CHAPITRE IL
U attaque d^ apoplexie»
Théodore n'était pas au bout de ses infortunes ; il ne connaissait aucune des danseuses ; lorsqu'elles furent entrées dans la salle de bal et se furent rangées tout au tour sur des chaises, il entra dans l'enceinte avec les cavaliers; et, jetant les yeux sur ce joli parterre , il chercha pour partenaire celle dont la physionomie lui plairait davantage. Ses yeux s'arrêtèrent sur une figure charmante, qui;, lorsqu'elle souriait, provoquait l'enjouement, et lorsqu'elle était sérieuse, paraissait imposante. C^était tantôt une des Grâces^ tantôt la majestueuse Jimon»
Tliéodore fit encore une fois le tour du cercle , afin de trouver une jeune personne dont la physionomie eûtplus d^égalité ; mais il ne lut guère sur toutes ces figures que l'impatience de danser , il revint presque malgré lui à celle qui avait la première fixé son attention. Déjà il se préparait à lui faire une invitation polie, lorsque M. Rnipper-Dollingp le frappant sur Tépaule , lui demandas'il désirait danser avec la fille du président. Théodore qui, jusque-là, avait montré au bailli un peu trop de négligence , ne concevait pas d'où lui pouvait venir un tel honneur ; mais il reconnut bientôt le motif de cette préférence , lorsqu^il apperçut une petite fille bossue, dont les yeux noirs péûllaient d'impatience, en -voyant que , de tant de cavaliers , ii Î18 s'en prétentait pas un seul poun
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elle. Le bailli , en homme qui smt faire les honneurs de sa maison , ne crut pas devoir laisser dans un honteux oubli la fille d'un de ses plus puissants protecteurs. 11 s'adressa en conséquence à un simple bourgeois qui sans doute se croirait bien dédommagé du sacrifice par Thonneur qu^il lui avait fait en Finvitant ù sa fête. J'espère, M. Tîiéodore ;. lui dit-il d'un ton qui ne permettait point d'excuse , que vous voudrez bien être le partenaire de cette aimable demoiselle pem ant toute la soirée ;^ le timide Théodore lui fit une respectueuse révérence et obéit,
La pauvre fille , que la nature avait traitée en marâtre , reçut ayec em^ prossement le cavalier qu'on lui proposait. On commença la première danse. Le hasard plaça Théodore grès d'un jeune homme , ridicule
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€opîste de la mode , qui avait précisément pour danseuse la jolie personne que Théodore avait remarquée. Théodore fut confondu par cette découverte. Il regarda tour à tour et sa voisine et sa danseuse, gémissant de la comparaison. La iolie demoiselle considéra h la dérobée la partenaire de Théodore ; il n'en eut que plus de dépit. On va croire 5 pensa-t^il en lui-même , que je suis amoureux de cette petite sorcière« Pourquoi était-il tourmenté par celte idée ? C'est ce dont il ne pouvait se. rendre compte h lui-même*
Pendant la valse, la petite bossue s^appnya dé tout le poids de son corps sur le bras de Théodore ; rauircdemoiselle , an contraire, avait la légèreté du Zéphyr voltigeant sur les fleurs. Théodore dansait fort bien^, mais ce soir-la il fit peu d'honneuî-
à son maître , Ct plus d^une fois il dérangea les autres danseurs par ses inadvertances.
Tout d\in coup un des convives arriva essouiflé , et dit : Le vieux Klumm est tombé en apoplexie.
A ces mots^ la jolie demoiselle lomba évanouie dans les bras de la bossue qui sVvança la première pour la secourir. Celle-ci n^étant pas assez forte po^ir supporter ce poids , appela son danseur à son secours , et Théodore n'eut rien de plus pressé que d'obéir. La pâleur de la mort couvrait les traits de la jeune personne ; ses yeux, étaient fermés ^ son sein était blanc et inanimé comme le marbre. Théodore s'écria qu'il fallait lui faire respirer le grand air^ et il la conduisit près de la fenêtre.
M. Knipper-Dolling arriva en ce moment d'uH air empressé, et dit à
Tliéodoie : Le directeur de la banque est frappé d'apoplexie ; yous êtes ici le seul médecin ;, venez lui donner Yos soins.
Théodorene répondit qu'en jetant IUI regard plein d'intérêt sur la belle évanouie.
Mademoiselle Klumm se remettra 5 reprit le bailli ; son père a plus besoin de vous.
