CHAPITRE XXL La Calomnie
Théodore se torturait en vain Timagination pour de\mer le motif de la reserve de Florio à son égard. îl ne poiivaitlui entrer dans la tète qnecpelqn'un dans le ironde pût soupçonner sa fidélité pour Otlilia. 11 en croyait Florio moins capable que tout autre, parce qu'il oubliait qu^m amant jaloux est à la lofs le plus crédule et le plus incrédule des hcmnies. Si Florio lui eût ouvert son cœur, il l'eût bientôt rassuré ; mais Florio persistait dans son silence.
L'amour de Théodore était semblable à un rocher couvert de nuai^es ; on ne le voyait pas ^ mais il reslait
inébranlable. Il vaquait aux fonctions de son état ; il ne négligeait pas les devoirs de Famitié ; comme homme , il était compatissant et secourable, IFlorio ne concevait rien à une pajeiile conduite.
Florio n'était pas au surplus le seul qui fut dupe des apparences ; Ottilia croyait aussi que Théodore lui était infidèle ; car Fenfer avait suggéré à son père des artifices tels que cette amante infortunée n'y pouvait jésister.
On se rappelé que M. Rlumm avait chargé son vieux Tobie de s'inior- 3îier quelle était cette jolie fille qu'il avait rencontrée, appuyée sur le bras de Théodore ; il avait conçu l'espoir de découvrir quelque chose dont il pourrait tirer parti. Il savait que Théodore était un petit bourgeois; il crut que la demoiselle étrangère était
OTTILÎA« 5ï
une de ses parentes , peut-être la fille de son cousin le tisserand, et il se promettait bien de faire sur leur liaison des commentaires dont sa fille serait complètement dupe. Quelle fut sa joie de recevoir de son espion, des renseignements qui n'ayaient guère besoin d'ornements étrangers, et dont le récit tout simple suffisait pour produire sur Otlilia Feffet désiré !
Le docteur et le musicien ( car c'est ainsi qu'on appelait nos deux jeunes gens dans la ville) , avaient, disait -on , pris une maîtresse eu commun dans leur propre domicile.
Us passaient toutes les soirées chez elle , et se partageaient les nuits. EJle était fille d'un gros fermier de M.
Tassesseur de Stolzenbeck. Celui-ci l'avait séduite, et l'avait amenée à la ville ; mais le libertin Florio la lui
ayait soufflée; 11 y avait même eu un duel entre eux à ce sujet. L'homicte madan^.e SaMeld ayant découTert ce manège, n'avait pas voulu la soufilr plus îoîig-tenips chez elle, et avait menacé ses deux kcatrâies de leur donner congé s'ils nerenvoyaieulpns sur-le-champ une telle lllle. Le docteur l'avait placée alrrs comme garde -malade auprès d'un homme "vieux et iufiime, T inspecteur Robert; et comme le bonhomme ne voyait ni n'entendait , les libertins faisaient à leur aise ce cju'ils voulaient dans sa maison.
Ce venin distillé par les cent bouches de la calomnie , était tous les jours rapporté à Ottilia. Pendant longtemps elle repoussa les soupçons qui s'élevaient dans son cœur. Cela n'est pas vrai, disait-elle aux domestiqnes.
Je ne îe crois pas , disait-elle à sou
père ; on invenie toutes ces méchancetés pour que je consente à épouser l'assesseur de la chambre. Elle conjura son père de s'épargner la peine inutile de lui débiter de telles fables.
M^ Rlunim \itbien que sa fille ne voulait point s'en rapporter à sa parole, mais qu'elle ne serait pas incrédule si elle tenait ces particularités de personnes étrangères. En conséquence , il résohit de lui laisser, au moins pendant quelque temps , la liberté, et de redoubler en mêmetemps de surveillance, afm que ni le docteur ni son ami ne pussent lui dire un mot.
Celte précaution était superflue; car les principes sévères de Théodore ne lui permettaient de faire aucune démarche secrète; et Florio, trompé par d'injurieux soupçons conti'e sou ami y ne songeait nulle-
ment à favoriser une passion qu'il croyait éteinte.
Les portes de la prison d^Otliiia s'ouvrirent. Que îe passé soit oublié, lui ditM.Kiumm; )e pardonne k la passion , qui t'a fart mépriser les avertissements d'un père si jaloux de ton bonheur ; je le pardonne même le peu de conliance que tu as eu dans mes assertions. Tu es libre ; Tois par toi-même.
Ottilia fut presque effrayée de recevoir tout-à-conp son indépendance.
N'était-ce, en effet, que par-là qu'elle pouvait acquérir les preuves terribles de l'infidélité de son amant ? Oh !
combien elle eût préféré demeurer enfermée !
