliation les rendoit riches. Les réclamalions d'Antonia ne pouvoient être entendues. Elle n'étoit plus aux yeux des hommes qu'une orpheline sans nom et sans aveu. Ce fut la moindre de ses infortimes, et son cœur ne la ressentit qu'en pensant au bien qu'elle auroit pu faire dans son nouveau genre de vie si elle y avoit apporté les res.sources de l'opulence. Ses bijoux suffirent du moins à sa dot et à la distribution des aumônes qui dévoient faire connoître aux pauvres qu'il leur étoit venu à l'hôpital de Sainte- Marie une bienfaitrice de plus.

Le jour de sa profession, longtemps retardé à cause de son extrême foiblesse, étoit enfin arrrivé quand deux sbires vinrent la mander au nom delà justice.

L'instruction du procès des brigands étoit achevée. Ils

218 I^OMAISS.

avoient été coïK'.mnés à la peine capitale au nombre de quarante; mais rien ne prouvoit que Jean Sbogar fût parmi eux, et la terreur de ce nom formidable planoit encore sur les provinces vénitiennes, où il pouvoit seul rallier de nouvelles bandes aussi dangereuses que la première.

Djus cette incertitude, on se rappela la jeune fille folle qui avoit été trouvée au cbâteau de Duino, et que tous les témoignages s'accordoient à présenter comme le seul objet qui eût jamais attendri l'implacable férocité de Jean Sbogar. On pensa qu'elle le reconnoîtroil sans doute parmi ses complices s'il se trouvoit avec eux, et que son premiermouvementl'in liqueroit d'une manière cerlaine; c'est pour cela qu'on avoit jugé à propos de la faire placer dans la grande cour des prisons au moment où les condamnés y passcroient pour la dernière fuis.

Anlonia étoil revêtue de son babit de noviciat; ses cJieveux è! oient déjà altâcbés sous le bandeau des vierges, doiitson teint pale effaçoil la blancbeur : deuxsœurs liospilaliéres raccompagnoienl. Presqueincapable de se soutenir, elle s'appuyoitsurle bras delune d'elles; sa main étdit fixée sur l'épaule de l'autre, et sa tête relomboit sur sa poitrine.

Oieniôt un bruit étrange se fit entendre; c'étoit l'exclamalion < une borrible impatience qui se voyoit enlin satisfaite elle leva les yeux et crut distinguer quelque cbose d' ^ traordinaire ; mais sa vue la servoit mal. \jn officier de justice qui s'en aperçut la fit avancer de quelques pas : elle vit plus distinctement, sans comprendre ce qu'elle voyoit; c'éloient des bommes dont le costume liideux la navroit de terreur, et q li s'avançoient sur une seule ligne devant une baie de soldats. Leurs pas éloient mesurés, leurs stations fréquentes. A cbacun d'eux elle sentoit s'accroître son affreuse inquiétude; enfin elle fut frappée d'une illusion effroyable, et crut retomber en proie au débre dont elle venoit d'être sauvée.

C'étoit lui.

C'étoit ce (ableau qui lui avoit inspiré une terreur s profonde à Venise, quand lalêledeLothaiio apparut dans une glace au-dessus de son chàle rouge.

Elle s'avança d'eile-niênie pour convaincre ou pour détromper ses yeux ; sa physionomie avoit le même caractère. Il étoit enveloppé d'une robe ou d'un manteau de l'i même couleur.

C'étoillui.

— Lothario î s'écria-t-elle d'une voix déchirante en se précipitant vers lui.

Lolhario se détourna et la reconnut.

— Lolhario! dit-elle en s'ouvrant un passage au travers des sabres et des baïonnettes, car elle concevoit qu'il alloit mourir.

— Non, non, répondit-il, je suis Jean Sbogar !

— Lothario ! Lothario ! . . .

— Jean Sbogar! répéta-t-il avec force.

— Jean Sbogar! cria Antonia. 0 mon Dieu !... et son cœur se bu sa.

Elle étoit par terre, immobile ; elle avoit cessé de respirer.

Un des sbires souleva sa tête avec la pointe de son sabre, et lui laissa frapper le pavé en l'abandonnant à son poids.

— Cette jeune fille est morte, dit-il...

— Morte ! reprit Jean Sbogar en la considérant fixement.—Marchons 1

THÉRÈSE AUP.EH]

PREFACE DE LA IMlEMIKi'. f- ÉDITION

Le maiiuscrit de cette nouvelle a été trouvé dans une de ces maisons qui ont servi de prison à une certaine époque, et qui ont été rendues depuis à leur première destination. Il avoit été caché, sans autre précaution, sous une pierre du pavé; de sorte que le temps et Thumidité en ayant altéré plusieurs pages, il y restoit des lacunes que l'éditeur a été obligé de remplir. C'est la seule part qu'il ait à Tbuvrage, car il n'a rien corrigé au style dans les endroits même où il ne falioit qu'effacer pour le rendre meilleur. Il a cru que les inspirations d'un jeune homme sensible et malheureux avoient tni caractère qu'il n'est pas permis d'altérer, sous prétexte qu'elles ne sont pas toujours également bien servies par Texpression. Il a respecté usqu'à des incorrections légères, par égard pour des senti* menis, quoique les sentiments que l'auteur a essayé de décrire ne soient pas d'un intérêt fort général. Cet infortuné n'avoil pu connoître qu'un genre d'émotions que peu de personnes ont éprouvées profondément, dont le souvenir, repoussé par l'homme sage, importune l'homme froid, révolte l'homme cor-

ro.upu, et ne .^e coiisave [oui iiii plus que d;iiis cci taineiàaicf passionnées qui onl eu le lort ou le malheur de ne rienlrouvet (le mieux. Si on étoit sûr d'avoir rencontré toutes celles qui nous entendent, on n'écriroit pas sans doute ; mais pourquoi écriroit-on, si ce n'est pour les chercher?

Il est un reproche sur lequel l'éditeur d'un ouvrage de ce genre doit passer condamnation d'avance, celui de présenter au lecteur des tableaux trop sombres, d'éveiller dans son cœur desentiments trop pénibles. Il faut avouer que celte triste distraction ne convient heureusement qu'à un petit nombre d'esprits chagrins, pour qui cest un besoin de s'attendrir sur les | peines des autres, dans les moments de relâche où ils peuvent goûter l'oubli de leurs propres douleurs, et c'est à eux que cette nouvelle s'adresse. Quant aux écrivains qui ambitionnent cette e p.' ce de succès, je suppose qu'ils n'ont pas toujours été maîtres du choix.

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