Deux vieilles tan.tes accoururent auprès de la demoiselle , et Théodore sortit avec le bailli. M. Rlumm, le vieux et riche directeur de la banque , était un homme d'une forte corpulence ; après avoir un peu trop fêté la bouteille, il s'était mis k une table de jeu , et n'avait pas tardé à sentir les effets de son intempérance.
Théodore lui ouvrit la veine ; peu a peu il reprit ses sens : il ne recouvra
pas à la vérité la parole ; mais cou= che sur un sofa , il put témoigner par ses gestes sa reconnaissance au jeune docteur. Il ne lui vint pas à l'idée que ce fût en quelque sorte à la beauté de sa fille qu'il devait un zèle si ardent, et il Tattribua au désir tout naturel d'acquitter les devoirs de riiumaailé par une cure qui devait; étendre sa réputation.
En effet , le jeune docteur brûlait d'impatience de donner ses soins à mademoiselle Rlumm à son tour.
Toutes les fois que la porte s'ou- Trait , il s'attendait à la voir paraître* Il n'osait en demander des nouvelles*
Pendant qu'il tenait entre ses doigts le pouls du directeur, et en comptait les battements avec distraction , mademoiselle Rlumm arriva enfin ; elle était encore pâle et défaite , ses cheveux étaient épars , son sein à
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Hîoilié découvert; cette circonstance provenait de la vitesse avec laquelle elle était accourue. Son père lui tenàk les bras : Théodore , qui n'avait pas quitté le pouls du malade, sentit avec émotion sa main près du coeur de la demoiselle.
il jngea nécessaire de réitérer la saignée, lorsque le vieillard parut sur le point de recouvrer la parole : en effet , pour rassurer sa fille , et lui prouver qu'il ne ressentait qu'une indisposition légère , il prononça la nom (.Ottilia. Le plaisir d'entendre la vo^x chérie de son père fit renaître les roses sur les joues de la belle Ottilia , elle reprit en quelque sorte une îiou . : lie exisierice, et se cacha dans un cabinet pendant Topération.
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hes pierres de la lune.
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\ HÉODO^E conseilla de reconduire le vieux Kl umm chez lui, lorsque ses forces seraient un peu rétablies , et lut étonné d'entendre le malade lui dire qu^il ne fallait pas y penser avant le lendemain matin. Une vieille tante lui dit à Toreiile ; Il aimerait mieux mourir que d'enlever à sa chère petite fille une occasion de briller»
Notre docteur profita de cet avertissement, moins par intérêt pour le malade , que par le désir de voir de plus près Faimabie Ottilia. 11 s'approcha d'elle tout tremblant, lui donna quelques conseils pour sa santé, puis il lui déclara le refus que son
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père faisait de partir, et dit que c'était sans doute de peur d'interrompre les plaisirs de sa fille. Sans répondre un rnot^ Ottilia sortit de la salle , et Théodore Fentendit avec un plaisir secret donner iVrdre aux domestiques de mettre sur-le-champ lès chevaux à la voiture ; ensuite elle se rendit auprès du vieillard ^ et le détermina à partir.
La soirée était superbe ; on voyait .
toutes les étoiles ; mais la lune^ cette confidente des amants p éclairait Tautre hémisphère, et la nuit était en conséquence très-obscure. Ottilia témoigna quelque crainte d'être seule avec son père malade , qui^ dans la route , pouvait éprouver une rjechute. Théodore s'offrit aussitôt à raccompagner. On lui répondit poliment qu'on ne voulait pas le priver des plaisira du bal; mais il insista; er
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dit que lorsqu'il pouvait rendre quelque service, c'était pour lui le plaisir îè plus délicieux de la vie. Ottilia rougit, s'adressa à son père, et lui fit connaître l'honnête proposition de M, le docteur. Ces mots, de M. le docteur , prononcés par une jolie bouche, firent rougir Théodore, car ce n'était pas comme médecin qu'il avait offert ses services* Elle finira <, pensa-t-il\ par me payer et me renvoyer ! Getie idée de recevoir del'argent de ii main d'OttiÜa le rendait froid com fjae là glace : cependant c'était une occasion que le hasard' lui oïfiait pour s^introduire dans la ïnaisoî>. Il était encore irrésolu, maisle vieux Klumm accepta sa proposition avec reconnaissance, et Théodore ne put reculer^
La voiture ftti bientôt prête ; le^ feilli témoigna ses regi^ts. Oa passPa
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iè malade à travers la salle du baî r toute la société feignit de regretter son départ; mais cet incident n'int^rrompit qu'un instant les plaisirs»
Il n'y eut que deux personnes qui éprouvassent une affliciioii sineère r îe jeune mejveilleux qui avait dansé avec Otlilia ^ et la demoiselle con-»îrefaite qui craiguait de ne plus trouver de cavalier»
Par malheur, la voiture lie contenait que deux places , mais il y avait im estrapontin qu'on pouvait au besoin lever pour une troisième personne. Il est vrai qu'en n'y élaix pas trop à son aise ; les genoux s'y trou« vaient à îatorture. Le vieillard se mlv naturellement sur la banqirette du fond ; et son énorme diamètre y oc»cupait tant de place ^.. qu'il n'était guère possible que deux autres personnes pussent tenir dans la voiture»
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Otlilia voulut s'asseoir sur restrapoî> tin, ruais Théodore déclara si positivement qu'il aimerait mieux marcher à pied, que la demoiselle fut oblisée de monter a côté de son.