Le directeur de la banque donna un grand bai dans sa maison ; il y invita toutes les cousines et les amies de sa fille , assez curieuses et babil-
lardes de leur naturel , persuadé que le hasard , quand même Ottilia ne leur adresserait pas de questions^, lui ferait connaître le bruit public.
11 n'y a point dans le monde d'espérance moins susceptible d'être déçue que celle fondée sur Tincli" nation maligne des hommes à publier tout ce qui peut noircir la réputation de quelqu'un.
M. Rhimm avait très-bien calculé- On épargna à Ottilia la peine de demander , et avant que la troisième contre-danse fût en train , elle avait déjà entendu répéter trois fois tout ce que son père et le vieux Tobie lui avaient dit : Comment lui était-il désormais possible de douter de la vérité ? 11 s'éleva dans son sein une violente tempête. Le premier effet du dépit qu'elle en ressentait , fut une joie folle ; elle rit de tout ^ et ne
manqua aucune comre-danso. Si M.
de Stolzeiibeck eut élé présent , elle eût dès le mêrae soir, contracté l'engagement fiitaj.
Mais cette impression s'effaça , lorsque le lendemain elle se retrouva seule dans sa chambre , lorsqu'elle ne fut plus étourdie par le fracas de la musique , et 1rs caquets de ses cousines m.édisaïues. Elle versa alors des larmes a mères , et en inonda son oreiller.
Théodore , dit-elle en sanglotant, étais- tu digne que je versasse si souvent pour toi dans ce même lieu des larmes que m'arrachait un sentiment plus doux ?
Bientôt sa vanité fut piquée ; elle réfléchit à sa beauté, aux sacrifices qu'elle avait faits à Théodore; qWq reclierchée par les principaux et \q^
plus riches jeunes gens de la ville î Elle se reprocha sa folie.
Kiumm trouva sa fille précisément dans Fétat qu'il désirait. Ottilia d^ellemêine lui demanda des nouvelles de Stolzenbeck ; mais avec une tristesse qui eût aisément démontré à des yeux plus clairvoyants , qu'elle ne cherchait qu'à venger sa fierté otïensée.
Au surplus, il importait fort peu k f honnête Klumin quels étaient les sentiments qui dirigeaient sa fille. La prompte conclusion du mariage était p]us que nécessaire à Farrangement de ses affaires. Combien il maudissait le traitre musicien qui avait forcé son gendie futur à passer encore quelques semaines hors de la ville!
Pour fortifier sa chère fille dans ses nouveaux sentiments , il Fembrassa avec tendresse , versa des larmes de joie ^ et flatta son amour pour
laparure, en lui permettant de se procurer , non seulement les modes les plus nouvelles , mais encore autant de bijoux et de dentelles qu'elle désirerait , afin d'éclipser toutes les jeunes personnes de qualité. Il avait sans doute trouvé le moyen de prolonger l'illusion de sa fille ; car les chagrins des femmes trouvent d'ordinaire de radoucissement dans la petite satisfaction de lern- goût pour la parure.
Ottiiia mit sur-le-champ à profit la permission^ et îa dépassa même , étant toujours persuadée de 1 opulence de son père. Elle courut de boutique en boutique , et en quelques heures , elle eut une multitude de magnifiques et de somptueuses bagatelles, et se proposa bien d'aller dans toutes les sociétés où elle espérait rencontrer son infidèle. Elle sa-
vait qu'il n'ainDait pas rosientation ; c'était une mauière de lui prouver qu'elle ne cherchait plus à lui plaire^
qu'il lui était iiidiilérent ; et que
Hélas! elle ne savait ce qu'elle voulait : les p. ssions ne s'accordent jamais avec elles-mcmes.
îl ne lui lut pas difficile de le ren^ contrer ; car Théodore n'eut pas plutôt appris que la captivité d'Ottilla avait cessé ^ qu'il alla dans tons les lieux publics où il espérait pouvoir jouir de sa présence. Le première fois , il la vit au théâtre ,• mais elle était dans une loge, lui au parterre; elle ne jeta sur lui que des regards de mépris. Théodore , dans une affliction inexprimable, avait les yeux attachés sur elle. Ottilia était parée de superbes bijoux ; elle avait auprès d'elle une cour de jeunes agréables^
et lui dans la mise la plus simple était enfoncé dans un coin.
Théodore ne sut que penser de la conduite de son amante. Il était certain qu'elle l'avait reconnu ; que son père était absent , et néanmoins elle lui montrait plus que de la froideur.
Elle riait; elle conversait avec les personnes qui rentouraieut ; elle ne prenait pas même garde à la pièce.
