CHAPITRE XXII
'Tant va la cruche à F eau qu'à la fin elle se brise,
xJ E p Ü I s plusieurs semaines les deux amis ne s^étaient pas dit un mot des sentiments de leur cœur. Florio gardait le silence, parce cju^un nuage s'était élevé dans son esprit contre son ami ; Théodore ne s'expliquait pas davantage , parce que Florio éludait la conversation , et ne répondait que par monosyllabes. Mais après cette rencontre importante , où Théodore sentit la nécessité de se JustiGer auprès de son amante d'un crime inconnu et imaginaire, ,il n'eut d'autre ressource que de se jeter dans les bras ile son ami^ de
lui demander des avis , des consolations et des secours. 11 suivit cette première idée , combat dans ia chambre de Florio , lui sauta au cou , et lui raconta avec empressement ce qui lui était arrivé. Maintenant, conlinua-t-il , que dois-je faire pour détruire son erreur , sans attenter cependant aux droits sacrés d'un père?
Conseille-moi, tu es si fin ! 11 s'agit de mon bonheur, de ma vie, ci plus que tout cela , de l'estime de mon amante.
Eh I quoi? dit Florio tout étonné, tu l'aimes donc encore? — Belle demande! — Mais tu vas tous les jours chez rinspecteur Robert ! — Qu'a de commun l'inspecteur Robert avec ceci? - Mais sa fille adoptive?
Théodore ! Théodore !
Le jeune docteur entrevit pour la première ibis ses soupçons ; et eu
lut affligé. Quel langage , dit-il aTec amertume I Je ne m'attendais pas h cela. Tu penses de moi comme si tu n'avais jamais été mou ami.
11 voulut sortir , mais Florio le saisit dans ses bras , et dit , avec l'accent de la joie : grâce au ciel ! j'ai été bien sol. Ah î mon ami , pardonne-moi , mais j'ai le malheur d'être amouieux comme un Céladon, et tu sais combien l'amour nous rend aveugles et insensés.
Hé bien ! reprit Théodore, que tout soit oublié. Ils passèrent une heure délicieuse après cette explication ; il y avait, long-temps qu'ils ne sétaient senti la même cordialité , la même franchise. Allons, dit Florio, il faut boire, il faut renouveler notre amitié, et ce sera au fond d'un Terre que nous trouverons des conseils pour tui et pour moi.
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Sans attendre la réponse de Théodore , il appela la servante , l'envoya au cabaret , et lui ordonna d'apporter deux bouteilles.
La servante revint; mais Florio n'avait pas encore débouché la première bouteille , lorsqu'un événement imprévu détruisit sa bonne humeur. Le secrétaire du gouvernement entra , et annonça qu'il régnait sur les frontières de la province une épidémie très-dangereuse ; que M. le gouverneur avait résolu d"y envoyer un médecin pour observer et arrêter les progrès de la contagion ; qu'il n'avait pas oublié le service essentiel que M. Théodore avait rendu à son épouse quelque temps auparavant. On se rappelé que dans le premier chapitre nous avons parlé de la guérison d'une vieille chatte de madame la gouvernante. Le secrétaire H. 5
5o OTT i: LIA.
ajouta qire son e^-celleiice avait depuis long-temps attendu Toccasion de reconnaître un tel bienfait, qu'elle était enchantée de l'avoir trouvée, et qu'elle confiait au jeune docteur la lâche honorable de se transporter sur les lieux , üiju de préserver sa pallie de cette maladie funeste ; qu'il devait partir daj>s une heure , et que si , comme son excellence n'en doutait pas , M. Tlicoçlore s'acquittait de sa commission d'une manière sa^ tisfaisante, elle solliciterait pour hii à la Cour une récompeDse distinguée , qu'elle était sûre d'obtenir.
En iinissaiu soîi discours, le secrétaire remit à Théodore une somme d'argent assez mince , et l'invita à faire sur-le-champ ses préparatifs, parce que le temps pressait.
Malheureux ! s'écria Florio en colère^ poürquüi n'as-tu pas laissé pé-»-
OTTlLIA. DI
rir cette maudite cliatte î MaisTLéodore avait une aiure idée de ses de- Yoirs. M. le gouverneur a raison y réporidit-ii ; 1 emploi qu'il \eui bien me confier est le plus important que puisse ambitionner un homme de mon état. C'est une confiance qui m'honore; mes travaux trouveront leur salaire en eux - mêmes , sacs qu'il soit besoin d'une récompense du prince. Je pars à linstant.
Il envoya aussitôt retenir une chaise de poste , fit s^^.s paquets , et ' pria Florio ^ dont il connaissait et craignait l'élourderie, de ne rien eiitrepreudre jusqu'à son retour, peur détruire l'erreur d'Ottiiia. Elle saura demain, dit-il, parle bruit public, le moiit de mon voyage , et son cœur n'en concevra aucun soupçon.
La voiture arriva , le postillon donna du cor , et Théodore partit au
milieu des adieux et des jurements de Florio.
Il avait eu raison de croire qu'Ottilia ne manquerait pas d'être bientôt instruite des causes de son voy.ige.
Il eût encore mis plus d'empressement, s'il était possible, à iaiie son devoir , s'il eut su quelle part sincère y prenait Ot;ilia. Sa jalousie était dissipée ; elle ne voyait que le danger auquel il s'exposait avec tant de noblesse ; elle tremblait pour ses jours , et sentait de plus en plus combien il lui était cher.
