PARIS
Joseph CHAUMEROT, Libraire > Palais-Royal , galeries de bois, 11° 188,
MDCCCX.
R O JM A N s , :
La fête champêtre.
V/N ne peut mieux reccToir un citadin à la campagne qu'en lui procurant les plaisirs de la ville ; car les délices des champs sont la dernière clicse qu'il soit venu y chercher, 11 ne fait que Jouir dans un autre lieu de ses délassements habituels, parce que le «liangement d'air renouvelé en quel- I- I
:que sorte ses facultés. Combien de fois ne voit-on pas un homme qui n'a pas d'appétit chez lui , faire honneur à Ja table d'un autre , quoiqu'elle ne 5oit pas mieux servie que la sienne ! C'est ce que savait très-bien le rusé bailli Knipper-Dolling.
On ne pouvait pas dire qu'il écoïchât les paysans ; car un écorcheur n'entame que la peau , et , sous ce rapport , le prédécesseur de ?vl. le bailli ne lui avait rien laissé à faire ; il se voyait donc obligé de tailler dans le vif ^ ce qu'il ne faisait pas toujours sang que ses victimes jetassent de grands cris.
Le domaine du prince que Knipper-Dolling administrait, était situé li^ès-près de la capitale d'une province, de sorte qu il ne lui était pas toujours facile d'étouffer les plaintes.
Pour se soustraire aux iacoavéaients
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qui en résultaient , il imagina différents expédients , ce fut d'avoir toujours sa table et sa cave bien garnies , et de distribuer l'argent à propos.
Il donnait , tous les ans , après îa tnoisson , une fête champêtre à laquelle il invitait tous ses protecteurs, mais une fête qui ne rappelait l'objet de son institution qu'en prouvant que îa récolle du bailli au moins avait été bonne ; car on y sablait le Champagne , on mangeait dans de la vaisselle plate les mets les plus recherchés. Autrefois les paysans paraissaient à cette fête pour offrir au bailli ^ne couronne formée des plus beaux produits de la moisson , et couvrant un sac de ducats ; mais depuis ils n'auraient pu y venir qu'en habits déguenillés , leur cornemuse était enrouée, et cette partie du cérémo-niai avait été abolif .
La fête champêtre consistait eu un repas et un bal auquel les villageois n'assistaient plus que par une deputatiou. Les danseuses étaient assez rares , lorsque les illustres protecteurs du bailli n'amenaient pas leurs filles avec eux ^ mais il y avait abondance de danseurs ; car M. Rnipper- Doiling avait coutume d'inviter les officiers de la garnison. Cependant, vers la nn du dix-huitième siècle , cette dernière espèce manqua à son tour , les militaires ayant été obligés d'aller exécuter la danse de la mort (i) avec les Français. Pour remédier h cette pénurie, le bailli envoya des cartes d'invitation à 'des jeunes gens des environs, distingués par l'amabilité et l'honnêteté de leurs
(i) Allusion à un fameux taLleau de îlolbein ; ^ue Fou voit en Suisse.
manières. De ce nombre se troUTa Théodore, jeune suppôt d'Esculape.
qui , après avoir long-temps donné ses soins gratis aux pauvres , s'était fait 'vijut d'un coup une certaine réputation par la cure admirable de la vieille chatte de la gouvernante.
Le grand jour de la fête arriva.
Des préparatifs superbes étaient faits dans la maison du bailli à Schœnsée.
Un buffet rempli de l'argenterie du meilleur goût^ des flacons rangés par ordre et étiquetés, sur lesquels on lisait les noms des meilleurs vins de France, d'Espagne , des Canaries et du cap de Bonne-Espérance, flattaient les yeux avides àes gourmands^ Une foule de laquais en riches livrées semblaient ne pouvoir sufBre à tous les préparatifs. Un orchestre s'exerçait depuis le matin à répéter les valses les plus nouvelles , et les sym--
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pÈonies qu'on devait exéciUer peu« dant le repas.
Dès que le soleil fut au plus haut de sa course, et lorsque le moissonneur, trenî|)é de sueur, accablé de fatigue, prenait son frugal repas , 0:1 vit arriver, Fune après Tautre, une foule de voitures remplies de demoiselles, de jeunes messieurs et de vieilles dames« Le bailli avait eu la galanterie de faire placer dans son antichambre une grande glace , où les dames pouvaient réparer à loisir le désordre de^ leur toilette.
Enfin on se mit à table. La mauvaise étoile de Théodore voulut qu^ii fût placé auprès du pasteur qui n'avait qu'une fois par an Fhonneur d'êlre reçu à la table du bailli , et qui passait le reste du temps chezhii, tourmenté par une cruelle paralysie. Le î^Qii homme ne voulut pas perdra.
Poccasion qui lui faisait tenir ïie médecin sous sa main , et ne cessa d'ennuyer Théodore du récit de sa maladie , des symptômes fâcheux qu'il éprouvait, des remèdes qu'il avait vainement essayés jusques alors« Théodore , pendant tout le repas ^ Fexhorta à la tempérance ^ à un. régime sévère, préceptes que le bon pasteur était si peu disposé à observer , qu'il vida , avec une rapidité merveilleuse, trois bouteilles de vin.
de Porto. Cette conversation était d'autant plus fatigante pour Théodore, qu'elle ne lui permettait d'épier aucun des jolis minois- que eaehaient de larges chapeaux de paille.
Il n'était pas de son caractère fort entreprenant auprès des femmes ; mais il se réjouit lorsqu'après quatre mortelles heures on sortit enfin de table ; et il espéra pouvoir, pendanU le bal, réparer le temps perdu.