père» Le pauvre Théodore , plié en deux , se rangea dans un angle de la voiture ; mais il ne prit pas garde a ce petit inconvénient , tant il avait de joie de sentir ses pieds près de ceux de la belle Oltilia.
îl fallait deux grandes heures pour arriver à la ville , car la Toiture ne pouvait aller qu'au pas dans un chemin de sable. Les deux jeunes gens avaient la tête si rapprochée, qu'ils pouvaient réciproquement sentir leur haleine;leurs genoux se rencontraient à chaque mouvement du carrosse.
On ne pouvait se figurer une situation plus dangereuse pour un jeune médecin , qui pouvait y gagner un
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mardont tous les remèdes delà pharmacie ne sauraient le guérir..
Un morne silence régna pendaur le premier qnart-d'heure ; il n'étdî interrompu de temps en temps que par les gémissements du vieil apoplectique; mais ils devinrent de plus en plus rares, parce qu'il s'assoupit, et tomba enfin dans un profond sommeil. Ses deux compagnons de voyage l'entendirent ronfler, et n'en parlèrent pas davantage. Cependant aucun des deux ne sentait la moindre envie de tenir compagnie au dormeur.
Le jeune Homme pensait en luimême : Cette tête que je sens près de la mienne est celle de cette personne charmante que j^ai distinguée aujour«d^hui parmi toutes ses compagnes ^ qui est tom?jée sans connaissance on apprenant le danger de son père>.
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qui lui a témoigné un si tendre inté^rêt^ et qui a sacrifié les plaisirs de son âge à Famour filial. Elle est aussi bonne qu'elle est belle.
Ottilia se disait : Ce jeune homme est celui dont la physionomie douce eî spirituelle m'a charmée pendant tout le repas; c'est lui qui dansait auprès de moi, qri me regardait avec tant de timidité ; c'est lui qui a Y)rodigué ses soins à mon père^ qui lui.
a- peut-être sauvé la vie, et qui a:
quitté une société agréable pour aa'accompagner....*.. pour accompagner mon père , et être placé sur une.
banquette si incommode î ^^
Ges réflexions leur inspiraient der l'affection l'un pour l'autre ; et , soit i^asard , soil volonté , leurs pieds se^ pi'essaient plus souvent* Je voudrais^ •voir. encore su figure , pensait Théo« dore.- Je voudrais savoir ce qui se :
pcisse en lui , pensait Ottilia ; et tons deux désiraient que la lune parût^ ce qui n'était pas possible, car elle était alors à la fia de son dernier quartier. Mais la lune, celte protectrice des amaitis , fit cette fois en fa-veur de raimable couple un miracle»
à\\n autre genre. Elle envoya une de ces pluies de pierres qui occupent;. tous nos physiciens* Un globe de feutraversa Thorison, et pendant une iBinuîe répandit tant de clarté, que Théodore put admirer la beauté d'Oltilia, et que celle-ci considéra avec plus de loisir les beaux yeuxde Théodore , qu'elle n'avait osé le faire dans la salie de baL
Otlilia fut effrayée , et faillit jeterun cri, car cette appariiicn était nouvelle pour elle» Théodore pi it la^ parole pour la rassurer ,, et liii expli-'qiia la caiise de ce météore. La coa?-