Le pauvre docteur tomba dans une
aaëlancoiie urolc-nde et détourna les
yeux.
Ottilia apperçut son émotion; elle en eut pitié , et se dit à elle-même : Comme il est aiîligé ! Certainement il n'est pas coupable. Encore quelques minutes de réflex on , et sa fierté cédait; mais par malheur , dans im moment où elle était obligée de îourner la tête d'un autre côté ,
Théodore, craignant de s'évanonir, sortit de la salle; die ne îe revit pins et conçnt cette pensée : 11 est allé retronver son indigne amante ponr se consoler. Alors elle devint calme, la mauvaise humeur fil place k son enjonement folâtre , et elle revins chez elle le cœur navré.
Quelques jours après , ils se retron- Terent ensemble àmi concert. Théodore y était venu avant Ottilia, il était près de la porte , et s'occupait à présenter des sièges aux dames : mademoiselle Rlumm entra, donnant le bras à son père; eile avait une robe de fine mousseline des Indes, brochée en argent , ses cheveux étaient garnis d'un riche diadème. Elle passa près de Théodore, et lança sur lui ce regard dédaigneux qui lui avale fait tant de mal le jour de la comédie. Comme elle était yenue tard^
elle ne troiiva de place que près de la porte , non loin de Théodore ; elie s'assit, le vieux Kliiram s'approcha ^e Forcheslre, de façon cependant à ne pas perdre sa fille de vue. Je ne puis, dit Téodore en lui-même , supporter plus loDg-temps cette affreuse incertitude : il faut que je lui parle. Deux mots suffiront pour m'appfendre si j'ai été calomnié , ou si mon amour ne lui est plus agréable.
DaDS celte inlention , il se glissa tout doucement parmi les audite'urs, et se trouva enfin auprès de la chaise d'Otlilia. Elle s'en apperçut , sou cœur battit avec force , et elle rougit. M. Klumm s^en apperçut aussi , et chercha, en dép^ de son énorme ventre, à se frayer un passage jusqu'à sa fille. Théodore vit qu'il n y avait point de temps a perdre.
Il se pencha sur le dos de la chaise
d'Oltilia , et lui dit bas à l'oreille , mais avec sentiment : Otlilia, m'aurait-on calomnié auprès de vous?
Je vous méprise , répondit-elle brusquement. C'est trop fort î s'écria Théodore, et il sortit de sa place que prit aussitôt le directeur de la banque. Ottilia, l'infortunée Ottiîia, aurait volontiers donné toute sa riche parure pour racheter une parole indiscrète, échappée dans un premier mouvement. L'agitation de Théodore , la tendresse de ses accents, lui causèrent une émotion dont elle ne fut pas maîtresse. Ses yeux se remplirent de larmes. Son père lui demanda si elle n'était pas indisposée ; eile répondit qu'elle avait été incommodée par les sons trop langoureux de l'harmonica dont on jouait en ce moment; mais son état resta le même lorsque l'instrument eut cessé de se
faire entendre. Hé^as ! si ce n'ctaiertt que de l'aiisses apparences , disaiteîle en soupirant! et elie était déjà à moitié convaincue que Théodore n'était pas coupable. Elle ne le voyait plus, ii était parti; celte fois elle ne put se calmer par la pensée injurieuse que Théodore était auprès de sa rivale. Elle le voyait en idée , triste, abattu , lui reprochant son jugement précipité, peut-être sou inconstance. Toutes ces sensations firent sur elle un tel effet, qu'elle devint de plus en plus n)al. A peine eut-elle la force de demander à son père qu'il îâ conduisit hors de la foule. On leur fit place , Klumm sortit avec Otdlia.
Théodore était resté dans Fantichambre , et dans un état voisin du désespoir. Otiilia pensa tomber sans seiiiiment lorsqu'elle Tapperçut.
Théodore la vit , et voulut la secourir. Ne vous donnez pas cette peine , dit sèchement le vieux Rliimm, et il ordonna à ses gens de faire avancer sa voiture. Ottilia recueillit tout son courage, et sans prendre garde à la foule qui Tentourait , elle dit tout haut à son amant: justifiez-vous donc, si vous le pouvez.
Théodore eut à peine le temps d'entendre ces paroles , Ottilia était déjà disparue. Cependant il se remit de son trouble, et, après quelques réOexions , il repassa dans son esprit ces paroles mystérieuses : Justifiez^ vous , si vous le pouvez. Alors il éprouva une douce consolation. Je le vois , dit-il, j'ai été noirci dans son esprit ; Dieu soit loué , ce n'était qu'un caprice passager î Elle m'a cru
coupable; je me justifierai Fort
bien !.... mais comment; et de quoi?