Faut-il qu'il soit malheureux , disait cette pauvre tille , qui ne savait pas qu'un autre nuage menaçant s'ar vançait sur elle?
Le directeur de labanque avait bien raison de maudire Florio ; car , sans ce maudit covp d'épée , sa fille eût été déjà peut-être femme de M. de
Stolzenbeck ; il eût été honoré de î^alliance du minristre ; son crédit eût été relevé, et il se fût trouvé à Fabri de iàcheuses recherches.
Cependant la renommée aux cent voix avait porté la nouvelle du prochain mariage du fils du ministre avec une petite bourgeoise, à Toreille de ce père orgueilleux.
Dans sa colère , il ne se contenta point d'envoyer par écrit une forte mercuriale a Fassesseur de la chambre, et de le rappeler à son poste; mais il ne voulut point se refuser la satisfaction de punir Finsolence du directeur de la banque. 11 lui envoya un commissaire du prince, pour vérifier l'état de la banque. Le luxe du vieux Rlumm , qui passait encore pour un homme riche et noble, lui donnait de Fombrage. Il ne voulait que Fhumilier , abaisser son orgueil
et lui rappeler qu'il était sous la ïé" Tule d'un ministre. C'était dans cet esprit que les instruciioDS étaient conçues.
Le bruit de l'arrivée d'un commissaire se répandit dans la TÜle. Cette Eouvelîe consterna le directeur de la banque. Sa conscience lui faisait tant de reproches, qu'il désespérait presque de son salut. Cependant il ne perdit pas la tête ; il résolut d'employer tous les ex-pédients qui lui étaient familiers , et dont il connaissait la puissance. 11 invita d'abord M. le commissaire à un dîner splendide, mais celui-ci s'excusa sur son âge et sur sa maladie , au moins jusqu'à ce que les opérations fussent terminées. Aboyant , à son grand étonnemenl, que ce moyen lui manquait, car il avait toujours éprouvé qu'un riche prévai icateur , pourvu qu'il
attire son juge à sa table , se lave de toutes ses taches dans les flots d'un bon vin , il eut recoin s à un autre encore plus puissant , et qui , h moins d'un miracle , ne manque jamais son effet.
11 rassembla tous les bijoux qu'il avait donnés àOtlilia, et qu'elle avait eu à peine le temps de porter., et il les envoya au redoutable commissaire , avec un billet fort poli, dans lequel il le supplia liumblement de vouloir bien faire accepter ces bagatelles à madame son épouse ^ comme ime faible marque de son respect.
Quel fut sou effroi, lorsqu'il vit revenir ces précieux effets , avec un billet conçu en ces termes , et dans le style laconique de la chancellerie î
« Mille remerciements pour votre )) bonne volonté; cependant je vous A) dirai; i° qu"il ne convieiupas d'ac^
» cepter des présents tels que ceux 5) qu'il vous plaît d'appeler baga- » telles ; 2<' que je ne suis point ma- » rie. Demain matin , vers neuf heu- » res , j'espère, avec Taide de Dieu , )) m'acquiiter de ma commission , et » vous invite à tenir en conséquence » vos livres en état. >;
Le conseiller de la régence.
Selten.
Oll désespoir , s^écria Klumm en Ê^rinçant des dents ! le ministre aura <? hoisi pour mon malheur le seul orif^inal capable d'être insensible à la valeur des diamants. Tout est perdu! je n'ai plus de ressource!
Klumm découvrit alors Fabîme qui était ouvert sous ses pas ; il se voyait accablé de lionte , méprisé , exécré de ses concitoyens , jeté dans une prison . et peut-être destiné à \\\\
O T T I L I A. Sy
châtiment plus terrible. Entouré de ces horribles images, il résolut d'attenter à sa propre \ie. 11 chargea un pistolet, écrivit une lettre , dans laquelle il se peignait comme un malheureiix qui avait été entraîné dans cette catastrophe par la friponnerie des autres. 11 voulait encore en mourant conserver l'estime du monde, et peut-être cela lui aurait-il réussi , s'il avait eu le courage d'exécuter sa résolution; mais toutes les fois qu'il saisissait le pistolet , sa main se refusait à le tenir , et une vie déshonorée lui paraissait moins effrayante qu'un moment de désespoir. 11 p^ssa toute la nuit dans des angoisses inexprimables ; au point du jour il brûla sa lettre , et remit le pistolet à sa place.
Un nouveau moyen de salut s'était offert à sa pensée. Malgré son âge et
malgré ses infirmités , il voulut prendre la fuite. Il lui restait encore de Fargent comptant et les dianiants de sa fille. Les frontières n'étaient pas loin ; il pouvait, sous uu nom emprunté , se retirer dans la ville voisine , et tenter de nouveau la fortune. A la vérité, il ne pouvait faire venir des chevaux de poste sans éveiller des soupçons ; mais il avait deux bons chevaux dans son écurie. Il était quatre heures du matin, il fit atteler la voiture , et pendant ce temps-là , il rassembla tout ce qui lui appartenait et ne lui appartenait pas , et remplit ses poches d'effets précieux.
Il n'oublia pas 1^ pistolet tout chargé, afin d'imposer à son cocher , si celuici refusait de marcher. Il monta enfin dans sa voiture et ordonna d'ouvrir la grande porte.
Comment peindre l'effroi qu'il